Il y a deux ans mourait Bobby Fischer, le plus fameux joueur d’échecs de l’Histoire. Il aura beaucoup voyagé avant d’atteindre une relative sérénité les trois dernières années de sa vie, passées en Islande. Voilà qui fouette l’imagination : pourquoi diable venir mourir dans un endroit qui n’évoque rien de plus qu’un roman de Pierre Loti ?

L’affaire s’est nouée le 21 mars 2005, lorsque le citoyen américain Robert James Fischer, détenu au Japon pour cause de passeport invalidé, est devenu, par la grâce d’un vote quasi unanime du Parlement islandais, citoyen de ce pays. Le 14 juillet 2004, Fischer, alors qu’il s’apprêtait à quitter le Japon, est arrêté par la police à l’aéroport international de Narita. Il est alors menacé d’un retour express aux Etats-Unis, qui le réclament (sans que ce soit très clair : aucune demande formelle d’extradition n’a été déposée) sur le fondement d’un mandat d’arrêt vieux de près de douze ans (15 décembre 1992) concernant la violation de l’embargo visant la Yougoslavie.

Bobby Fischer avait en effet accepté en 1992, pour la première fois depuis sa disparition vingt ans plus tôt, de jouer à nouveau aux échecs, d’ailleurs contre le même adversaire qu’à l’époque du championnat du monde, Boris Vassilievich Spasski. Il se trouve que ce match a eu lieu à Sveti Stefan, petite station balnéaire du Monténégro, ce qui fit encourir à Fischer la peine modique (pour les standards américains) de dix ans de prison, du fait de la violation des sections 1701, 1702 et 1705 du titre 50 du code des Etats-Unis. Il faut reconnaître que l’Administration américaine avait prévenu Fischer par télégramme, avant le match, de son désir de le poursuivre le cas échéant. Fischer n’avait pas alors fait preuve de beaucoup de diplomatie dans la manière de signifier son rejet du contenu du message.

Le plus effrayant dans cette demande d’incarcération, c’est l’absence de visage du bourreau. Qui a pris la décision de poursuivre Fischer en 1992 ? Qui se cache derrière le « warrant for arrest issued on december 15, 1992 by the United States District Court, District of Columbia. » ? Qui a pris la décision d’invalider le passeport ? Le seul document émanant de l’administration américaine (un courrier du 11 décembre 2003 notifiant à Fischer la révocation de son passeport) laisse entrevoir la sueur besogneuse du juriste de seconde zone de l’ambassade des Etats-Unis à Manille : un modèle de style administratif neutre et glacial.

On a beau chercher un humain, on n’en trouvera pas. Bien entendu, le réflexe de tous ceux qui ont soutenu Fischer à ce moment a été d’écrire au Président des Etats-Unis. Inutile de dire que même le président de la Fédération internationale des échecs n’a bien entendu aucune certitude que son courrier a été ouvert, ne serait-ce que par un bureaucrate de cinquième zone. Le plus lucide fut Spasski, l’adversaire malheureux historique de Fischer, qui finit sa lettre à Bush par l’ironique : « Si vous ne pouvez pas laisser tranquille Fischer, je voudrais vous demander la chose suivante : corrigez je vous prie l’erreur de François Mitterrand en 1992 (NdR Spasski était devenu français à cette époque). Bobby et moi-même avons commis le même crime. Arrêtez-moi. Placez-moi dans la même cellule que Bobby Fischer. Et donnez-nous un échiquier. » Suggestion que Fischer a du reste décliné en précisant qu’il préférerait la compagnie d’une jolie fille.

Il ne faut pas désespérer de l’espèce humaine puisqu’il s’est trouvé un peuple assez courageux pour offrir l’hospitalité à Fischer. Et, devant la mauvaise volonté des Japonais et les menaces des Etats-Unis, pour carrément lui offrir la nationalité. Il y a parfois – chose surprenante – des documents officiels qu’on a plaisir à lire et relire, et celui-là en fait partie: « article 1 : icelandic citizenship shall be granted to : Fischer, Robert James, b 9 March 1943 in the United States. Article 2 : This Act shall enter into force at once. »
L’Islande simplement s’est souvenue de l’année 1972, au cours de laquelle un génial Américain est venu mettre fin à la domination soviétique sur les échecs. Pendant quelques semaines, la presse internationale avait eu les yeux tournés vers… Reykjavik, où le championnat du monde s’était déroulé et, où, apparemment, Bobby Fischer n’avait laissé que de bons souvenirs.

La planète comme un échiquier

S’il y a une morale à retenir, c’est bien qu’il ne faut jamais servir les grandes démocraties (si on peut les appeler ainsi) : elles n’ont pas d’âme, pas d’Histoire, rien du tout. Ce sont des bureaucraties aveugles, mêmes pas méchantes exprès. Car le sort réservé à Bobby Fischer est effrayant, si l’on s’en tient aux faits : en 1972, Fischer a démoralisé les Soviétiques bien plus efficacement que tous les bureaucrates de la CIA. Même à l’époque, si Kissinger a un peu récupéré politiquement la victoire de Fischer, les Américains n’ont pas compris à quel point il leur fallait soutenir leur champion, pour qu’il continue.

Ils ont vu les échecs avec leur propre mentalité, sans comprendre que, pour les Soviétiques, cette défaite n’était nullement circonscrite au jeu : du reste, ils considéraient la planète comme un échiquier. Passe encore que l’Administration se désintéresse de Fischer, mais prononcer un mandat d’arrêt vingt ans après pour le crime d’avoir joué aux échecs, puis intriguer pour le faire arrêter au Japon, menacer l’Islande pour qu’elle retire son offre, s’acharner à faire crever en taule un type de 61 ans en mauvaise santé qui n’a jamais fait de mal à personne mais qui, par contre, a servi le prestige de son pays comme aucun abruti d’homme politique n’aurait été capable de le faire, voilà qui est la marque de nos grandes bureaucraties modernes, dont les Etats-Unis constituent le modèle inégalable, en attendant l’avènement final chez nous d’une Union européenne chaque jour plus monstrueuse.

Finalement, à l’époque de l’URSS, le monde libre était beaucoup plus facile à atteindre. On n’était pas obligé de mourir à Reykjavik.

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