Polytechniciens derrière leur drapeau un 9 novembre.

La « triangulation », cette technique de prise et d’exercice du pouvoir dont Nicolas Sarkozy fait un usage immodéré pour semer le trouble chez l’adversaire s’est à nouveau invitée dans le débat public entre le vaccin en solde et l’identité nationale en promotion. Elle consiste à s’emparer des thèmes et des symboles qui font partie du patrimoine politique et culturel de la gauche, Guy Môquet, par exemple.

Acculé dans le coin droit du ring par des opposants qui l’accusent d’envoyer Eric Besson draguer dans l’égout lepéniste, Sarkozy, aidé de Luc Châtel et Valérie Pécresse, opère un changement de pied audacieux pour se poser en champion de la mobilité sociale.

Ce fameux ascenseur républicain qui doit propulser les filles et filles de prolos vers les hautes sphères est en panne ? Je m’en vais te le réparer vite fait en lançant dans l’arène publique un slogan bien troussé qui va semer la joie dans les HLM et la panique dans les lofts : 30 % de boursiers dans les Grandes écoles !

Les patrons de ces prestigieux établissements font alors valoir qu’ils ne sont pas, certes, opposés par principe à l’admission dans leurs établissements d’étudiants issus des milieux défavorisés, mais qu’il craignent une dévaluation des diplômes si les concours d’entrée sont « aménagés » pour leur faire de la place.

Le piège est parfait. On fait alors donner la garde, en l’espèce le duo de gauchistes patentés formé par Alain Minc et François Pinault pour mener la charge sabre au clair, dans une tribune du Monde contre les « réactionnaires » qui sont chargés de la formation des élites de la nation. L’autodidacte enrichi dans la vente de planches et la spéculation sur le sucre et le major de l’X et de l’ENA, cela a un parfum pré-révolutionnaire, ou alors je n’ai rien compris. On subodore une nuit du 4 août en plein hiver, avec quelques nobles s’alliant au Tiers-Etat pour terrasser les privilèges d’une aristocratie qui s’est insidieusement reconstituée au fil des dans les failles de l’élitisme républicain modèle IIIe République. Après un cours accéléré de sociologie bourdivine, les ministres compétents, Luc Châtel et Valérie Pécresse, menacent d’aller regarder les dessous des concours d’entrée pour y débusquer les chausse-trapes culturels destinés à éliminer les pauvres de Normale Sup, Polytechnique ou HEC.

Voilà comment l’on crée une polémique à la française, c’est-à-dire pesamment idéologique, et dénuée du moindre souci d’aborder le problème avec le minimum de pragmatisme permettant de résoudre le problème suivant :

Le système de reproduction de nos élites, qui favorise indubitablement les enfants issus de milieux économiquement favorisés et ceux des enseignants familiers des arcanes du système n’a pas produit, jusqu’à présent, une dégénérescence de ces dites élites, qui supportent fort bien la comparaison internationale. On vient même de l’étranger pour nous piquer quelques brillants sujets et leur offrir ceinture dorée et labos bien dotés.

Cependant, l’exclusion d’une partie de la population de ces enseignements d’excellence est un facteur de désintégration sociale qui s’ajoute au creusement des inégalités dans les revenus, l’habitat, les modes de consommation.

Comment faire en sorte que le remède administré pour corriger ce dernier inconvénient ne soit pas dommageable à la qualité des formations d’excellence ?

Les Etats-Unis ont créé une classe moyenne et moyenne supérieure noire en appliquant la discrimination positive au détriment de l’égalité formelle de tous devant l’accès au savoir. Ils ont choisi, pour un temps au moins, cette solution pour mettre fin à une situation de révolte violente des ghettos noirs à la fin des années 1960. C’était une décision politique, dont les résultats ont été relativement satisfaisants. Il existe toujours des ghettos noirs d’une pauvreté accablante, mais les leaders potentiels de la révolte en ont été extraits par le haut.

Cette politique est-elle nécessaire chez nous et surtout adaptée à la problématique des ghettos périurbains de la France d’aujourd’hui ?

Elle heurte de front cet élitisme républicain qui rejette toute distinction communautariste au non de la citoyenneté universelle. Il faut donc trouver autre chose et surtout quelque chose qui marche.

Cette idée de 30 % de boursiers dans les Grandes écoles ne restera qu’un slogan creux si on ne va pas voir de plus près ce qui empêche ces derniers d’y entrer. La théorie de la reproduction, développée par Bourdieu et ses disciples n’est pas intrinsèquement perverse, à condition de la compléter par un corollaire : les classes populaires ont aussi un penchant à souhaiter que leur progéniture ne s’éloigne pas trop du milieu dont ils sont issus. Des mentions TB au bac désespèrent leurs profs de terminale en allant se planquer dans un IUT au lieu d’intégrer une prépa de choc. Ma voisine, en dépit de mes encouragements, a préféré faire l’école d’infirmières alors que ses résultats brillants lui ouvraient une perspective de boursière en médecine. On veut bien grimper d’un étage, mais on craint de monter trop haut, donc de changer de monde. Si l’on commençait par inciter tous les bons élèves pas riches à risquer le possible, on aurait déjà fait un bon bout de chemin dans le sens souhaité par nos estimés dirigeants. C’est moins vendeur, en terme de com’ que 30 %, etc., et surtout cela ne permettrait pas à Minc et Pinault de faire les marioles. Impossible donc.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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