Bouvard et Pécuchet par la troupe uppercut

Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonies à collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor. Ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à l’hôtel de la croix d’or. Comme il faisait une chaleur étouffante, ils s’installèrent à une table du fond, sous les galeries de bois latérales du premier étage, et commandèrent à boire. Bouvard, qui avait des goûts simples, demanda au garçon un gros vin du Languedoc, l’un de ces picrates ordinaires que l’on vend dans des flacons épais ornés de petites étoiles, et qui réjouissent le cœur de ceux qui ont l’estomac assez solide. Pécuchet, en revanche, voulant faire honneur à leurs retrouvailles, exigea ce que le comte de Faverges appelait jadis « une bouteille de derrière les fagots ». Il était prêt à ne pas regarder à la dépense. Le garçon ne se le fit pas dire, et lui ramena un Château Pétrus mis en bouteille sous l’Empire, dont il remplit son verre jusqu’au bord. Alors que Bouvard buvait en grimaçant comme un apache, Pécuchet savourait son nectar à petites gorgées gourmandes, avant de déclarer à son ami :

– Décidément, je ne vous comprendrais jamais. Pourquoi avoir, en ce jour béni, repris comme à l’habitude votre piquette ordinaire ?

– Mais enfin, mon cher, c’est parce qu’elle vaut bien la vôtre.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Je veux dire, que mon vin est aussi bon que celui que vous buvez, et que vous n’avez pas le droit de dire le contraire.

– Vous voulez rire ? Je n’aurais pas le droit de dire que le mien est meilleur ?

– Non, pas le droit, car tous les vins se valent, puisqu’ils ont été faits par des hommes, lesquels, proclame l’article premier de la Déclaration des droits de notre grande Révolution, sont nés libres et égaux. Affirmer que les vins ne se valent pas suppose donc que ne se valent pas non plus ceux qui les ont fabriqués : c’est, en somme, renier les principes les plus incontestables et les plus sacrés, et affirmer que les hommes, comme les vins, sont inégaux entre eux. En déclarant un vin supérieur à un autre, vous insultez les droits de l’homme, vous pactisez avec la réaction, le Syllabus, l’obscurantisme. « Vous privilégiez l’ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration » .

– Pourtant, rétorqua Pécuchet, tout penaud, et qui commençait à craindre que son ami cessât de le prendre pour un vrai républicain, vous ne contesterez pas que son goût est plus agréable, plus subtil, plus délicat, que sais-je ?

– Bah, qu’est-ce donc que le goût ? Je vous dis que je préfère le mien, tout en sachant qu’il vaut le vôtre, ni plus, ni moins.

– Tout de même, vous ne me refuserez pas que mon Pétrus est plus pur ?

– Mais enfin, mon cher, « le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? »

– Je ne comprends rien à ce que vous dites, rétorqua Pécuchet, interloqué, et qui, pour se donner du cœur avala d’un trait ce qui restait dans son verre.

– Moi non plus, lui avoua Bouvard. Cela m’est venu comme ça. Mais ça ne change rien au problème. Dire qu’un vin est meilleur qu’un autre,
« C’est un jeu dangereux », qui consiste à flatter « une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque ».

– Mais quelle époque ?

– Allons, cessez de m’interrompre sans arrêt avec ces questions oiseuses. Ce que vous dites, très cher, « Ce n’est pas un dérapage. C’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade ». Comparer les vins, c’est pour moi « un recul historique ».

– Mais alors, s’enquit Pécuchet, honteux comme jamais, comment faire pour être un bon républicain ?

Bouvard se redressa, planta ses pouces dans les poches de son gilet de nankin, et son regard bleuâtre dans celui de son ami. «  Je ne vois que deux choses. Reconnaître que vous aviez tort, et accepter que nous échangions nos bouteilles. »

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