Archéologie et théorie du genre | Causeur

Archéologie et théorie du genre

Quand une exposition autour de villes disparues soulève des questions inédites.

Publié le 20 novembre 2016 / Culture

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British museum Hadrien Antinoüs

Bustes de Hadrien et de son favori, Antinoüs, British Museum (Photo : Wikipédia)

Prenons de la hauteur. Ou plutôt de la profondeur, puisqu’il s’agit ici de s’intéresser aux résultats de recherches archéologiques sous-marines conduites en Égypte depuis une vingtaine d’années par une équipe d’archéologues fouillant deux villes submergées dans l’embouchure du Nil, Thonis-Heracleion et Canopus. Les recherches ont mis en évidence les intenses relations spirituelles et commerciales entre l’Égypte et les autres cultures méditerranéennes, en particulier la Grèce. Les objets présentés remontent à la Basse époque (664–332 av. J.-C.) et à la période gréco-romaine (332 av. J.-C. – 295 ap. J.-C.). Le fait que l’on ait ajouté au matériel exposé des objets supplémentaires, empruntés à divers musées égyptiens, révèle que l’exposition vise non seulement à présenter l’exploit technique des archéologues sous-marins, mais aussi à montrer une vision cohérente du monde méditerranéen au moment où celui-ci glissait lentement de l’Orient vers l’Occident.

La cohabitation de monuments et d’objets de cultes relevant de diverses religions – ce qui n’est pas une information nouvelle – est mise en évidence à travers le fil conducteur du personnage central de Serapis, création syncrétique de l’époque hellénistique (Ptolémée) destinée à supplanter, sans heurter les coutumes locales, l’ancien dieu égyptien Osiris, dont, en outre, un nouvel avatar allait finalement naître à l’époque romaine avec la déification d’Antinoüs, sur lequel nous reviendrons.

À l’entrée de l’exposition, une splendide stèle en granite noir, attribuée au règne du pharaon Nectabeno Ier (vers 380 av. J.-C.), vaut son pesant de pierre de Rosette, tant son état de conservation est remarquable, en vertu de son long séjour sous l’eau. On remarque aussi des représentations magnifiques d’Isis et Osiris, du taureau sacré, Apis, dont le front est orné du disque solaire, ainsi que plusieurs bustes ou torses de Serapis, dont un en bois de sycomore, lui aussi parfaitement conservé. Dès la deuxième salle, Serapis est à la fête. Les recherches archéologiques ont permis de mieux connaître les mystères célébrés en son nom et en son honneur, organisés annuellement à Thonis-Heracleion. Une barque dérivait sur le fleuve, ornée d’une effigie de Serapis entourée de petites amulettes et de centaines de lampions, puis la barque était coulée.

Suivant la logique chronologique de l’exposition, les anciens dieux égyptiens cèdent peu à peu la place au syncrétisme hellénistique, lui-même finalement supplanté par la civilisation romaine. La dernière salle est ainsi dédiée à l’empereur Hadrien. On raconte que lors d’un culte rendu à Serapis en présence de l’empereur, le favori de ce dernier, Antinoüs, est tombé dans l’eau du Nil et s’est noyé. Hadrien, inconsolable, a divinisé son jeune amant en tant que nouveau Serapis. C’est tout ce que l’on apprend. Une rapide lecture des Mémoires d’Hadrien, sans parler d’ouvrages plus savants, permettrait de compléter ce tableau idyllique, aux sens propre et figuré, par une description plus précise des relations surprenantes (sadomasochisme ? perversion narcissique ?) entre l’empereur et son favori.

Que penser de tout cela ? Il n’est pas évident de décrypter Sunken Cities. Chacun est libre de décider si l’exposé chronologique met en évidence un progrès décisif de l’humanité ou, au contraire, un processus irréfutable de déclin. Sur le plan du style (esthétique), on parcourt les siècles en passant du massif et du symbolique égyptien au raffinement de la statuaire gréco-romaine pour terminer avec les élégantes bouclettes au front d’Hadrien conjuguées avec les muscles bandés d’Antinoüs. Est-ce le signe d’un progrès régulier vers un réalisme toujours plus efficace ? Ou alors est-ce un déclin constant, de la puissance évocatrice égyptienne vers le naturel grec puis vers le kitsch classique romain ? Les organisateurs de l’exposition n’en disent rien.

