Benoît XVI, ton nouveau voisin de palier
Le XXIe siècle sera sur Youtube ou ne sera pas
Publié le 27 janvier 2009 à 8:06 dans Société
Mots-clés : Benoît XVI, Religion
Village planétaire. Je n’ai jamais compris l’expression et je tiens pour des gogos ceux qui lui prêtent le moindre sens. Ils ignorent au moins deux choses : ce qu’est un village et ce qu’est une planète. Pourtant, la crise aidant, on nous rebat les oreilles depuis quelques mois de ce terme inventé par McLuhan en 1967. L’universitaire canadien venait alors de se faire installer le téléphone dans son appartement de Toronto, avait trouvé le procédé fort ingénieux et en avait sorti un essai : The Medium is the message. Il faut dire qu’à l’époque McLuhan ne savait composer que le numéro de l’horloge parlante et chaque matin, durant dix ans, il l’appela à 10 heures précises pour vérifier qu’il était bien 10 heures. Le jour où il apprit qu’il existait d’autres numéros, que l’on pouvait parler dans le combiné et s’attendre même à recevoir une réponse, il était trop tard : McLuhan était déjà mort.
Les choses en seraient restées là s’il ne s’était pas trouvé pourtant quelques penseurs d’envergure mondiale – comme Jacques Attali ou Alain Minc pour ne citer que les plus brillants – pour populariser le terme de “village planétaire” et le faire entrer dans le langage courant. Je ne dis pas qu’Internet n’a rien changé à la marche du monde : le type de la campagne qui devait mettre un imperméable beige, prendre un billet de seconde classe et monter à la ville pour aller au ciné porno n’a plus besoin que d’une connexion haut débit pour mater chez lui des filles se gamahuchant avec distinction. Hier encore, il était obligé de se mettre sur son trente-et-un pour assister à un meeting de Nadine Morano : aujourd’hui il peut suivre, installé dans son canapé, une canette de bière à la main, les circonvolutions rhétoriques de la plus brillante parlementaire française de sa génération. C’est là le principal apport d’Internet à l’humanité : les hommes qui autrefois devaient enfiler un pantalon s’ils voulaient participer à la marche du monde peuvent rester en caleçon pour s’en gratter une sans réveiller l’autre.
Moi, remarquez, le village global, je ne m’en soucie guère : je vis dans un immeuble planétaire (global building). Au rez-de-chaussée, il y a un restaurant chinois, assez convenablement tenu par une famille de boat people qui a abandonné la navigation en solitaire pour remplir de nems et de corbeilles cinq bonheurs les ventres occidentaux affamés. Au premier étage, un couple d’homosexuel sans enfant (les pauvres, l’un d’entre eux est stérile) fait face à une octogénaire catholique et tradi. Au second étage, nous partageons le palier avec un médecin noir qui vit à la colle avec une sud-américaine reconnaissable de loin à son bonnet péruvien et à sa flûte de pan, tandis que le troisième étage abrite les Cohen et, face à eux, un retraité de la Sparkasse devenu antisémite notoire le jour où Mme Cohen, sa voisine, a prétendu que son chien n’était pas propre et qu’il avait fait ses besoins sur son paillasson. Regardez c’est encore frais et n’allez pas me dire que votre sale clébard n’y est pour rien.
Tout cela forme une micro-société aussi parfaite que solidaire : quand un voisin manque de quelque chose, il est suffisamment poli pour ne pas déranger les autres. Lorsque nous nous croisons dans l’escalier nous sommes assez respectueux de notre prochain pour ne pas nous saluer et risquer de nous perdre dans une conversation qui, de toute façon, ne déboucherait sur rien d’autre que briser le fragile équilibre de notre diversité locative.
Et voilà que, patatras, le ciment qui faisait toute la cohésion de mon immeuble planétaire vient de s’effriter hier soir sur les coups de 20 heures. L’une des locataires m’a adressé la parole. L’ascenseur était en panne et je m’étais résolue à gravir les trois étages qui me séparaient de mon appartement lorsque, au premier, la porte de Madame Wimmzer s’est entrouverte à mon passage.
– Psst, psst, Frau Kohl, Frau Kohl ! Une chose très grave est arrivée. Jésus, Marie ! L’antéchrist ! Il est là !, me lança-t-elle, l’air aussi ahuri qu’un Badiou1 découvrant que Sarkozy est de droite.
– Voyons, Frau Wimmzer, calmez-vous. Vous avez pris vos médicaments ?
