Boire avec Bob

Robert Giraud, étonnant picoleur

Publié le 29 juin 2009 à 9:52 dans Culture

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Ne nous mentons pas. Au bout du compte, les écrivains se divisent en deux catégories, ceux avec qui on aurait aimé boire et les autres. L’idée de dérives au long cours avec Li Po, Rabelais, Saint-Amand, Apollinaire, Toulet, Perret, Blondin, Mailer, ADG est un bonheur. Esclaves cardiaques des étoiles, à la recherche de cette “paix magnifique et terrible, ce vrai goût du passage du temps” dont parle Guy Debord dans Panégyrique, l’écrivain buveur (et parfois davantage buveur qu’écrivain mais qu’importe) renouvelle sur les plages homériques de Ios, dans les tapis franc du vieux pays de Villon ou au bar du Ritz libéré par Hemingway le geste ancestral des Grecs anciens participant au cérémonies dionysiaques : il vide les cratères emplis des vins lourds de Lesbos pour voir enfin l’œil peint au fond, dont il ne sait plus si c’est le sien ou celui du Dieu deux fois né.

Il est aussi le compagnon irremplaçable, celui des confidences soyeuses comme le souvenir, celui des soirs possibles et des matins difficiles quand l’aube d’été rend fous les oiseaux dans les arbres et qu’il va falloir rentrer, après the last for the road. En revanche, allez savoir pourquoi, l’idée de boire avec Calvin, Georges Bataille, Jean-Paul Sartre, Alain Robbe-Grillet ou Christine Angot nous semble hautement improbable, pour ne pas dire franchement angoissante.

Nous serons donc reconnaissants à Olivier Bailly de rappeler à notre souvenir, dans Monsieur Bob, une biographie empathique, élégante et canaille comme un vin de Loire encore un peu jeune, l’excellent Robert Giraud qui n’aura pas vu le XXIe siècle et qui aura bien fait : il y a de moins en moins de bistrots dans les quartiers rénovés de nos villes désertées par la vie. Ce n’est pas dans une agence immobilière pour tristes vainqueurs de l’économie de marché, dans la boutique de nippes de luxe pour sa femme déjà adultère ou dans les banques où le crédit s’épuise de lui-même dans la fin annoncée de la valeur d’échange que les rencontres entre vivants se font. Et ce n’est pas un hasard s’il deviendra bientôt aussi difficile de trouver à Paris un bistrot qu’un honnête homme dans un ministère d’ouverture : les troupes de la Séparation quadrillent désormais le territoire avec l’arrogance définitive des vainqueurs abstèmes.

Oui, il est décidément heureux que Robert Giraud soit désormais pour toujours à errer dans l’éternité parallèle des zincs de l’après-guerre aux noms qui chantent comme celui de nos lointains comptoirs indiens. Ce n’était pas Pondichéry, Karikal, Yanaon, Mahé et Chandernagor. Non, c’était plutôt le “Bar Bac”, “Moineau”, “Fraysse » ou “Les quatre sergents de la Rochelle”. Zincs de la rue Mouffetard, des Halles ou de Saint-Germain des Prés, on y croisait Blondin et Debord, déjà nommés, Doisneau et Prévert, Boudard et Hardellet, Vidalie et Fallet au milieu des passagers de la nuit, clochards, demi-sels et Venus de barrière. Autant dire ce qu’il y avait de plus fréquentable dans la littérature de l’après-guerre, celle des vrais francs-tireurs où comme le raconte Pierre Chaumeil cité par Bailly, le royaliste et le communiste trinquaient autour du jaja à la qualité incertaine de la France du ravitaillement.

C’était en 1946, à Paris. Autant dire en Atlantide. Les larmes nous en monteraient aux yeux comme lorsque Toulet évoque un Jurançon 93 bu sous les tonnelles du monde d’avant.

