Les historiens qui se pencheront sur notre temps, dans quelques siècles, s’étonneront de constater que nos plus grands écrivains se sont parfois essayés à la chanson. Ils exhumeront l’album légendaire de Michel Houellebecq Présence humaine (2000) – où le poète pose ses textes de fin de siècle et sa voix lasse sur des compositions de Bertrand Burgalat. Ces historiens étudieront aussi le curieux disque de Philippe Muray Minimum respect (2006), où l’on peut entendre l’ironique contempteur d’homo festivus « chanter » certaines pages de son unique recueil de poèmes, sur une musique de Théo Josso. Ces historiens du futur, à lunettes carrées, découvriront aussi que les poètes de notre temps ont inspiré des musiciens fort talentueux : Jean-Louis Aubert pour Michel Houellebecq (album Les Parages du vide, en bacs depuis peu), et Bertrand Louis pour Philippe Muray (album Sans moi, disponible dans toutes les bonnes crèmeries).

Il en fallait du courage et une sacrée intuition artistique pour comprendre que les textes de Philippe Muray pouvaient être mis à nouveau en musique, chantés et défendus sur scène. Ce fut l’intuition de Bertrand Louis. Musicien discret, au parcours émaillé d’albums élégants salués par la presse unanime, Louis eut très tôt le sens de l’Histoire… c’est pour cette raison qu’il fit le choix de naître en septembre 1968, à une époque où les révolutionnaires germanopratins dessoulaient de leurs illusions romantiques et où le jeune Philippe Muray – encore étudiant – publiait chez Flammarion son tout premier livre, un roman très « nouveau roman » titré Une arrière saison. Trente-cinq ans plus tard, en 2003, l’écrivain publiait un étonnant recueil de poèmes : Minimum respect. Des litanies  disant son aversion de la modernité, chantant son amour de la littérature, clamant son désaccord parfait avec le monde comme il va, et murmurant ça-et-là son amour des femmes… Des poèmes somptueux au bord du paradoxe, tout à la fois joyeux et sans aucune pitié pour nos contemporains. Sans aucun espoir, même. « Le monde est détruit, il s’agit maintenant de le versifier », résumait Muray. Après l’Histoire, dans les décombres, il ne peut rester que les sanglots et le rire. Et même mieux : le ricanement. Faisant mine d’écarter tout lyrisme, Muray implore ses contemporains hygiénistes de le laisser partir en fumée si tel est son désir dans Lâche-moi tout (« Fous-moi donc la paix / Avec ma santé / Si je veux crever / Je t’ai rien demandé ») ; il débite de la haute gastronomie française, avec un peu de géopolitique dedans, dans Nouvelle cuisine (« Un Américain / C’est vraiment très sain / Avec du gratin / Et un verre de vin »)… et il succombe délicieusement à sa muse dans L’existence de dieu (« Entre avant-hier et demain / Il y avait toujours tes mains / Parfum perdu doigts de satin / Je me souviens de ces matins »)…

Il en fallait donc bien du courage à Bertrand Louis pour s’attaquer à cette montagne littéraire, et pour faire swinguer ces vers doux-amers. Je l’ai vu faire personnellement, lors d’un « concert-lecture » quelque part au mois de mars – à l’Espace Christian Dente (La « Manufacture de la chanson » – à deux pas du Père Lachaise, Paris). Il s’installe au piano droit sans un mot. Un guitariste (Une sorte de mélange de Pierre Richard et Pete Townshend) l’accompagne sobrement. Un vidéo projecteur diffuse de temps en temps des images sur un rideau sombre. La star c’est Muray. Bertrand Louis donne une vision badine et plaisante du poème Ce que j’aime… L’interprétation de ce texte par Muray lui-même était plus brutale. Louis redonne au poème toute sa musicalité légère…  « J’aime la techno-parade qui se noie dans la boue »…  Partout le chanteur cherche à donner de l’épaisseur, de l’humanité, et insuffle aux vers de Muray une vitalité « pop » délicate et sophistiquée. Et puis l’érotisme est aussi au rendez-vous… « Ton cul est au menu / de ce jour de paresse / Cent fois tu es venue / me présenter tes fesses »… dans l’interprétation du somptueux poème Ce que me dis ton cul  (Que Muray n’avait pas chanté lui-même), délicieuse déclaration d’amour et célébration religieuse du corps féminin. Dans un registre voisin Bertrand Louis comprend admirablement toute la mélancolie innervant le superbe poème Futur éternel de substitution, et lui offre un écrin musical raffiné. En douze chansons Louis – dans son album Sans moi – fait danser les mots de Muray, et construit de petites miniatures qui sont autant de courts-métrages musicaux adaptés des poèmes de l’auteur bougon de Roues carrées. On en ressort ému, essoré, lessivé, avec une furieuse envie de relire toute l’œuvre de Muray en une nuit… « On est pas à l’abris d’un succès » chantait Bertrand Louis dans un précédent album. Oui, en effet, pas à l’abri…

Après le succès théâtral à guichet fermé de Fabrice Luchini lisant Muray devant un public conquis, se tenant les côtes (je l’ai vu de mes yeux), cette nouvelle incursion de l’auteur de l’Empire du Bien dans la Société du spectacle vient entériner le fait que la voix de Muray n’en a pas fini de porter…

Prochain concert le lundi 26 mai à l’Espace Christian Dente (Paris, Métro Père Lachaise).

L’album Sans Moi de Bertrand Louis est publié par MVS Records, 2013.

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf). 
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