Italie, la crise qui vient | Causeur

Italie, la crise qui vient

L’effrayante responsabilité de Berlin

Auteur

Jacques Sapir
économiste, spécialiste de la Russie.

Publié le 11 juillet 2016 / Économie Monde

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(Photo : SIPA.AP21908747_000005)

La situation des banques italiennes est aujourd’hui critique. Le dossier de leur recapitalisation occupera une bonne partie de cet été. Il met en cause directement les règles de l’union bancaire, qui est entrée en vigueur au 1er janvier 2016. L’impossibilité pour le gouvernement italien de les respecter met en lumière les dysfonctionnements toujours plus importants de la zone euro.

La part des prêts dits « non-performants » dans le bilan des banques atteint désormais près de 18%, d’après une étude du FMI1. En dehors de la Grèce, où ce taux atteint plus de 34%, c’est le taux le plus élevé de la zone euro. Le Portugal suit d’ailleurs ce mouvement, mais à un niveau bien moindre, puisque le pourcentage des mauvaises dettes n’est « que » de 12%. En montant, on estime le volume total des encours à 360-400 milliards d’euros, dont 70 à 100 milliards devront être couverts, soit par l’Etat, soit par d’autres mécanismes.

Tableau 1
Part des prêts « non-performants » dans les bilans bancaires

Il faut ici noter que le mouvement de la part des « mauvaises dettes » peut être lié à des causes très diverses. En Irlande et en Espagne, c’était une spéculation immobilière qui avait provoqué ce mouvement. Rien de tel dans le cas de l’Italie, et c’est ce qui rend la progression des mauvaises dettes bien plus inquiétantes. Ces dernières sont issues des prêts qui ont été consentis par les banques régionales italiennes aux PME de la péninsule. En réalité, c’est bien la stagnation économique de ces dernières années qui est la cause de cette crise bancaire qui arrive aujourd’hui en Italie.

L’évolution des données macroéconomiques de l’économie italienne montre l’ampleur de cette crise, et surtout montre que sa cause est clairement l’introduction de l’euro. Si on calcule les évolutions de l’économie italienne depuis 1990, soit en prenant en compte la décennie ayant précédé l’introduction de l’euro, les évolutions sont très marquées et très importantes.

Tableau 2
Evolution du PIB, de l’investissement et de l’épargne en Italie depuis 1990

Source : données du FMI, World Economic Report Database, avril 2016.
La croissance du Produit intérieur brut, qui était relativement forte dans la décennie 1990-2000 est désastreuse dans les années qui suivent l’introduction de l’euro. L’Italie n’a d’ailleurs toujours pas retrouvé son niveau de PIB d’avant la crise de 2007. En fait, le PIB de 2015 se situe à un indice 116% par rapport à 1990 alors qu’il avait atteint l’indice 127% en 2007. Si l’Italie avait pu poursuivre sa croissance au rythme des années 1993-1999, elle serait, en 2015, à un indice 2015. Autrement dit, l’euro a coûté 34% en niveau de PIB en 2015. En PIB par habitant, ce qui constitue une grandeur plus conforme à l’évolution de la richesse de la population, et en supposant la répartition interne de cette même richesse inchangée, l’indice n’est que de 108% par rapport à 1990. Autrement dit, en 25 ans la croissance par tête n’a été que de 8%.

Mais, l’évolution de l’investissement (tant public que privé) est encore plus inquiétante. La chute brutale de l’investissement du début des années 1990 — chute qui était nécessaire pour réduire l’ampleur du déficit budgétaire — a été corrigée par la suite, et l’investissement est monté à un indice 125 en 2007. Mais, depuis, il n’a cessé de baisser et il est à un indice 87. Autrement dit, l’Italie investit 13% de moins en 2015 que ce qu’elle investissait en 1990. On ne doit alors pas s’étonner si la productivité du travail régresse dans ce pays et si la qualité des infrastructures publiques, qu’elles soient nationales ou municipales, se dégrade très rapidement à l’heure actuelle.