Heureusement, comme un Platon naufragé et joyeux, il y eut Robert Giraud pour témoigner que tout cela a vraiment existé. Un peu journaliste, un peu poète et très noctambule, Giraud a laissé quelques joyaux pour ceux qui aiment ces deux passions tellement françaises qui se confondent si souvent : le vin et l’argot1. Olivier Bailly, reporter sensible, sait provoquer chez le lecteur une nostalgie aussi exquise que les douleurs du même nom. Il ressuscite par la même occasion ce continent disparu en trempant sa madeleine dans un verre de beaujolpif. On découvre grâce à lui comment Giraud, ce Rimbaud des comptoirs, né dans le Limousin, copain de lycée de Roland Dumas, libéré in extremis des prisons de la Gestapo par les maquisards de Guingouin, monta à Paris pour ne plus vivre que dans la lumière incertaine des bars où il pratiquait l’ivresse, l’amitié ou la solitude dans des proportions variables selon son humeur fantasque de feu follet.

Comme le disait si justement André Salmon, cité par Bailly : “Robert Giraud ne nous assomme pas de messages. Sévère à son personnage multiplié de notre éther, il est trop occupé de la mesure, de cadence, de puissances réconciliées de l’ombre et de la lumière des mots. C’est un artiste.”

Il nous manquera, quand il s’agira de boire le dernier verre avant la guerre.

  1. Signalons la réédition du Vin des rues, le chef d’œuvre de Giraud, qui accompagne la sortie de cette biographie.

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  • 1 July 2009 à 21h43

    Patrick Mandon dit

    -Alors Mandon, paraît que t’aimes pas Prévert ?
    -J’ai seulement dit que ce n’était pas un poète;
    -T’as pourtant prétendu que c’était le plus mauvais poète du XXe siècle !
    - J’aurais du dire «le plus mauvais chansonnier».
    -Monsieur fait des hiérarchies chez les poètes. Monsieur désigne les uns et rejette les autres. Au nom de quoi ?»
    - Bien, oui, c’est vrai, je reconnais une hiérarchie dans les genres et à l’intérieur de ces genres. Par exemple, je trouve que Prévert n’écrit pas de la poésie. Brassens, qui ne prétendait pas à cet honneur, a écrit des chansons que je trouve bien meilleures que les «poèmes» de Prévert. Alors que Blaise Cendrars est un immense créateur de poésie. Par exemple, dans le genre du roman, je trouve que Norman Mailer n’arrive pas au talon de Truman Capote. Mailer, c’est de l’esbroufe, Capote nous impose une fiction au moins égale au réel. Si vous me poussez un peu, je vous dirai qu’il nous suggère une version supplémentaire de la réalité.
    -T’as aut’chose à dire Mandon ?
    -Oui, bien sûr, tenez, à propos de…
    -Oui, ben, tu nous dira ça demain, quand on reprendra l’interrogatoire. Brigadier, ramenez-moi ce prétentieux au trou !

  • 1 July 2009 à 20h15

    MLF dit

    Lisez sur Aragon et Claudel, leur passion, leur haine et leur complicité.
    Etiemble: “Poètes ou faiseurs”. 1936/1966.
    Gallimard 1966.

  • 1 July 2009 à 1h34

    Antoninus Lucretius dit

    Ha! Exactement ce que je disais, même si je ne l’ai pas encore dit. Un pédant prétentieux, voila qui c’était votre monsieur Andalousie.
    “Je ne connais pas le sommeil”… je suis au dessus de çà, moi madame. Je suis le surhomme nietzschéen revu et corrigé par le manifeste du Parti Communiste. Voila qu’il ne connait pas le sommeil! Et puis quoi encore? Il dormait, comme tout le monde. Même qu’il ronflait et que çà réveillait Elsa, qui ronflait aussi, d’ailleurs.
    “Je ferai la mort”. Même la mort, il contrôlait. Ce mec contrôlait tout, le sommeil, la mort.. M’étonne pas qu’il soit resté coco toute sa vie. Encore un malade du contrôle. Il ne pouvait pas supporter de ne pas contrôler sa vie, alors il essayait de contrôler celle des autres. Typiquement de gôche, comme attitude.
    Et puis quand la mort est venue il a rien contrôlé du tout. Il a pas fait la mort. Il est mort, comme tout le monde. Comme tous ces gens qu’il méprisait suffisamment pour avoir l’outrecuidance, l’arrogance, de vouloir leur dire comment il faut vivre.
    Peut être est-il mort les yeux ouverts. Certains meurent les yeux ouverts, d’autres les yeux fermés, mais tous s’en foutent, car ils sont morts.
    Quand à moi, je connais le sommeil et c’est pour cette raison que je vais me coucher.
    Repos. Pouvez fumer.

