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Bernard et Sophie, ou les liaisons dangereuses

La CGT enterre la lutte des classes

Publié le 15 mars 2010 à 8:00 dans Politique

Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT.

Connaissez-vous Bernard Thibault ? C’est probable. Il est, comme on dit une des figures du syndicalisme français. Que l’évolution de plus en plus réformiste de la CGT provoque l’ire grandissante d’une partie de sa base n’a finalement que peu d’importance., Même quand on est favorable à une collaboration de classe, de vieux restes de centralisme démocratique peuvent toujours être utile. “Peu importe que le chat soit blanc ou que le chat soit gris pourvu qu’il attrape la souris”, disait déjà le vieux président Deng à l’époque où le stalinisme de marché (au bout du compte le régime fantasmé par tous les capitalistes de la planète) a remplacé le stalinisme tout court.

Au dernier congrès de la CGT, à Nantes, on a à peine entendu l’opposition. Des représentants d’unions locales et d’organisations syndicales CGT d’entreprises avaient pourtant décidé de désigner comme candidat Jean-Pierre Delannoy (métallurgie du Nord-Pas-de-Calais). Ce dernier était toutefois monté au feu comme avaient chargé les légionnaires à Camerone : pour la beauté du geste. Bernard Thibault, largement soutenu en interne, était assuré d’être réélu pour un quatrième mandat et la candidature de Delannoy a été qualifiée de “symbolique” car, n’est-ce pas, “tout était ficelé”.

On avait pu d’ailleurs, à propos de symbolique, constater la pugnacité plutôt faiblarde de Thibault quand il s’était agi de soutenir les CGT de Continental traduits devant les tribunaux et en particulier leur leader, le très charismatique Xavier Mathieu qui pour avoir dit ce qu’il pensait de la mollesse, pour ne pas dire le couillemollisme1 de la nouvelle icône du syndicalisme modernisé, s’était retrouvé au dernier moment déprogrammé d’un débat à la fête de l’Huma 2009.

Bon, maintenant connaissez-vous Sophie de Menthon ? Si l’on dit souvent que Bernard Thibault est coiffé comme Mireille Matthieu, Sophie de Menthon, elle, a quelque chose d’une héroïne des Feux de l’amour, avec l’image de l’executive woman telle que l’on s’imagine dans les maisons de retraite. Blonde, souriante et impitoyable. D’autant plus impitoyable que, comme un reflet inversé de Bernard Thibault qui voudrait faire avaler la fable d’un syndicalisme réformiste façon CFDT, Sophie de Menthon, elle, veut faire croire à quelque chose d’encore plus énorme : la possibilité d’un capitalisme moral. Sophie de Menthon n’a pas peur des oxymores. Elle a sans doute acquis cet aplomb dans le comité d’éthique du Medef. Elle a même crée, sans doute inspirée par ce joli mot aristotélicien un mouvement qui est aussi un acronyme, Ethic et qui signifie Entreprises de taille humaine, indépendantes et de croissance. Si Bernard Thibault fait semblant d’oublier la lutte des classes, Sophie de Menthon, elle, fait semblant d’oublier la tendance à la concentration monopolistique de l’économie de marché et que la “taille humaine” se trouve souvent chez des sous-traitants étranglés, obligés de réduire les coûts pour garder des marchés qui sentent sur leur nuque le souffle des grands groupes quand ce n’est pas le talon de fer des multinationales. Mais nous savons qu’Orwell et Machiavel sont déjà aux portes de la Ville et que les mots ne veulent plus dire grand chose, voire adoptent assez perversement le sens contraire. On commence juste, par exemple, à comprendre malgré les économistes de garde médiatiquement corrects que le mot réforme prononcé par un membre du gouvernement ou un patron, même affilié à Ethic, veut dire recul social et adaptation aux exigences de plus en plus délirantes du marché.

Mais Sophie de Menthon, dans sa croisade pour un capitalisme à visage humain (on vous interdit de rire dans la salle, surtout ceux du fond à gauche) a trouvé un allié dans le monde syndical et pas n’importe qui. Bernard Thibault lui-même. Si, si, ils viennent même de signer un communiqué ensemble. Bon, il y a aussi la CFDT mais il y a longtemps que l’on est habitué à la collaboration de classe pratiquée depuis Nicole Notat par cette centrale toujours prête aux compromis de toutes sortes pour avoir l’air respectable et mendier un satisfecit de Madame Parisot.