Cette situation de crise économique générale se traduit donc, dans les bilans bancaires, par la montée des « mauvaises dettes ». Mais, ici, se pose le problème des règles imposées par l’union bancaire. Cette dernière impose que les banques soient recapitalisées par leurs actionnaires et par les déposants. Mais sont considérés comme actionnaires les ménages ayant acheté des titres de dettes de ces banques. Or, ces ménages ont acheté ces titres dans une situation ou le risque de faillite des banques était largement compensé par la possibilité d’un « bail-out » (une opération de secours empêchant la faillite, ndlr) par l’Etat italien. Ces ménages sont, dans une large mesure des retraités et des personnes modestes. Ils sont maintenant pris au piège par les nouvelles règles de l’union bancaire qui imposent un « bail-in » autrement dit qui font porter l’essentiel du risque bancaire sur les actionnaires et les clients. Une première recapitalisation des banques, qui a eu lieu en novembre 2015, s’est traduite par une spoliation d’une partie de ces épargnants.

Le gouvernement italien, fragilisé par le résultat des dernières élections municipales du mois de juin 2016 – élections qui ont vu le succès du M5S à Rome et à Turin – n’a nullement envie de provoquer une crise sociale gravissime dans l’année qui vient. C’est pourquoi il cherche à imposer aux autorités européennes un « bail-out », c’est-à-dire une socialisation des pertes. Mais, sur ce point, il se heurte au refus de l’Allemagne. Ce refus n’est pas seulement dicté par des considérations financières, mais surtout parce qu’il signifierait l’échec de l’union bancaire, et ce moins d’un an après son entrée en vigueur. Dans le bras de fer qui oppose le gouvernement italien et le gouvernement allemand, il n’y aura que des perdants.

Si l’Allemagne impose sa vision, le choc social de la crise bancaire mettra l’Italie à feu et à sang, et provoquera un effondrement des partis traditionnels (PD de centre-gauche et Forza Italia de centre-droit) qui sont de plus rattrapés par de nombreux cas de collusion et de corruption avec les dirigeants des banques. Si le gouvernement italien passe outre l’opposition allemande et se décide à opter pour un « bail-out », l’ampleur des sommes à engager (au minimum 70 milliards d’euros, soit 4,4% du PIB) entraînera une hausse brutale du déficit budgétaire et réduira à zéro la crédibilité des institutions de la zone euro.

Tableau 3
Etat des finances publiques en Italie

Source : Idem, tableau 2.
La crise bancaire italienne occupera certainement une bonne partie de l’été et de l’automne. Or, il faut savoir que cette crise va se dérouler alors que la situation de la Deutsch Bank en Allemagne est des plus préoccupantes, et que les recettes budgétaires de la Grèce sont en voie d’effondrement, avec en particulier une chute moyenne de 20% des recettes de la TVA, en raison de la « grève de l’impôt » qui se développe désormais dans ce pays.

Tout se paye, un jour ou l’autre. Ayant refusé le principe de solidarité dans la zone euro, l’Allemagne a imposé sa vision des règles. Mais, elle se rend compte aujourd’hui que cette vision est intenable pour les pays de l’Europe du Sud. Elle est donc coincée entre la poursuite suicidaire d’une politique qui ne marche pas et la reconnaissance de ses erreurs passées. Ce qui rend le problème d’autant plus grave est que le poids de l’Italie est bien plus considérable que celui de la Grèce. Tout le monde comprend qu’une sortie de l’Italie de l’euro sera l’acte de décès de la monnaie unique. La crise grec de l’été 2015 n’a été que le hors d’œuvre ; la crise italienne sera LA crise de la zone euro.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

  1. IMF Financial Soundness Indicators Database

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 14 Juillet 2016 à 9h53

      keg dit

      L’Itexit précède t-il le Frexit ou l’Uexit?
      L’Allemagne patronne de l’Ue va se retrouver patronne de rien (excepté d’elle même).

      http://wp.me/p4Im0Q-1bM

    • 12 Juillet 2016 à 22h20

      IMHO dit

      Il y a beaucoup plus effrayant pour des Français que ces créances douteuses, qui ne sont jamais que de la monnaie fiduciaire, ce sont les chiffres d’Eurostat sur la valeur nette des machines et de l’équipement de l’industrie manufacturière des pays d’Europe.
      En 2013 la valeur nette (amortissements déduits, au coût de remplacement en €) de ces actifs, par habitant, était de :
      République Tchèque: 4.152, Danemark: 3.389, Allemagne: 4.101,
      France: 1.972, Italie: 4.354, Autriche: 4.646, Suède: 4.580.
      Et les acquisition en 5 ans, en € par habitant:
      République Tchèque: 2.874, Danemark: 1.742, Allemagne: 3.059,
      France: 1.216, Italie: 2.923, Autriche: 2.857, Suède: 2.644.
      Comme on le voit , il y a deux groupes : six pays industriels et la France, dont les chiffres sont inférieurs à la moitié de ceux des six autres pays, ce qui devrait réveiller tout le monde en France, là il y a vraiment le feu au lac .

