Brian De Palma, virtuose de l’opéra-rock | Causeur

Brian De Palma, virtuose de l’opéra-rock

Phantom of the Paradise est un (vrai) “film culte”

Auteur

Vincent Roussel
Cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof

Publié le 30 avril 2017 / Culture

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Phantom of the Paradise. Crédit photo : Larry Pizer

Il y a des films qu’on aime, d’autres – plus rares- qu’on adore mais il existe aussi une catégorie regroupant des œuvres, pas forcément parfaites, sans lesquelles notre cinéphilie n’aurait pas eu le même visage. Phantom of the Paradise fait incontestablement partie de cette catégorie.


Bande-annonce : Phantom Of The Paradise – VOST par PremiereFR

Que dire encore d’un tel film? Les opéras rock furent un bon filon au cinéma et donnèrent quelques grands films, que ce soit Tommy de Ken Russell ou le cultissime (pour une fois, l’horrible expression « film culte » ne me semble pas galvaudée) The Rocky Horror Picture Show. Mais je n’en place aucun aussi haut que le Phantom of the Paradise de De Palma, archétype de l’œuvre inusable, qui m’a accompagné durant toute ma vie de cinéphile (j’ai bien dû la voir une dizaine de fois et je me souviens l’avoir regardée sur la vieille VHS familiale le soir des résultats du bac) et que je connais par cœur (il m’arrive régulièrement, en plus, d’écouter la BO !)

Un opéra-rock de génie

Que dire donc ? Que De Palma revisite avec génie le mythe de Faust qu’il conjugue avec celui du Portrait de Dorian Gray (ce n’est plus un tableau qui vieillit à la place de Swan mais une bande vidéo) et du Fantôme de l’opéra de Gaston Leroux ; le tout mêlé aux thèmes chers au cinéaste : l’image, le pouvoir, la manipulation ? Sans doute…

Il faudrait également parler de l’extraordinaire virtuosité de la mise en scène, de cette utilisation diabolique du « split-screen » pour dynamiser l’action, de ces séquences quasi-burlesques où De Palma filme en deux temps trois mouvements la chute en enfer de notre pauvre Winslow, de ces morceaux musicaux qui s’intègrent parfaitement au récit et qui brusquement vous nouent les tripes : a-t-on déjà aussi bien représenté l’amour impossible du Pygmalion pour sa « créature » qu’au moment où Phoenix entame le déchirant Old souls et que le Phantom braque le projecteur sur elle ?

Il faudrait également parler du maniérisme de De Palma et de sa conscience d’arriver après la mort du cinéma classique. On retrouve déjà dans Phantom of the Paradise des citations d’Hitchcock, qu’elles soient directes comme dans la scène de la douche de Psychose revisitée de manière parodique et fort drôle puisque Winslow cloue le bec à un affreux chanteur avec une ventouse, (un rêve pour tous ceux qui ont déjà entendu brailler Johnny ou Sardou !) ou indirecte  comme cet étonnant moment où Winslow joue les voyeurs et contemple son aimée dans les bras de Swan sans se rendre compte qu’il est lui-même regardé par une caméra de surveillance. Déjà chez De Palma se développe un dispositif de mise en scène qui révèle que l’image n’est plus innocente, qu’elle est une construction qui autorise la manipulation et qui cache plus qu’elle ne montre…

Un authentique chef-d’oeuvre

Enfin, il faudrait presque citer toutes les scènes, tous les enchaînements et mettre un mot pour chaque émotion que procure ce film magistral. De Palma met en scène un créateur dépossédé de sa musique par un grand ponte méphistophélique avec un bonheur d’invention inégalé. La puissance du film, c’est d’être à la fois très hétéroclite  (ruptures de ton, mise en scène totalement baroque avec ses surimpressions, ses grands angles, ses accélérés…) sans que chaque segment finisse par annihiler le précédent. Je m’explique : le film peut être à la fois extrêmement drôle (le personnage haut en couleur de Beef) mais cela ne l’empêche pas d’être aussi poignant (Old Love, toujours et toujours) tout comme le côté absolument grisant de la bande-son (Paul Williams for ever !) n’empêche pas le spectateur d’être parfois traumatisé par certaines scènes.