– De l’eau de Lourdes, trois fois. Mais rien n’y fera !, pleura la vieille bigote en me tirant par la manche pour me faire entrer chez elle.
La porte se referma sur moi. Je faisais face à ce qu’une protestante comme moi n’aurait jamais pu imaginer, même dans ses marrades antipapistes les plus achevées. C’était comme un autel vaudou qui trônait dans la salle à manger de Madame Wimmzer. Une statue en plâtre de bonne taille occupait le plus gros de la carrée. Sans doute moulée par les pieds d’un artiste unijambiste, la ressemblance avec Pie XII ne frappait pas au prime abord, mais l’inscription sur le socle ne laissait aucun doute. C’était bien lui. Des dizaines de photos, de portraits et de médailles votives représentant le pape Pacelli s’étalaient sur les murs. Des bougies illuminaient l’endroit et l’odeur de l’encaustique mêlée à celle du renfermé donnait passablement l’idée d’un puissant encens.
Madame Wimmzer me tendit la Badische Zeitung du matin, se signa et, un chapelet à la main, s’agenouilla péniblement sur un prie-dieu. Le journal faisait une manchette sur la nouvelle du jour : “Le pape fait son entrée sur Youtube !”
J’eus beau expliquer à Madame Wimmzer ce qu’était Youtube, que ce n’était pas un site pornographique comme elle le croyait, ni qu’il fallait être nécessairement drogué, prostitué, admirateur de Belzébuth ou lecteur des pages éco du Figaro pour le fréquenter et y publier des vidéos. Rien n’y fit.
– Il nous redonne la messe en latin, il nous réintègre dans la communion de notre Sainte Mère l’Eglise, il nous redonne nos évêques – et des pas mal du tout ! Tout ça pour au final montrer Ses Saintes Fesses sur Internet ! Seigneur, délivre notre Pape de Youtube ! Délivre notre Pape de Youtube !
Avant de finir totalement noyée sous les aspersions d’eau bénite dont elle me gratifiait depuis dix minutes déjà, je m’éclipsai, sans mot dire, abandonnant la vieille Wimmzer à ses sanglots tridentins. Après la soutane dans les dents, la webcam dans la mitre : les temps changent2.
- Alain Badiou, philosophe français. Après avoir été le pote de Pol Pot, il devint le pote de Paul, le saint. ↩
- Les temps changent si profondément d’ailleurs que le site Youtube du pape est disponible en quatre langues : anglais, italien, espagnol et allemand. La francophonie progresse. ↩
-
L'auteur
-
Plus










La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
52Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
Anabase dit
@ DH,
merci de me lire avec autant d’attention.
Quand René Girard pronostique un grand avenir pour le vatican, je ne peux pas être optimiste avec lui, il aimerait que son champion tienne toujours la corde, mais hélas le champion patauge dans une boue malsaine ; arrivera-t-il à s’en dépêtrer, c’est ce que nous saurons dans le prochain épisode des aventures scabreuses de B16. Un B 16 qui n’est pas dans le religieux sacrificiel, lui ce serait plutôt la version religion des gazettes. J’ai une tante qui était raide dingue de JPII, le dieu sur terre pour elle, il y avait un peu de crédulité de sa part, et pourtant elle avait bavé des ronds de chapeaux dans la secte romaine.
René Girard dit que la révélation est le commencement de la fin du religieux sacrificiel, et si d’autres le disent aussi, ça doit être sérieux.
Nina dit
Espèces de muffles !
Vous savez que je ne peux vous répondre à MA FACON !
A part vous occupez de mon vocabulaire…vous avez qq chose à dire sur le sujet ? NON ?
Alors allez au bois de Boulogne…ça vous calmera et vous apprendrez le tugue !
Stan dit
Olfactive Nina, c’est pas le poisson que vous sentez là.
Patrick Mandon dit
Nina,
Tout de même «Jeune et Jolie» Nina, si, par malheur, vous deveniez, à vous seule, majoritaire dans ce pays, il nous faudrait fuir. Mais où aller ? En Israël ?
Nina dit
Quelle mauvaise foi Lisa !
Les premiers chrétiens auraient été malmenés par les juifs…
Ils se sont pas rattrapés depuis 2000 ans les chrétiens ?
Quelle honte de sortir des trucs comme ça !
Lisa dit
Pour Nina,
je comprends votre emotion, mais si vous y allez par là on peut parler des 1ers chétiens persécutés par les juifs, puis par les romains,
on ne va pas se reprocher les exactions de tous nos ancêtres toute la vie, non ? surtout que comme on s’est tous bien “mélangés” au cours des siècles, ça va être dur !