      • 12 Juillet 2016 à 22h41

        saintex dit

        Aïe ! Ils nous l’ont dit, l’industrie n’a pas d’avenir. Je crois que ces chiffres ne sont hélas que le résultat d’une volonté politique délibérée.

        • 12 Juillet 2016 à 23h07

          IMHO dit

          Pas du tout, c’est comme ça depuis au moins 1910.
          L’élite française est hostile à l’industrie manufacturière car elle est affaire d’experts, de gens qui connaissent à fond quelque chose et doivent mettre leurs connaissances en commun pour en faire quelque-chose.
          Or l’élite française ne connait qu’un métier assez distingué pour elle qui est le métier de décideur, métier inconnu ailleurs qu’en France et l’expert est le rival involontaire du décideur.
          D’où le sous-investissement chronique dont le but est de priver les experts de leur pouvoir .
          Bref, les Français préfèrent décider plutôt que de
          se décider .

        • 12 Juillet 2016 à 23h40

          varese dit

          C’est normal : les experts appartiennent au groupe des élites, et sont donc naturellement opposés au peuple. Et comme le peuple est souverain, et s’en fiche éperdument de l’opinion des élites (qui est nécessairement anti-démocratique), il choisit le Brexit, parce que le peuple est libre et vote avec le coeur.

          Et voilà, je viens de résumer deux semaines d’articles sur Causeur.fr.

        • 13 Juillet 2016 à 4h41

          IMHO dit

          varese, ça ne veut rien dire du tout ce que vous avez écrit ci-dessus .

        • 13 Juillet 2016 à 10h26

          varese dit

          Cette histoire de Brexit (et les articles à ce sujet publiés sur le site) m’a fait un peu péter les plombs.

        • 13 Juillet 2016 à 12h33

          saintex dit

          J’aime beaucoup l’échange IMHO-Varese. Il est assez rafraîchissant.
          Pour en revenir à l’industrie en France, tu vas un peu vite en disant que c’est comme ça depuis 1910. Ca manque un peu de chiffres pour étayer et la conclusion est à l’emporte-pièce. D’ailleurs il faudra changer cet emporte-pièce qui est déjà ammorti depuis longtemps.
          Si on commence en 1918, et sans lire de statistique, je suis absolument certain qu’il y a eu une période d’investissements industriels. Il en est une autre en 1945, quoiqu’en proportion moins importante que celle de l’Allemagne qui a été le terrain de la prise de pouvoir économique par le plan Maershall.
          A l’opposé, la désindustrialisation d’après les Trente Glorieuses est évidente. Le nombre d’ouvriers de manufactures a baissé, des usines ont fermé, ne pouvant générer beaucoup d’investissements. De mémoire, le coup d’envoi le plus exprimé a été Simca. C’est une action de la CGT et non des experts. Ce sont des experts non techniques qui, petit à petit, ont insufflé l’idée que le travail manuel est toujours dévalorisant.
          Ecoute le cri des hauts-fourneaux. Ecoute aussi le concertina et le violon.

    • 12 Juillet 2016 à 12h00

      marcopes dit

      mais il en faudra encore plus pour que les pro Européens se réveillent et comprennent que cette soit disant Europe n’est qu’une mondialisation ultra libérale orchestrée depuis Bruxelles

      • 12 Juillet 2016 à 12h08

        elvin dit

        Comme si l’administration bruxelloise était libérale (sans même aller jusqu’à ultra) ! Ya de quoi se marrer (tristement …)

        • 12 Juillet 2016 à 15h33

          durru dit

          Vaut mieux en rire, effectivement…

        • 13 Juillet 2016 à 7h37

          Prince Murat dit

          On lit aussi très souvent sur internet des commentaires schizophrènes, ”en miroir”, qui disent : ”depuis 1945, la France vit sous un régime socialo-communiste” !

          Les preuves : le taux d’imposition, le nombre de fonctionnaires.

          Et patati, et patata !

        • 13 Juillet 2016 à 10h13

          elvin dit

          Et ça, c’est vrai.
          Les preuves : le taux d’imposition, le nombre de fonctionnaires, et patati, et patata !
          Que faudrait-il de plus ?