En ce sens, De Palma parvient à un équilibre parfait qui fait de Phantom of the Paradise son premier authentique chef-d’œuvre qu’on peut voir et revoir sans la moindre lassitude.

NB : Le film ressort chez Carlotta dans une version restaurée et dans un coffret comportant, entre autres, de nombreux suppléments où l’on pourra entendre De Palma revenir sur cette aventure, un portrait de Paul Williams par Guillermo Del Toro ou encore la mésaventure liée au nom d’abord choisi pour la maison de disque par le cinéaste : « Swan song »

Phantom of the Paradise (1974) de Brian de Palma avec Paul Williams, William Finley, Jessica Harper (Editions Carlotta films)

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 3 Mai 2017 à 5h16

      Pol de Caroitte dit

      Ça ne passait pas, le lien pour la version longue de A place in the sun, de Max Waxman.

      Espérons que celui-ci passera :

      https://www.youtube.com/watch?v=lJtlI8BB9t8

      À 6’54’’ c’est le thème principal qui servit de générique pour l’émission de FR3 Cinéma, cinémas, de Michel Boujut, avec des dessins de Guy Pellaert.

    • 3 Mai 2017 à 5h03

      Pol de Caroitte dit

      Et pour finir, 8 1/2 de Nino Rota. Malheureusement on ne trouve jamais la version minimale du générique, jouée à la guitare ou au banjo, sur trois notes, sans aucun accompagnement :
      https://www.youtube.com/watch?v=RmIC9pQ80Fk

      On ne trouve que la version orchestrée pour le cirque. Belle version mais qui n’a pas la pureté et la concision de la version simple, laquelle a servi jadis de générique pour la télé (1re ou 2e chaîne ?), pour présenter les comédies. Les autres genres de films étaient introduits dans le générique par d’autres thèmes de musique de film.

      NOTA : mes messages sont fractionnés pour pouvoir passer les liens (1 lien par message) et parce qu’on ne peut se répondre que deux fois.

    • 3 Mai 2017 à 4h55

      Pol de Caroitte dit

    • 3 Mai 2017 à 4h53

      Pol de Caroitte dit

      Curieux : je ne mets qu’un lien par message pour que ça passe, mais je ne peux pas faire plus de deux réponses à suivre.

      – Max Steiner, A Summer Place, presque le même titre de film, mais celui-ci est plus superficiel, avec toutefois une musique très agréable :

      1° la bande originale par Percy Faith :
      https://www.youtube.com/watch?v=a10aowRXWA0

    • 3 Mai 2017 à 4h48

      Pol de Caroitte dit

      Entièrement d’accord avec Laurence au sujet d’Alexandre Desplat. Quand au début de sa carrière il n’a pas hésité à donner dans la bouffonnerie — oh ! Mon bateau  chanté par Eric Morena en 1987, avec un cameo de Gérard Jugnot — c’était déjà impeccable :
      https://www.youtube.com/watch?v=u6T4Id7UwVg

      • 3 Mai 2017 à 4h49

        Pol de Caroitte dit

        D’accord aussi avec Lector pour Moon River de John Mercer.

        Pour nous détendre de la lourde atmosphère qui nous enveloppe ces jours-ci et pour encore quelques mois, voici ma contribution :

        – Max Waxman, A place in the sun :
        https://www.youtube.com/watch?v=wEuFNnJSIw8

        • 3 Mai 2017 à 4h51

          Pol de Caroitte dit

          Et là en version longue.

          À 6’54’’ : le thème principal qui servit de générique pour l’émission de FR3 Cinémas, cinémas :
          http://www.youtube.com/watch?v=H2AQwHuQZZA

          À la télé on voyait des dessins de Guy Pellaert.