La question du sens éthique n’est pas non plus résolue. Cela démarre avec des histoires mythiques, grandioses et légendaires. Osiris et Isis, frère et sœur, mari et femme, père et mère du petit Horus au crâne chauve ; le frère félon, Seth, découpe Osiris en morceaux, mais Isis, femme et sœur fidèle, retrouve les morceaux, les recoud et ressuscite le martyr. Quelques salles plus loin, cela termine avec l’histoire d’amour inquiétante et sordide, marécageuse, pour ainsi dire, entre l’empereur Hadrien et le jeune Antinoüs. Notons qu’il a fallu tout le talent de Marguerite Yourcenar pour faire dire à l’empereur : « Je n’ai pas le droit de déprécier le singulier chef-d’oeuvre que fut son départ. » Suicide sacrificiel ? Exécution rituelle ?

Cette exposition, il me semble, en mettant en évidence une évolution dont on hésite à qualifier le sens, invite à une vision métaphorique et répétitive de l’histoire, où les mêmes forces continuent justement à s’opposer sans relâche. D’ailleurs, en Angleterre, ce pays conservateur sur lequel règne une reine justement admirée pour son goût et sa réserve, en un mot pour son allure de sphinx indéfectible et indémodable, offrant à son peuple une perspective authentiquement longue sur les grandes vérités, il apparaît aussi qu’il est possible, si l’on en croit la revue Spectator, dans ce même pays que les services sociaux de l’État se proposent de prescrire des substances hormonales à une adolescente de 14 ans pour l’aider, contre l’avis de ses parents, à changer de sexe1. Triste chute. Et quelle étrange contrée des tendances contradictoires, où le stable et monumental égyptien cohabite avec les frasques romaines !

Contre toute notion de chronologie, faisant fi des concepts de progrès ou de déclin qui nous tracassent, nous autres Français, les Anglais chérissent la liberté : chacun pour soi, tout en même temps, tout de suite. Et les droits illusoires (ceux d’une adolescente dépressive) s’allient avec les pires excès de l’étatisme (les services sociaux en mal de toute puissance), tout en cohabitant – a contrario – avec les plus vénérables institutions (la reine d’Angleterre).

Libéralisme : sauve qui peut ! Oui, mais il vaut mieux ne pas être Antinoüs et tomber entre les mains d’Hadrien.

Sunken Cities, British Museum, Londres, jusqu’au 29 novembre.

  1. Rod Little, « How Pete Burns helped to create our fatuous modern world »(Comment Pete Burns a contribué à la création de notre stupide monde moderne), Spectator, 29 octobre 2016

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    • 25 Novembre 2016 à 13h17

      persee dit

      Au-delà des “cruautés ” attribuées aux mondes antiques , de l’Egypte et du monde gréco-romain, la femme y avait plus de liberté , plus de droits , que dans le monde musulman qui lui a succédé. C’est un avertissement historique de ce qui nous guette si nous restons paresseux ,avec  la théorie “des accommodements raisonnables “….

    • 24 Novembre 2016 à 19h38

      Pierre Jolibert dit

      La réflexion sur les déclins se poursuit ?
      Vu Michel Onfray sur TV Buisson avant-hier soir (excellente émission en général) :
      http://www.histoire.fr/actualit%C3%A9s/l-histoire-en-marche-avec-michel-onfray
      semblables interrogations, semblables à la succession des dieux ici, sur le tuilage : image bien trouvée pour rendre compte des mutations successives de tout ce qui tourne autour de l’empire romain.
      [sinon, Onfray trouve Spengler très allemand en ce qu'il aurait trouvé une grille explicative rigide qu'il plaque sur tout, et de critiquer ça, pour 1/2 h s'enthousiasmer sur Huntington et dévider de la Chine-confucéenne et de l'Afrique-animiste et autres notions unidimensionnelles figées grosses comme le bras ; ptdr comme on ne dit plus]
      Anologies très intéressantes ici, surtout si on les étend à la position très inondable de Londres. Mais il est toujours trop tôt pour parler d’Orient et d’Occident, surtout en Egypte, qui s’oriente avant tout selon l’Amont et l’Aval.
      Pour un culte à la mode sous l’Empire avec tropisme oriental et trouble de djendeur, cf Cybèle et Attis (chez Catulle, etc.)