  • 30 June 2009 à 18h51

    MLF dit

    Je ne connais pas le sommeil et quand je fermerai les yeux ce sera pour toujours.
    N’oubliez pas cela.

    Et je ferai la mort comme j’ai fait l’amour les yeux ouverts.
    Louis.A

  • 30 June 2009 à 18h23

    Antoninus Lucretius dit

    Vouais… Ce que vous reprochez à Prévert, surtout, c’est son communisme et son athéisme, à mon avis..
    Maintenant si vous voulez un mauvais poète communiste, prenez l’autre.. Vous savez.. L’autre.. Le stalinien, l’épurateur.. La crapule bolchévique..
    Prévert, c’était le meilleur des hommes. Et toujours prêt à rendre service. On le voyait parfois, dans la boucherie en bas de la rue Lepic, à tenir la caisse, pour donner un coup de main au louchébème.
    Moi, ce que je jacques préfert de Jacques Prévert, c’est son Pater Noster, bien sur.
    “Notre Père qui êtes aux Cieux,
    Et restez-y.
    Et nous, nous resterons sur la Terre,
    qui est parfois si jolie…”
    Je signale aussi aux incultes que Prévert et le poète français auteur du poème le plus court de la langue française, intitulé : Les paris stupides.

    Les paris stupides.
    Un certain Blaise Pascal
    Etc.. Etc…

    Moi çà m’a toujours fait rire…

  • 30 June 2009 à 12h55

    Patrick Mandon dit

    Il me semble reconnaître le décor sur lequel apparaît le jeune homme de la photographie. Je connais un bistro, dans le quartier des anciennes Halles, une petite salle préservée, qui ressemble beaucoup à cela. Me trompé-je ?

  • 29 June 2009 à 23h01

    MLF dit

    @JL
    Tout cela n’est qu’un petit délire littéraire de femelle âgée, ce n’est plus de mon âge.
    Je lisais un truc sur google(c’est vous qui m’avez poussé de lire, il faut assumer votre rôle) et alors, je suis tombée sur une thèse.
    http://books.google.fr/books?id=wFBSomAnbSkC&pg=PA383&dq=vin+galanterie+nuwas.

    Boire quelle affaire.
    J’écoute Amara Fadela à la téloche, pour une fois je suis d’accord avec elle, puis il y a un connard de barbu qui me fait chier.
    Bref, c’est chiant.
    Je voulais dire une autre chose sur des beurettes et Action directe: 3 beurettes couchaient avec des membres de ces radicaux, arrêtées…Amina notamment la soeur d’un grand homme de théâtre algérien.
    Un mec assassiné par les barbus(ou les généraux).
    Amina, une fille formidable.
    Je la connais, sa famille, ses frères et soeurs.
    Vous connaissez cette histoire Leroy?.
    Bonne soirée.

  • 29 June 2009 à 22h13

    MLF dit

    Pardon, je m’explique sur le “noun”
    Une lettre en arabe.
    Une mèche de cheveu, creuse, comment la décrire?.
    Un demi cercle
    ن
    c’est le N en latin.
    Une voix nasillarde surtout.

  • 29 June 2009 à 22h13

    Ludovic Lefebvre dit

    Je suis d’accord pour la première fois depuis bien longtemps avec Patrick. Et ce à propos de Prévert.

    MLF, j’ai tellement bu que je ne peux plus,j’ai dû picoler sans rire suffisamment pour faire flotter le Ferry qui vous ramènera à la maison. Je suis de Boulogne/mer, vous ne vous rendez pas compte ! ! !

  • 29 June 2009 à 22h04

    MLF dit

    Boire avec Bob ok mais jamais avec Ludovic.

    Nuwas posait quelques conditions:
    1/ raffinement
    2/ culture
    3/ galanterie
    3/ pudeur (ne pas confondre avec pudibonderie)
    4/ la nuit doit se taire quand le soleil se lève.

    et enfin, dans un jardin, des fleurs, de la musique et des pubères élégant(es) et avec un “noun” sur le front.
    Misère!

  • 29 June 2009 à 21h55

    carl dit

    Je comprends mieux pourquoi vous avez cette sympathie un peu paternaliste et suspecte envers les poseurs alcolos d’ILYS…