    • 2 Mai 2017 à 22h15

      Lector dit

      @rédaction : pourquoi les liens YTube ne passent plus ? C’est pénible !

      • 3 Mai 2017 à 13h48

        Lector dit

        suis-je interdit de liens ou bien keskisepasstil ???!!!

    • 2 Mai 2017 à 21h37

      Anouman dit

      Un bon scénario, une bonne réalisation, de bons acteurs et de la bonne musique. C’est assez rare pour que l’on aime revoir ce film. Et le revoir encore, simplement pour passer un bon moment.

    • 1 Mai 2017 à 11h24

      Amaury-Grandgil dit

      Les chansons de Phoenix elles-mêmes sont écrites dans un esprit de dérision, de perversion par le système des grandes maisons de production de l’émotion. C’est ce qu’en dit Paul Williams lui-même. De Palma écrit ce film après son premier long-métrage hollywoodien (qui sera un échec commercial). Winslow c’est lui, le naïf pris dans l’étau du commerce et du cynisme.
      C’est aussi un film qui n’est jamais aussi bien que sur grand écran. C’était encore véritablement un film de cinéma et non comme ils le sont à peu près tous maintenant pensé en chapitres de dévédé.

    • 1 Mai 2017 à 8h40

      Angkor Vat dit

      Dommage que De Palma fut obligé de caviarder son film pour cause de litige avec Led Zeppelin. Il existe une version restaurée avec les scènes manquantes.
      Toute ressemblance avec un célèbre producteur de musique américain actuellement en prison pour meurtre serait fortuite…..

    • 30 Avril 2017 à 23h01

      Pol de Caroitte dit

      Je suis 100 % d’accord avec Vincent Roussel : je suis fou-dingue du Phantom of the Paradise depuis que je l’ai vu, et ça ne date pas d’aujourd’hui.

      Je ne connais qu’une partie des films de Brian de Palma, mais c’est un des réalisateurs qui me passionnent le plus. Chez lui la prise de vue, le scénario et la musique sont au plus haut niveau. Il a pourtant été beaucoup snobé par les critiques.

      J’admire tout autant son film Blow out et j’ai d’excellents souvenirs de Carrie. Obsession est moins spectaculaire mais très digne d’être vu.

      Dans les Incorruptibles la scène du landau dévalant sous les coups de feu un escalier de la gare principale de Chicago, parodie pleine d’humour du Cuirassé Potemkine, est un des plus beaux morceaux du cinéma.

      Mais de ses films que j’ai vus c’est encore le Phantom of the Paradise qui m’a le plus impressionné. Quelle tension permanente ! la sensibilité du spectateur est aiguisée en permanence, avec des moments burlesques pour faire une pause.

      Ces films étaient des chefs-d’œuvre scénaristiques dans lesquels l’intrigue était comme un moteur puissant qui entraînait le spectateur dans une course imprévisible et fatale. Aujourd’hui le scénario est souvent le point faible de la production cinématographique, il semble qu’une vague leçon de morale suffise à rentabiliser un gros budget.

      La musique est l’autre point faible du cinéma actuel : très rarement originale, elle est couramment récupérée dans des répertoires déjà existants au point qu’on n’associe presque plus jamais un film à une musique. Les thèmes du Troisième homme, du Docteur Jivago, de Goldfinger et de centaines d’autres sont identifiables dès les premières mesures, on les a dans la tête pour toute la vie.

      • 30 Avril 2017 à 23h20

        Pol de Caroitte dit

        P.-S. : après avoir expédié mon message j’ai regardé la bande-annonce. Formidable ! C’est du baroque burlesque et réciproquement.

        Les caricatures que sont le groupe des Juicy Fruits et le personnage de Beef sont un régal pour les gourmets.

        Je vois à l’instant dans Wikipedia que Brian de Palma fut le scénariste du Phantom of the Paradise, avec une forte influence autobiographique. Bravo l’artiste !