    • 22 Novembre 2016 à 12h19

      QUIDAM II dit

      Il n’est pas vain de rappeler que, dans l’empire romain, l’empereur était divinisé de son vivant : ne pas obéir n’était pas seulement un acte d’indiscipline mais un sacrilège. Pour sa part, l’empereur Hadrien est allé même jusqu’à faire diviniser sont petit giton, Antinoüs.
      On se souvient que les esclaves révoltés y étaient crucifiés, et que les premiers chrétiens ont servi de repas aux fauves des arènes.
      Dès Constantin, la hiérarchie de fer de la société romaine se mue en société authentiquement de castes.
      Ces quelques rappels, parce qu’il est à la mode de décrire l’empire romain comme un espace politique ouvert, tolérant, multiculturel, et patati et patata.

      • 22 Novembre 2016 à 13h52

        Leucate dit

        Il faut dater car le Culte Impérial, destiné à offrir une certaine cohésion religieuse à un immense empire polythéiste a évolué avec le temps.
        De toutes façon, le Culte impérial, d’abord dédié à l’empereur divinisé après sa mort puis de son vivant, ensuite au Soleil Invaincu (Sol Invictus) était d’abord un culte d’allégeance à l’empire.
        C’est pour avoir refusé de célébrer ce culte que les chrétiens furent considérés comme des ennemis de l’Etat (le rescrit de Trajan) et mis à mort sous les formes les plus cruelles.
        Il leur suffisait de sacrifier au culte impérial pour éviter la mort.
        http://www.lecafuron.fr/article-lettre-de-pline-le-jeune-a-trajan-correction-ds-2nde5-42858373.html

        • 22 Novembre 2016 à 14h56

          QUIDAM II dit

          Il suffit de se convertir à l’islam pour être épargné par Daech…

    • 20 Novembre 2016 à 17h10

      Negrito dit

      Mordiou…depuis 40 ans j’ai un petit élevage de caprins! Jamais je n’ai constaté qu’une chèvre ou un bouc pouvaient opter selon son éducation entre être une chèvre ou être un bouc… idem pour les lapins..le mâle ne devient pas mâle en fonction de critères d’éducation..idem pour la lapine…

      Comment une telle théorie du genre peut-elle prospérer sous l’oeil bienveillant des théoriciens de gauche…Mon Dieu, il faudrait envoyer toute cette vermine dans une ferme pour ouvrir les yeux….

      • 20 Novembre 2016 à 17h35

        Schlemihl dit

        Ils n’ ont pas besoin d’aller dans une ferme , ou une école , ou dans rien de si vulgaire …. ils savent tout ! même ce qui n’ existe pas .

      • 21 Novembre 2016 à 11h19

        chlomo dit

        moi aussi , j’ai des caprins .
        en fait , un biquet brun alpin mignon comme tout que je n’ai pas eu le courage de caser dans un élevage sans trop chercher savoir la suite .
        3 ans et demi après , je l’ai toujours : un superbe mais alors un superbe bouc avec des cornes , une barbe et des couilles comme ça dit !
        il ( Mourad ) me subjugue par sa beauté , son intelligence et sa fidélité .
        jamais sans lui mais alors quelle galère !!! 100 kilos , des cornes dont on pourrait deux shofars , des raclées pour un oui ou pour un non et quelle tête de mule ! incroyable la bestiole

        mais quel bonheur

    • 20 Novembre 2016 à 16h24

      Schlemihl dit

      Je ne vois pas trop le rapport avec la théorie du genre et de toute façon l’ Antiquité gréco romaine est une civilisation complètement différente de la nôtre . On ne le voit pas bien parce qu’on a conservé leur mots , mais on a beau parler d’ état république citoyens vote sénat peuple démocratie , ça n’a rien à voir avec ce qu’on imagine .

      On ne sait à peu près rien de cette histoire d’ Antinoüs et ce n’ est pas un livre du vingtième siècle qui nous donnera des renseignements . 

