Brexit: qui a peur du grand méchant peuple? | Causeur

Brexit: qui a peur du grand méchant peuple?

Un formidable bras d’honneur à tous les gens convenables

Auteur

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 13 juillet 2016 / Économie Monde Politique

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Je ne suis pas sûre d'être souverainiste, pas tous les jours et pas intégralement en tout cas, mais il y a dans ce vote surprise un air de liberté, peut-être même un petit parfum d'Histoire, qui continue à m'enchanter deux semaines après.

Siège de la Commission européenne, Bruxelles, juin 2015 (Photo : Wiktor Dabkowski)

Ich bin ein Brexiter ! Au matin du 24 juin, alors que la nouvelle la plus dingue de l’année, annoncée par la voix sépulcrale de je ne sais quel présentateur radio, parvenait en pointillé à mon cerveau, j’ai éprouvé une empathie immédiate pour ce peuple plein de drôlerie qui venait d’adresser un formidable bras d’honneur à tous les gens convenables que compte notre planète. Ceux qui savent ce qui est bon pour ces grands enfants que sont les citoyens, surtout les pauvres qui n’aiment pas l’art anal de Paul McCarthy, ne partent pas passer des week-ends à New York en rentrant d’une réunion à Singapour, ne sont pas des fanatiques du dialogue interculturel – qu’ils pratiquent au quotidien –, et qui, pour finir, votent pour des gens qu’on n’aurait pas reçus sur feu Canal+, même avec une pince à linge sur le nez. Pouah, populiste, ça fait populo, ces sans-manières vont tacher mon canapé. Même Obama leur avait dit qu’il fallait voter « non ». Cause toujours. Marrant, cela dit, qu’on s’entortille tous les pinceaux avec cette affaire de « oui » et de « non », comme si on avait du mal à associer le joli mot « oui » avec la vilaine chose « Brexit » – rappelez-vous, pour dire « non » à l’Europe, ils ont voté « oui ».

Avec les premières remarques dégoûtées sur le « vote vieux », mon empathie s’est muée en tendresse. Dans notre société qui prend des gants avec toute minorité vindicative et traque dans tous les coins la « parole libérée », sur les vieux, on peut dire n’importe quoi. Comme suggérer que les jeunes aient le droit à deux votes (François Fillon). Ou déplorer que le passé ait voté pour l’avenir (Cohn-Bendit). C’est vrai, ils pourraient avoir la décence de se mettre au rancart tout seuls, sans qu’on ait à demander. Le rêve de certains de mes confrères, c’est un pays peuplé de jeunes, diplômés, connectés, riches et polyglottes – un cauchemar.

Tout occupés à nous faire avaler que les jeunes avaient voté « Remain » en masse, alors que seuls un tiers des 18-25 ans se sont déplacés, les commentateurs n’ont guère relevé un paradoxe amusant : les vieux ont voté pour l’aventure et le grand large, les jeunes pour le statu quo et la sécurité. Et ce sont de jeunes présentateurs qui observent avec effroi que les électeurs britanniques ont choisi « le saut dans l’inconnu ». Pitié, pas ça, pas l’inconnu. On croyait que le risque, c’était un truc de jeunes, et on les découvre défilant pour leurs retraites et terrifiés à l’idée de devoir voyager sans Erasmus. Maman, ils vont me demander mon passeport à la frontière ? Alors, quoi de plus amusant que l’image de vieillards indignes infligeant une petite leçon de vie à des jeunes propres sur eux, pressés de jouir des privilèges de l’économie mondialisée – ce qui n’est bien sûr pas répréhensible, mais pas non plus très exaltant. Je sais, il y a le beau rêve européen, mais soyons sérieux, même les plus rêveurs ne croient plus vraiment qu’il puisse se nicher dans l’usine à gaz sous direction allemande qu’est devenue l’UE.

Je ne suis pas sûre d’être souverainiste, pas tous les jours et pas intégralement en tout cas, mais il y a dans ce vote surprise un air de liberté, peut-être même un petit parfum d’Histoire, qui continue à m’enchanter deux semaines plus tard, malgré les pleurs des traders londoniens, malgré les regrets de Brexiters diffusés en boucle de façon à accréditer l’idée que les électeurs britanniques ont fait un gros caprice et que maintenant ils se sont calmés et demandent pardon. Le scénario écrit d’avance a échoué. Qu’on soit ou pas européen, on ne peut pas être totalement insensible au charme du coup de théâtre qui fait dérailler une mécanique que l’on disait inaltérable. On dirait que si. Certains lecteurs se sont irrités de ma légèreté, ou de mon fanatisme, faudrait savoir. L’un d’eux a trouvé que Causeur, avec son déluge de commentaires anti-UE, ressemblait à Je suis partout. Étrange comme un sujet aussi peu sexy que la construction européenne peut rendre les gens fous, des deux côtés au demeurant, car il n’est pas plus malin de comparer l’Union au Troisième Reich.

Non contente d’être contente, j’avais avoué avoir ri devant les têtes d’enterrement de certains de mes confrères. Et au risque d’aggraver mon cas, je me marrais encore, quelques jours plus tard, devant les mines scandalisées et stupéfaites des députés européens pendant le discours de Nigel Farage (qui n’est pas toujours drôle) : « Il y a dix-sept ans, lorsque j’ai déclaré ici que je voulais diriger la campagne pour la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, vous vous êtes moqués de moi. Aujourd’hui, on dirait que je ne vous fais plus rire. » Moi, si.

[...]

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  • Brexit : l'étrange victoire

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    publié dans le Magazine Causeur n° 96 - Juillet-aout 2016

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    Brexit : l'étrange victoire
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    • 16 Juillet 2016 à 8h51

      Rozenkreutz dit

      Bien dit Elisabeth , suis à l’unisson !