      • 1 Mai 2017 à 10h51

        Laurence dit

        C’est justement ce qui est agaçant dans les films de De Palma, homme amoureux du cinéma et intelligent : trop de citations tue la citation.
        Quant aux BOF, excusez du peu : John Williams, Danny Elfman, James Newton-Howard, Alan Silvestri, John Powell… continuent à marquer de leur empreinte le cinéma actuel.

        • 2 Mai 2017 à 2h03

          Pol de Caroitte dit

          Je crois que le problème, pour la musique, ne vient pas d’une absence de compositeurs de talent car il n’en manque pas.

          Il y eut, jusque dans les années 90, je suppose, des compositeurs de génie qui ont créé des œuvres qui perdurent. Ainsi Bernard Hermann, Ennio Morricone, Nino Rota, Michel Legrand, Maurice Jarre, Henry Mancini, et bien d’autres, dont John Williams. Le thème de 8 1/2 de Nino Rota, composé avec trois notes, est inoubliable ; Taxi Driver de Bernard Hermann est d’une beauté vénéneuse. Le succès de ces musiques finit par s’affranchir du film qu’elles ont servi.

          Mais depuis longtemps les producteurs et réalisateurs ne semblent plus autant investir dans la bande originale. Le résultat est de qualité mais manque de thèmes forts qui s’incrustent dans les mémoires pour toute un vie. Ces musiques s’oublient dès que la salle se rallume.

          De nos jours on voit bien des films pour lesquels la musique est comme un produit surgelé sorti du réfrigérateur : on puise dans un répertoire existant sans aucun rapport avec le film. C’est juste une compilation.
          C’est le cas pour certains films de Tarentino. Ainsi on pensera facilement à Pulp Fiction en entendant You never can tell de Chuck Berry. Pourtant aucune musique n’a été composée pour ce film et cette chanson était déjà célèbre longtemps avant.

          Brian de Palma, quant à lui, a une grande exigence musicale, d’ailleurs il a collaboré, entre autres, avec Bernard Hermann, Ennio Morricone, John Williams.

        • 2 Mai 2017 à 20h49

          Laurence dit

          Je vois ce que vous voulez dire.
          Il est moins onéreux pour une prod de payer des droits d’utilisation de « juke box songs » que de payer un orchestre de musiciens accomplis (répète, enregistrement…).
          Mais, de même que le travail d’un chef op se repère d’un film à l’autre, quel que soit le genre, je suis plus sensible à une signature (l’indépassable Bernard Hermann, John Powell ou Alexandre Desplat par ex) qu’à un air immédiatement reconnaissable associé à un film. D’où ma remarque.

        • 2 Mai 2017 à 21h22

          Lector dit

          yep ! Et John Mercer, qui a d’ailleurs travaillé avec John Williams et Henry Mancini, et à qui l’on doit ceci :

          https://www.dailymotion.com/video/xvp3yx_audrey-hepburn-moon-river-best-soundtracks-ever_music

        • 2 Mai 2017 à 21h54

          Laurence dit

          oh ben si vous nous prenez par les sentiments…

        • 2 Mai 2017 à 22h04

          Lector dit

          à 21h59Lector dit ah et puis, vu que je viens juste de revoir Mulholland Falls, n’oublions pas Dave Grusin :

          ah ben voilà sauf que les liens YT ne passent plus !

        • 2 Mai 2017 à 22h20

          Lector dit

          GGGRRRRRR ! Bref en tapant “Mulholland Falls – Just A Girl – Dave Grusin” dans googueule ou ioutioube vous trouverez le thème envoûtant du film de Lee Tamahori.

        • 3 Mai 2017 à 13h55

          Lector dit

          ah ben carrément le post/lien vers Just A Girl – Dave Grusin a été dégagé ! Causeur fait du dégagisme ok. Merci la modération sans modération…

    • 30 Avril 2017 à 18h35

      Renaud42 dit

      Phantom of the Paradise est un (vrai) “film culte”

      Ca fait beaucoup de parenthèses et de guillemets, très post moderne : je le dis mais je le dis pas.

      Très macronien en fait.