Et sur quoi porte donc la nouvelle alliance entre Ethic et la CGT : une augmentation générale des salaires ? Allons, allons, nous sommes entre gens sérieux. De nouveaux droits pour les représentants syndicaux au sein des comités d’entreprise ? Cessez, je vous prie, cela devient indécent.

Non, vous semblez oublier que nous avons affaire à deux grandes consciences morales, humanistes, et tout et tout. Sophie et Bernard ont cosigné d’une grande générosité dont le titre vous dira assez suffisamment ce dont il s’agit : “Approche commune sur les conditions de régularisations des travailleurs sans-papiers”. Pour résumer, main dans la main, Sophie et François, la bouche en cœur, vont aller proposer à Xavier Darcos que toute cette main-d’œuvre assez massivement et honteusement employée dans des secteurs comme le BTP et la restauration, soient traités à égalité de droit puisqu’ils cotisent déjà pour la retraite et la sécu.

On peut être certain que Bernard Thibault est persuadé qu’il a fait une bonne opération, qu’il va être applaudi à deux mains et par le patronat pour son ouverture d’esprit et par la gauche morale, tellement morale, qu’elle passe son temps à sangloter sur le sans papier comme figure ultime de l’oppression. Le problème, c’est que Thibault semble avoir oublié un vieux proverbe latin : “Timeo Danaos et dona ferentes” (je me méfie des Grecs, même quand ils font des cadeaux). Le libéralisme, par essence, adore la libre circulation. Celle des capitaux, des marchandises et des corps. Il faut être naïf comme un identitaire pour croire que l’économie de marché a une nation. L’immigration clandestine, c’est l’armée de réserve du capitalisme ou, selon les circonstances ses tirailleurs sénégalais, pendant la guerre de 14, envoyés en première ligne pour qu’on ait le temps de se réorganiser à l’arrière. Et, de fait, un moyen comme un autre de faire baisser les salaires et les droits, de maintenir la pression contre les revendications.

À la limite, dans cette histoire, la néo-libérale Sophie de Menthon est cohérente avec elle-même. C’est Thibault qui sur ce coup-là, encore une fois, semble oublier au nom du “réalisme” qu’il vient de se faire complice d’un mauvais coup contre le monde du travail.

Et que, de Benoît Frachon à Henri Krasucki, on doit, ces temps-ci, se retourner dans les tombes rouges de l’émancipation. Les tombes sur lesquelles pleure désormais une jolie fille abandonnée par presque toute sa famille. Une jolie fille qui ne connaissait ni Noirs, ni Blancs, ni Arabes, mais seulement le prolétariat. Une jolie fille qui ne faisait pas dans la moraline. Une jolie fille qui s’appelait lutte des classes.

  1. “La CGT, on les a pas vus. Les Thibault et compagnie, c’est juste bon qu’à frayer avec le gouvernement, à calmer les bases. Ils servent juste qu’à ça, toute cette racaille.”
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  • 15 March 2010 à 15h39

    rocardo dit

    JL,sors de ce Terrier!

  • 15 March 2010 à 15h29

    misaki dit

    ce n’est pas parce que un syndicat discute avec le patronat ou qu’il est d’accord une fois de temps en temps qu’il oublie la lutte des classes! il peut y avoir convergence de temps en temps mais cela n’empêche que dans la majorité des cas les intérêts sont contradictoires. Mais lutte des classes ne veut pas dire opposition systématique ni violence. Ce n’est qu’un constat froid sur notre société et je doute que Bernard Thibaut ne crois pas à la lutte des classes. D’ailleurs demandez à Mailly (FO) par exemple il vous répondra qu’il croit plus que jamais à la lutte des classes c’est pas pour autant qu’il pose des bombes au MEDEF ou qu’il ne signe jamais d’accords avec eux.

    j’en profite pour mettre l’adresse de mon blog que je viens d’ouvrir, merci à ceux qui y feront un tour et me laisseront quelques conseils…

    http://graindesel.blogspace.fr/

  • 15 March 2010 à 14h01

    Etienne dit

    @Claude B.

    Tout à fait d’accord avec vous, la phobie idéologique envers l’Etat est une catastrophe et elle existe, comme vous le montrez bien.
    En conséquence, allons-nous enfin être capable de faire de la politique, c’est à dire définir clairement et suffisamment précisément les “fonctions” de l’Etat ? J’aimerais bien!

