Bouvard, Pécuchet et l’inégalité des civilisations
Une comédie politique en un acte
Publié le 08 février 2012 à 9:22 dans Société
Mots-clés : Bouvard et Pécuchet, civilisation, Claude Guéant

Bouvard et Pécuchet par la troupe uppercut
Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonies à collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor. Ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à l’hôtel de la croix d’or. Comme il faisait une chaleur étouffante, ils s’installèrent à une table du fond, sous les galeries de bois latérales du premier étage, et commandèrent à boire. Bouvard, qui avait des goûts simples, demanda au garçon un gros vin du Languedoc, l’un de ces picrates ordinaires que l’on vend dans des flacons épais ornés de petites étoiles, et qui réjouissent le cœur de ceux qui ont l’estomac assez solide. Pécuchet, en revanche, voulant faire honneur à leurs retrouvailles, exigea ce que le comte de Faverges appelait jadis « une bouteille de derrière les fagots ». Il était prêt à ne pas regarder à la dépense. Le garçon ne se le fit pas dire, et lui ramena un Château Pétrus mis en bouteille sous l’Empire, dont il remplit son verre jusqu’au bord. Alors que Bouvard buvait en grimaçant comme un apache, Pécuchet savourait son nectar à petites gorgées gourmandes, avant de déclarer à son ami :
- Décidément, je ne vous comprendrais jamais. Pourquoi avoir, en ce jour béni, repris comme à l’habitude votre piquette ordinaire ?
- Mais enfin, mon cher, c’est parce qu’elle vaut bien la vôtre.
- Que voulez-vous dire par là ?
- Je veux dire, que mon vin est aussi bon que celui que vous buvez, et que vous n’avez pas le droit de dire le contraire.
- Vous voulez rire ? Je n’aurais pas le droit de dire que le mien est meilleur ?
- Non, pas le droit, car tous les vins se valent, puisqu’ils ont été faits par des hommes, lesquels, proclame l’article premier de la Déclaration des droits de notre grande Révolution, sont nés libres et égaux. Affirmer que les vins ne se valent pas suppose donc que ne se valent pas non plus ceux qui les ont fabriqués : c’est, en somme, renier les principes les plus incontestables et les plus sacrés, et affirmer que les hommes, comme les vins, sont inégaux entre eux. En déclarant un vin supérieur à un autre, vous insultez les droits de l’homme, vous pactisez avec la réaction, le Syllabus, l’obscurantisme. « Vous privilégiez l’ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration » .
- Pourtant, rétorqua Pécuchet, tout penaud, et qui commençait à craindre que son ami cessât de le prendre pour un vrai républicain, vous ne contesterez pas que son goût est plus agréable, plus subtil, plus délicat, que sais-je ?
- Bah, qu’est-ce donc que le goût ? Je vous dis que je préfère le mien, tout en sachant qu’il vaut le vôtre, ni plus, ni moins.
- Tout de même, vous ne me refuserez pas que mon Pétrus est plus pur ?
- Mais enfin, mon cher, « le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? »
- Je ne comprends rien à ce que vous dites, rétorqua Pécuchet, interloqué, et qui, pour se donner du cœur avala d’un trait ce qui restait dans son verre.
- Moi non plus, lui avoua Bouvard. Cela m’est venu comme ça. Mais ça ne change rien au problème. Dire qu’un vin est meilleur qu’un autre,
« C’est un jeu dangereux », qui consiste à flatter « une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque ».
- Mais quelle époque ?
- Allons, cessez de m’interrompre sans arrêt avec ces questions oiseuses. Ce que vous dites, très cher, « Ce n’est pas un dérapage. C’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade ». Comparer les vins, c’est pour moi « un recul historique ».
- Mais alors, s’enquit Pécuchet, honteux comme jamais, comment faire pour être un bon républicain ?
Bouvard se redressa, planta ses pouces dans les poches de son gilet de nankin, et son regard bleuâtre dans celui de son ami. « Je ne vois que deux choses. Reconnaître que vous aviez tort, et accepter que nous échangions nos bouteilles. »
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L'auteur
Frédéric Rouvillois est né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, 2010), il a publié une Histoire de la politesse (2006), une Histoire du snobisme (2008) et plus récemment, Une histoire des best-sellers (élu par la rédaction du magazine Lire Meilleur livre d’histoire littéraire de l’année 2011).
