Loin du marasme germanopratin, les éditions Actes Sud viennent de publier la traduction inédite du cinquième opus de Zakhar Prilepine, le spadassin de la génération post-perestroïka en Russie.

Avec Le singe noir, Prilepine s’attaque au thème délaissé de la violence infantile, que nos littérateurs contemporains abordent habituellement avec force préventions morales et lacrymales lorsqu’ils ne basculent pas dans la pornographie froide de la médecine légale.
Mais l’auteur de San’kia et Pathologies n’est définitivement pas de cette engeance. « Dans l’Empire romain, on enrôlait les jeunes à dix-sept ans. Et c’est normal. C’est l’âge idéal pour tuer et pour mourir. Le mieux, c’est de commencer encore plus tôt » fait-il dire à Maxime Milaïev, jeune employé du laboratoire-asile qui héberge des enfants coupables de crimes et violences en tous genres. La Chine impériale employait déjà des enfants bourreaux capables d’accomplir les tâches les plus viles sans éprouver le moindre remords. Dans la Moscou du XXème siècle, le narrateur journaliste-écrivain du Singe noir est confronté à de sordides faits divers où bien et mal disparaissent : un immeuble entier aurait été dévasté par quelques chérubins diaboliques de 7 à 14 ans ayant massacré tous les locataires sur leur passage. À l’intérieur de l’étrange sous-sol où il mène son enquête, le double narratif de Prilepine s’interroge sur la raison d’être de ce cloaque. Pourquoi sa vieille connaissance Charov, devenu un personnage-clé du pouvoir russe, commande-t-il ces expériences neuropsychiatriques ? Le sinistre professeur en blouse blanche qui dirige le laboratoire a beau évoquer la piste de l’ocytocine, cette molécule sans laquelle les femmes n’éprouvent aucune attirance envers les enfants, comme facteur d’une prédisposition précoce à la violence, l’hypothèse ne convainc pas les visiteurs de passage.

Ces enfants ? Une bande de rats, avec ses chefs et ses codes rituels, meute pourtant humaine, trop humaine, telle qu’on l’aperçoit à travers une glace sans tain. « Les hommes ne ressentent pas la honte (…) Si personne ne les voit, ils ne ressentent pas la moindre honte » songe le double romanesque de Prilepine en réfléchissant les émotions accumulées par ses visites éprouvantes. Et ce laboratoire, qu’est-ce d’autre qu’une basse fosse pour apprenti sorcier gouvernemental ? Au fil des pages, les mystères de Cherov restent insondables, son sous-fifre Milaïev justifiant son esthétisme de la violence infantile en ces termes : « le Seigneur n’est pas en droit de confier à un homme souillé par les péchés d’exterminer la fourmilière humaine. Eux seuls le peuvent, les innocents, qui n’ont pas goûté au fruit défendu, et qui sont totalement dénués de pitié ». Innocents mais criminels, voilà le type de profils claquemurés dans cette cave des miracles, où les enfants attardés caquettent sans aucune conscience de leurs méfaits. Le grand inquisiteur orthodoxe Cherov serait-il obsédé par l’innocence ontologique des homicidomanes, ces malades psychiques atteints d’une « propension (juvénile) au meurtre et à la violence » ?

Malgré la place prépondérante qu’y occupent les jeunes cobayes, Le singe noir n’est pas un simple roman noir consacré à la violence des (très) jeunes. Pour aérer son œuvre, Prilepine empile les récits comme des poupées gigognes. Le lecteur suit ainsi l’intrigue principale par les détours de trois histoires subtilement enchevêtrées : les aventures d’un enfant-soldat africain, le siège d’une ville forte médiévale par une masse de jeunes mercenaires ensauvagés ; et les déboires personnels du narrateur.
Avec une langue frôlant parfois les cimes audiaresques – « de quoi en avoir les couilles qui montent en neige ! » ; « ses yeux étaient (…) restés chaleureux, comme des morceaux de beurre glissant dans une poêle ; l’essentiel était d’éviter les éclaboussures » – Zakhar Prilepine met en scène un narrateur lâche et veule. Autant dire un homme. Partagé entre plusieurs fidélités successives – sa femme mère de ses enfants, sa ravissante maîtresse Alia et même une prostituée entrevue place des Trois-Gares à Moscou – son héros rejoue la guerre des sexes pour mieux s’extraire du huis-clos suffocant avec les enfants séquestrés par la sûreté nationale. Comme une éclaircie vient refleurir un été endeuillé par les orages, le jeu de l’amour et du désir enrichit Le singe noir d’un certain lyrisme, comme lorsque le narrateur infidèle évoque « ce court instant, où la passion se transforme soudain en un brouillard âcre et blafard de marécage, qui jamais ne se dissipe, et vous envahit continuellement d’un sentiment de dégoût et de honte ».

Au fait, pourquoi ce titre singulier ? Ne comptez pas sur nous pour dévoiler la clé de l’énigme, lisez Le singe noir !

Zakhar Prilepine, Le singe noir (Actes sud, traduit par Joëlle Dublanchet)

*Photo : Zakhar Prilepine (belkus)

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