  • 15 March 2010 à 13h37

    felix d dit

    Je suis un retraité de la télé publique, où la CGT vient de déclencher une grève “casse-croûte” un jour d’élections! (France3)
    Voir une maffia syndicale de salariés nantis (et incompétents le plus souvent) bouziller le travail des autres et priver les citoyens d’information me fait proprement gerber!
    Ce n’est pas seulement désormais, comme vous le suggérez, un syndicat “prêt au compromis”. C’est un syndicat “compromis”! Vautré dans la défense d’intérêts minables.

  • 15 March 2010 à 13h29

    claude b. dit

    à 12h47 Etienne écrit: “seul un état fort et compétent garantit la loyauté des échanges, la récompense à peu près juste des efforts et la bonne gestion des biens communs.”
    Vous avez raison en théorie et même Adam Smith en convient: le marché ne peut véritablement exister sans un Etat fort.
    Pour autant, je vous rappelle ce que disait -et a mis en oeuvre- R. Reagan: “l’Etat n’est pas la solutiuon, il est le problème”.
    Bien des libéraux, issus de la fameuse “école de Chicago, sous l’impulsion de M. Friedman, ont tout fait pour laisser l’Etat à ses seules missions régaliennes, et encore!
    Economistes et politiques “libéraux” leur ont joyeusement emboité le pas dans les années 80-90; souvenez vous, après son élection, N. Sarkozy voulait introduire en France le “crédit hypothécaire”, l’équivalent des trop fameuses “subprimes”… Heureusement, il n’a pas eu le temps matériel de les mettre en oeuvre.

  • 15 March 2010 à 12h47

    Etienne dit

    @Zaintrop

    Le “visage humain” ne peut être privilégié sans vitalité des échanges, sans esprit de conquête, sans désir individuel et collectif de découvrir et produire des biens matériels et immatériels toujours plus élaborés et utiles.
    Ce plat constat constamment vérifiable n’importe où à n’importe quelle époque, n’implique pas la disparition de l’état, contrairement à ce que les idéologues collectivistes prètent aux “libéraux” pour effrayer le bon peuple. Au contraire, seul un état fort et compétent garantit la loyauté des échanges, la récompense à peu près juste des efforts et la bonne gestion des biens communs.
    Eternel contresens de l’incompatibilité entre l’état et le marché.

  • 15 March 2010 à 12h01

    caouas dit

    on a déjà vu des militaires conseiller des ONG … pourquoi pas des patrons s’allier avec des syndicats ?

  • 15 March 2010 à 11h21

    claude b. dit

    et je n’avais pas lu que mr Terrier est militaire: quelle horrreur, la nouvelle alliance du sabre et de la lutte des classes!!!
    Je me disais bien aussi qu’il y avait du Trotsky la dessous: vous allez voir qu’il va nous vanter les mérites de l’armée rouge crée par le moustachu piolértisé par son copain Staline! Et qu’il va, chez nous, vouloir en créer une, d’armée rouge! pauvres de nous!!!!

  • 15 March 2010 à 11h15

    claude b. dit

    la grande différence entre B. Thibault et mr Terrier, c’est que le premier a en charge un syndicat et que l’autre a en charge un stylo rempli à l’encre de la démagogie la plus vicieuse: celle des grands sentiments et de la défunte “lutte des classes”…
    Mais mr Terrier se gargarise de ses propores formules et de son humour très centralisme démocratique, tel que l’aimaient Benoit Frachon ou G. Séguy, l’un et l’autre de vieux staliniens et références politiques et syndicales de mr Terrier…
    Cela dit, quand il parle (mr Terrier) des concentrations c’entreprises où les mastondontes écrasent et leurs salariés et leurs fournisseurs, mais aussi leurs clients en supprimant toute concurrence, il a, hélas, hélas, bien raison…

  • 15 March 2010 à 10h56

    turbo22 dit

    Quand j’étais mome, il y a très très longtemps, on m’avait expliqué que les syndicats étaient absolument indispensables pour contre-balancer le pouvoir du patronat!
    Ouais, bien sûr. Depuis j’ai vite déchanté et compris qu’en France cette explication était complètement bidon.
    Les syndicats ici sont uniquement des organes de transmission des partis politiques. Ils se fichent royalement d’accomplir leur mission première qui est de défendre et protéger les intérèts de leurs encartés. A preuve, la destruction de pans entiers de secteurs économiques, le plus flagrant d’entre eux ètant le maritime (armements -plus de pavillon français – réparation navale, construction navale, fréquentation portuaire etc…) tué soit par les éxigences totalement irréalistes des dits syndicats par rapport à la concurence internationale soit par le monopole des CGTistes dans certaines professions (dokers, grutiers etc…).