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saintex dit
Réjouissant et jubilatoire.
Agatha. Personne ne vous contredira, disant que les choses n’ont pas changé. Et votre analyse est ouverte mais percutante.
Une chose cependant ne change pas, et la preuve nous en est ici donnée, c’est la pérennité de qui fonde le “Dictionnaire des Idées Reçues”.
En vente dans toutes les bonnes librairies… Mais ma pauv’dame, est-ce qu’il existe encore de bonnes librairies ? :o)
lisa dit
Amazon a tout tué, ma brav’dam !
Monge dit
Excellent!
Merci
lisa dit
La nostalgie de cette époque, quelle époque ? ah oui, j’ai trouvé, 93 !
laborie dit
Pourriez-vous nous la refaire façon Tontons flingueurs? et bravo pour celle-ci.
isa dit
Quoi, vous voulez un peu de betterave aussi?
Theodora dit
Il est interddit de dis-cri-mi-ner quoique ce soit , sous peine de se faire traîner en justice par l’une des associations ci-dessous :
http://www.youtube.com/watch?v=TsgsVdOHacw
isa dit
Magnifique “adaptation”!
rackam dit
Encore une opposition entre les gens du château et les gros rouges qui tachent!
isa dit
@rackam: :))
Marie dit
rackam se dépasse aujourdhui!
agatha dit
Le mieux serait d’en rester à cette jolie parabole bien troussée, mais je vais quand même ajouter ceci qui n’a pas encore été dit il me semble : Guéant n’a pas cherché à stigmatiser même s’il pensait probablement aux musulmans, il a cherché à rassurer, à réconforter, et a dit ce que son public attendait de lui.
On oublie de considérer dans ce débat qu’il y a deux populations fragiles presque autant l’une que l’autre : la population dite (abusivement) de souche, et la population musulmane mal intégrée.
Il faut tenir compte du fait que la situation a changé ces 25 dernières années. On le comprend grâce au dernier ouvrage de Gilles Kepel “Quatre-vingt-treize” qui étudie l’”islam décomplexé” dans le département éponyme. Un seul détail parmi d’autres : la plupart des personnes rencontrées par lui ont déclaré refuser d’aller partager un repas chez un non-musulman (se reporter à l’article du Point de la semaine dernière) si le cas se présentait.
Qu’on songe aussi à la difficulté qu’il y a eu à faire voter cette loi sur le voile intégral qui aurait dû faire consensus dès le départ, au Quick hallal, aux revendications religieuses diverses. Il y a bien là, feutrée, une lutte de pouvoir, et il y a des gens qui ont peur d’un effacement de leur culture et d’un renversement des valeurs.
En plus, on leur jette la pierre! Décidément, très fins ces socialistes!
Fiorino dit
agatha, moi je trouve tout à fait inévitable que quand une population unie par une culture islamique commune se retrouve dans une situation de majorité comme dans le ’93 (ou à Roubaix) impose ses reglès. Et la résponsabilité est en premier lieux de la gauche qui gouverne depuis des lustres ces départements. Au fond toutes ces polémiques permettent après à la gauche de masquer que dans ces départements elle ne respecte pas du tout les valeurs de la République et elle est au contraire très communautariste, comme à Roubaix d’ailleurs. Mais il y encore comme JL qui sont ravi ques les “arabes” fassent barrage au FN.
bea33 dit
Le problème c’est qu’on peut mettre de l’eau dans le picrate mais pas dans le Pétrus, à moins que l’on ne soit pas civilisé.
skardanelli dit
Superbe !
L'Ours dit
Je savais qu’à gauche, on ne servait que du picrate!
;o)
Blague à part, ce qu’on sert surtout à ceux qui ne sont pas d’accord pour faire avaler du mauvais “a-breuvage”, c’est de la culpabilité! Le rejet dans le camp des salauds, c’est le seul argument de ceux qui n’en ont pas!
En tous cas, bravo pour l’analogie Bouvard et Pécuchet!
L'Ours dit
…pourfaireavaler…
L'Ours dit
Houlà, j’ai raté ma balise:
barrer le mot: “faire”.