Le vrai commissaire, c’est Baudelaire! | Causeur

Le vrai commissaire, c’est Baudelaire!

Entretien avec les commissaires de l’exposition «L’œil de Baudelaire»

Auteur

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 30 octobre 2016 / Culture

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baudelaire exposition musee vie romantique

Le musée de la Vie romantique, dans le IXe arrondissement de Paris ©Artedia/Leemage

Causeur. Votre idée, en consacrant une exposition à Baudelaire critique d’art était-elle de réhabiliter une partie de son œuvre que vous jugez sous-estimée et en quelque sorte écrasée par Les Fleurs du mal ? Baudelaire était-il vu par ses contemporains d’abord comme un critique, voire, horresco referens, comme un journaliste ?

Jérôme Farigoule1 La critique d’art est, en France et en France seulement, un genre littéraire à part entière. Il a été créé par Diderot, auquel nous avions consacré une exposition à Montpellier. J’avais envie de lui donner une suite. Stendhal, Gautier, Thiers, Henri Heine, Gustave Planche, les Goncourt ont écrit des Salons. C’est en effet un genre qui relève du journalisme, mais d’un journalisme noble si l’on peut dire…

Robert Kopp2 …en effet, Baudelaire est entré dans la carrière comme journaliste ; c’était, dans les années 1840, une porte empruntée par presque tous les écrivains qui voulaient vivre de leur plume, Balzac le premier. Cet âge d’or de la presse, inauguré sous Louis-Philippe durera jusque dans l’entre-deux-guerres.

Charlotte Manzini3 La situation matérielle des auteurs a changé avec la Révolution. À partir de la monarchie de Juillet, il n’existe pour l’écrivain que trois solutions, que Flaubert énumère d’ailleurs à satiété dans sa correspondance : soit il est rentier (c’est son propre cas et celui des Goncourt), soit il se prostitue en tirant à la ligne dans des feuilletons ou en écrivant des vaudevilles (souvent en collaboration), soit c’est la misère (c’est le cas de Baudelaire, une fois qu’il a été placé sous tutelle judiciaire).

Vous exposez quelques croquis faits par lui, très émouvants du reste. A-t-il souffert de ne pas savoir peindre ?

Jérôme Farigoule. Comme beaucoup de ses contemporains, Baudelaire dessinait et même fort bien. Sa spécialité, c’est l’autoportrait et surtout l’autoportrait satirique. Les dessins que nous exposons sont là pour rappeler cette activité du poète, il s’agit d’œuvres intimes, pour lui-même ou ses amis. Nous aurions pu montrer une douzaine d’autoportraits, mais notre principe n’est pas l’exhaustivité, plutôt la représentativité, l’exemplarité.  

[...]

Exposition « L’œil de Baudelaire », musée de la Vie romantique à Paris, du 20 septembre 2016 au 29 janvier 2017.

  1. Jérôme Farigoule est directeur du musée de la Vie romantique
  2. Robert Kopp est professeur de littérature française moderne à l’université de Bâle.
  3. Charlotte Manzini est docteur en littérature.

  • causeur.#39.bd.couv

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    publié dans le Magazine Causeur n° 98 - Octobre 2016

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    • 2 Novembre 2016 à 17h53

      Hannibal-lecteur dit

      Loupé Manet. C’est tout lui : finalement un bourgeois avec des goûts bourgeois…

    • 30 Octobre 2016 à 20h31

      Guenièvre dit

      “…pour Baudelaire Delacroix n’était pas seulement le plus grand des peintres mais aussi le dernier.”

      Les phares

      Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
      Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
      Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
      Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

      Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
      Où des anges charmants, avec un doux souris
      Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
      Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,

      Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
      Et d’un grand crucifix décoré seulement,
      Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
      Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

      Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
      Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
      Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
      Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

      Colères de boxeur, impudences de faune,
      Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
      Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
      Puget, mélancolique empereur des forçats,

      Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
      Comme des papillons, errent en flamboyant,
      Décors frais et légers éclairés par des lustres
      Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

      Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
      De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
      De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
      Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

      Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
      Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
      Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
      Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

      Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
      Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
      Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
      C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

      C’est un cri répété par mille sentinelles,
      Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
      C’est un phare allumé sur mille citadelles,
      Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

      Car c’est vraiment, S

      • 30 Octobre 2016 à 20h33

        Guenièvre dit

        C’est un cri répété par mille sentinelles,
        Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
        C’est un phare allumé sur mille citadelles,
        Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

        Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
        Que nous puissions donner de notre dignité
        Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
        Et vient mourir au bord de votre éternité !

    • 30 Octobre 2016 à 20h22

      Guenièvre dit

      “Comme beaucoup de ses contemporains, Baudelaire dessinait”

      J’aime beaucoup ce portrait qu’il fit de Jeanne Duval :

      http://www.repro-tableaux.com/kunst/charles_pierre_baudelaire/portrait_of_jeanne_duval_with.jpg

    • 30 Octobre 2016 à 18h43

      Habemousse dit

      La critique d’art oblige celui qui l’exerce à tourner son regard vers les œuvres d’autrui : quand ce critique s’appelle Baudelaire, cette démarche, même inspirée par le besoin de gagner quelques sous pour vivre, le rend plus proche, plus humain, car faillible.

       Malgré des ailes de géant et un physique d’oiseau déplumé, son court passage parmi nous ne restera ni moderne ni classique mais éternel car il cherchait chez ses contemporains la même chose que dans ses œuvres, une réponse que seule la mort apporte ou pas.