    Ce papier résume d’ailleur bien cela. Il parle de la lutte des classes et non pas de la défense des syndiqués.

  • 15 March 2010 à 10h35

    Dominique dit

    Martin Terrier, c’est le pseudo de Besancenot ?

  • 15 March 2010 à 10h22

    jerome dit

    @ Berenice2
    Merci pour votre condense de cliches et de poncifs. Je dois avouer que personnellement je ne vois pas trop le rapport entre le MEDEF et le liberalisme. C’est une organisation corporatiste qui soutient l’etatisme le plus outre. Rien a voir avec les theories liberales classiques ou neo ou “ultra” (whatever that is).
    On va vous le repeter parce que c’est dur a rentrer – la France n’est pas un pays liberal. La France est un des pays les moins liberals du monde libre. Vous confondez les interets corporatistes de quelques grandes entreprises effectivement staliniennes dans leur comportement avec le liberalisme alors que c’est l’oppose.

  • 15 March 2010 à 10h20

    Tobias dit

    “stalinisme de marché (au bout du compte le régime fantasmé par tous les capitalistes de la planète) a remplacé le stalinisme tout court”

    Stalinisme de marché ? Stalinisme ?Mais pourquoi ne pas dire communisme de marché et communisme ?

    Ah bien sur, sans doute le communisme n’a-t-il jamais été véritablement appliqué…

    On fait le même genre de phrase avec toutes les autres idéologie politiques pour voir ? Du fascisme ?
    Non, du mussolinisme.
    Du nazisme ? Non, de l’hitlérisme… pfff…

  • 15 March 2010 à 10h19

    jerome dit

    @ Zantrop

    Le visage humain du socialisme, on a deja donne. Seul le capitalisme, historiquement et empiriquement, garantit la liberte, le progres et la democratie. C’est un fait indiscutable. Je sais, ca ne colle pas avec vos petits delires ideologiques, mais c’est votre probleme.

  • 15 March 2010 à 10h18

    Berenice2 dit

    Mon mari travaille chez un sous-traitant et il ne partage pas vos brillantes remarques, Fatback et Jérome. Mais je ne crois pas que vous ayez lu l’article de Martin Terrier pour ce qu’il voulait dire, vous regardez le doigt quand on vous montre la lune.
    Que la CGT et le patronnat s’entendent pour régulariser des sans-papiers ne doit pas vous plaire alors vous refoulez: c’est dur d’être ultralibéral et anti immigrés sans être schiizo

  • 15 March 2010 à 10h14

    Zantrop dit

    Martin Terrier,
    Comme vous allez être la cible (ça a déjà démarré, ça n’a pas traîné !) de tous les réacs qui se font sur Causeur les fidèles défenseurs, « réalisme » oblige, du capitalisme (pour le « visage humain », ce n’est pas leur préoccupation première, rassurez-vous, seules comptant les « lois du marché » qui, comme chacun devrait le savoir, sont indiscutables – et au dessus de ces considérations futiles), je vous apporte mon soutien pour cet article, avant de filer essayer de consoler la jolie fille abandonnée par presque toute sa famille…

  • 15 March 2010 à 9h58

    fatback dit

    @ Jérôme
    Je plussoie.

  • 15 March 2010 à 9h56

    fatback dit

    “la tendance à la concentration monopolistique de l’économie de marché”

    Il vous faut une mise à jour sérieuse de vos bouquins d’économie. Cette thèse développée par Marx dans Das Kapital (1867) a été battue en brèche par plus d’un siècle de recherche économique et de faits.

    “an obsolete textbook which I know to be not only scientifically erroneous but without interest or application for the modern world.”

    – Keynes sur Das Kapital

  • 15 March 2010 à 9h15

    Aristote dit

    Moi j’aime bien des textes comme celui-là, cela me rappelle mes vingt ans, il y a bien longtemps…

  • 15 March 2010 à 8h50

    Jerome dit

    Ca serait bien qu’avant de parler d’economie les gens sur Causeur en apprennent les rudiments. Parce qu’un tel condense de conneries marxisantes, c’est assez impressionant. C’est sur ca fait classe dans les diners en ville, mais vous devriez eviter de sortir des trucs pareils en public, ca fait pas serieux.