D.H. dit
Si vous le permettez, Anabase, une petite mise au point à propos de René Girard.
La “fin du religieux”, la paradoxale “sortie du religieux” par le christianisme, est plutôt la thèse de Marcel Gauchet, contre laquelle s’est explicitement élevé René GIrard ( dans son ouvrage “Quand ces choses commenceront”,si je ne m’abuse).
L’anthropologie girardienne, qui est une anthropologie de la violence et qui se veut rigoureusement scientifique, n’entre en aucune façon en contradiction avec les intuitions fondamentales de la théologie chrétienne, mais les “double”, en quelque sorte.
Elle postule la sortie progressive, grâce à la révélation christique, des formes anciennes du religieux, le “religieux sacrificiel”.
Son auteur se déclare lui-même d’obédience catholique. Que l’on considère la religion comme lien avec la transcendance ou comme institution reliant les hommes, il me semble que dans l’”Achever Clausewitz” que vous citez, vous trouverez maint passage où il réaffirme sa validité… pourvu qu’elle soit chrétienne!
Il va ainsi jusqu’à estimer que c’est le Vatican qui est le plus à même de porter la vocation anthropologique (et politique, si je me souviens bien) de l’Europe, vouée à l’échec si elle se coupe de la transcendance.
Nina dit
Ah ah ah ! Toujours aussi fourbe le Patrick.
Tu ne me lâcheras donc jamais la grappe toi !
Faut croire que tu t’attaches hein ?
Les chiottes du PSG, à la rigueur, c’est drôle, il se passe plein de trucs intéressants alors que toi, tu distribues des bons points aux uns et aux autres en évitant de filer un avis bien perso…Tu erres sur causeur pour que dalle sauf si j’interviens de façon légèrement grossière…Là…putain, ça te démange…Enfin la gaule !
Sinon rien…
Je n’ai pas fini de faire mon numéro de judéo-centrée. Encore moins aujourd’hui avec ce que j’ai pu voir durant ces manifs antisémites. Y a du boulot et j’ai bien l’intention de réveiller mon monde. C’est pas un fantôme comme toi qui me fera fermer mon claque-m !
Patrick Mandon dit
Nina,
Quel beau moment d’éloquence vous nous avez fait vivre ! C’est onctueux, légèrement irisé, mordoré, ça suinte… Bref, on dirait le règlement intérieur des toilettes du PSG !
Nina dit
Psssstttt Pirée !
Quand tu dis : “Il ne me semble pas que le Vatican ait jamais ressenti comme son devoir d’intervenir dans la nomination d’un Grand Rabbin ou sur d’autres questions internes au monde juif. Il serait correct, donc, que les hébreux aient la même attitude envers les catholiques.”
Tu te fous de qui là ? On s’en cogne totalement de qui aura la calotte et la soutane chez les Juifs !
Par contre on arrête de nous bassiner avec Vatican 2 et la demande à genoux du Pape au mal que l’Eglise catholique et Romaine a fait subir aux juifs durant près de 17 siècles au moins !
Qu’est ce que tu nous fais là ? Quand un gros con pervers insulte la mémoire de juifs assassinés appartient à une curie (sainte…mon cul), on proteste et alors ???
Ca m’énerve les mecs comme toi qui veulent faire un parallèle qui n’a JAMAIS EXISTE et pour cause : les juifs ont toujours été en infériorité numérique ridicule et pourchassés : z’ont pas eu le temps de faire chier avec LEUR dogme, z’avaient tout le monde au derche !
Fais comme tout le monde Pirée : vise l’antisionisme et dans le secret de ton coeur, chie sur les juifs…ça…ça passe à donf maintenant ! C’est mondial le truc…Moi ça me fait marrer en plus !
Anabase dit
@ Lisa,
René Girard dit dans “achever Clausewitz” son dernier opus , que la révélation par le Christ du bouc émissaire cause la disparition du religieux (qui en est la forme sophistiquée, ritualisée). Ce n’est pas un paradoxe, mais certainement l’aboutissement logique de la révélation christique ; je pense que René Girard a raison là aussi.
Patrick Mandon dit
Eh, l’Eau vide du bas Empire, l’effigie des latrines, la Bête d’Apocalypse, le coursier de l’AFP ! Où vous irez, je serai ! J’ai mission de vous raccompagner en enfer, et je le ferai ! Souvenez-vous du capitaine Achab !