    • 20 Novembre 2016 à 16h23

      Cardinal dit

      Ce qui prouve quoi ?
      A part le fait qu’une (1) jeune anglaise veut changer de sexe contre l’avis du gouvernement britannique alors que des centaines de jeunes britanniques se voient en guerriers djihadistes au point que ce même gouvernement a ordonné à ses troupes spéciales sur place de liquider les dits djihadistes, leurs compatriotes.
      De quelle théorie du genre s’agit il ? De anglican à salafiste ?
      Dans deux mille cinq cent ans, quand la Grande Bretagne aura disparu sous les eaux du réchauffement climatique, que dirons les archéologues d’alors en découvrant parmi les oeuvres submergées l’Anal Plug (celui dégonflé Place Vendôme) ou le Vagin de la Reine (ex Versailles) sur notre civilisation d’aujourd’hui disparue ?

      • 20 Novembre 2016 à 17h40

        Schlemihl dit

        je ne suis pas sur que dans 2500 ans il y ait des hommes de science et des archéologues . Si il y en a , si ils retrouvent le plug et le vagin , ben ils diront que ce sont des symboles religieux d’ une secte antérieure à l’ Islam en Europe .

        C’ est un peu ça d’ailleurs .

        Au fait dans ce temps là il y aura peut être une glaciation et on pourra aller à Londres à pied sec , comme il y a 12000 ans . 

        • 20 Novembre 2016 à 18h49

          Cardinal dit

          C’est vrai et vous avez raison, il n’y aura plus d’archéologues pour aller creuser sous la glace et se les geler, si toutefois ils en ont, car, tout compte fait, dans 2500 ans nous aurons été remplacé par des humanoïdes robotiques qui aurons assemblé les quelques ex sapiens survivants dans un parc zoologique sur Mars.

        • 20 Novembre 2016 à 19h12

          Schlemihl dit

          et au zoo martien il n’ y aura pas assez de glxxmprtz pour tout le monde . Profitons du bon vieux temps actuel

        • 21 Novembre 2016 à 15h30

          Livio del Quenale dit

          Avant 1000 ans nous serons revenus à3 l’âge de pierre”. Bien contents d’avoir pu apprendre aux jeunes à fabriquer des arcs et des flèches.

    • 20 Novembre 2016 à 16h00

      A mon humble avis dit

      A en croire ceux qui sont pour, la théorie du genre n’est qu’un fantasme de ceux qui y sont opposés…
      Il faudrait quand même en finir avec cette ineptie scientifique consistant à parler de changement de sexe, génétiquement impossible chez les mammifères. Il s’agit tout ou plus de changement d’apparence, éventuellement avec mutilations rendant la personne définitivement stérile, que l’on peut compléter par un changement d’état civil. Mais un XY ne devient pas une XX, pas plus que l’inverse.
      Il faut aussi remarquer qu’il y a plus de différences génétiques entre hommes et femmes qu’entre humains et chimpanzés; donc non, on ne “devient” pas femme (ou homme) en fonction de conventions ou d’arbitraires sociaux, mais on naît avec un sexe qui détermine notre rôle dans la reproduction, et par conséquent notre psychologie et nos comportements. On ne peut pas fonder des théories générales sur des anomalies exceptionnelles et des comportements atypiques.
      Cela fait des centaines de millions d’années que les mâles de presque toutes les espèces sont entreprenants avec les femelles et agressifs entre eux, et autant de temps que les femelles sont réservées vis-à-vis des sollicitations sexuelles, que l’on soit poisson, insecte, oiseau (anciennement dinosaure) ou mammifère. Nous sommes génétiquement bâtis, sexuellement différenciés et neurologiquement orientés pour favoriser les meilleures conditions de survie de l’espèce depuis toujours, et ce ne sont pas des divagations idéologiques qui y changeront quelque chose.
      Dans la Grèce antique, il était bien vu d’être pédéraste (on dirait aujourd’hui pédophile homosexuel), voire indispensable pour accéder à des fonctions honorifiques. Cette homosexualité était non exclusive et n’empêchait pas d’avoir femme(s) et enfants. L’empereur romain Hadrien pouvait bien être attiré par un éphèbe musclé, cela ne dira rien sur rien.
      Même si je ne vois pas le rapport avec l’archéologie, cela permet quand même d’éviter de parler de la primaire.