Baudelaire le Belgophobe? | Causeur

Baudelaire le Belgophobe?

Pas si simple, nous dit Jean-Baptiste Baronian

Auteur

Christopher Gérard

Christopher Gérard
écrivain

Publié le 18 juin 2017 / Culture

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baudelaire baronian belgique

Portait de Baudelaire par Etienne Carjat. Wikipedia.

Après L’Enfer d’une saison (Editions de Fallois), où il imaginait les errances et les pensées du jeune Rimbaud dans une Bruxelles caniculaire, « au soleil des Hespérides », sur les traces de Baudelaire place Royale et à l’Hôtel du Grand Miroir, Jean-Baptiste Baronian s’est amusé à reprendre à zéro le dossier Baudelaire au pays des Singes,  c’est-à-dire dans la Belgique de Léopold II. Nombre d’essais ont été composés sur ce séjour malheureux (1864-1866), qui se conclut par la crise d’hémiplégie de mars 1866, le début du calvaire, que le cruel destin lui inflige, ô ironie, dans l’église namuroise des Jésuites.

Un paria

Avec ce livre aussi vif que plaisant, sans l’air d’y toucher, le très érudit Jean-Baptiste Baronian met fin à quelques légendes tenaces. Ainsi, la belgophobie rabique du poète est d’emblée expliquée par la misanthropie avouée d’un écrivain qui se considère comme un paria, ulcéré de ne pas être reconnu par la critique… et fêté par de généreux éditeurs. « Ce livre sur la Belgique (…) est un essayage de mes griffes. Je m’en servirai plus tard contre la France. J’expliquerai patiemment toutes les rasions de mon dégoût du genre humain », écrit-il à Narcisse Ancelle dès le début de son séjour.

Malheureux en amour, horrifié par le monde industriel, écœuré par la comédie de Paris (et aussi terrifié à l’idée d’y affronter ses créanciers), déçu dans ses ambitions éditoriales (surtout quand il compare sa situation à celle du richissime Hugo), Baudelaire se réfugie en Belgique dans le but d’y faire un bon livre d’impressions sur le jeune royaume libéral, et dans l’espoir naïf d’y toucher le pactole.

… dépressif

Cette excursion se métamorphose vite en enfer et, malgré le relatif succès de ses conférences au Cercle artistique et littéraire, Baudelaire sombre vite dans la dépression, faute de signer les mirobolants contrats qu’il avait imaginés. D’où, malgré l’amitié d’un Félicien Rops (qualifié de « seul véritable artiste »), sa rage pathétique à l’encontre de la « Grotesque Belgique » et de sa « capitale pour rire ».

Jean-Baptiste Baronian, Baudelaire au pays des singes, Pierre-Guillaume de Roux, 2017.

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    • 19 Juin 2017 à 13h15

      Caminho dit

      Baudelaire misanthrope et dépressif de génie a conchié la Belgique et les belges…. soyons indulgents

      • 19 Juin 2017 à 14h43

        Pierre Jolibert dit

        Soyons indulgents s’il l’a bien fait en toute mauvaise conscience.
        Blague ariégeoise (que j’aurais dite quel que soit le résultat là-bas) :
        – Qu’est-ce qu’un Ariégeois ?
        – … ?
        – C’est un Belge qui n’a pas trouvé l’Espagne. Hihihihihihihâââââââârr

    • 18 Juin 2017 à 16h49

      IMHO dit

      Quand Baudelaire est arrivé à Bruxelles , il était syphilitique , au début de la phase tertiaire , il lui fallait beaucoup de vin tous les jours , il avait quatre chemises , et une paire d’escarpins de bal pour seule chaussure .
      Qu’ont pensé de lui les riches Bruxellois en voyant ce petit homme manifestement vérolé , vêtu en épouvantail, qui débitaient d’une voix rauque de stridents paradoxes , quand il leur rendait visite pour manger et boire .
      La vie de Baudelaire à Bruxelles fut la fin d’une chute .

      • 18 Juin 2017 à 17h48

        Pierre Jolibert dit

        Les plus avisés parmi eux, aidés ou non de l’avis (voir 13 h 55), se sont sans doute réjouis de ce subtil compliment tournant facilement au bras d’honneur envers une certaine idéologie française :
        “Un pays si souvent conquis, et qui a pu, malgré l’intrusion si fréquente des étrangers, obstinément garder ses moeurs, devrait ne pas tant affecter de frayeur. Ce petit peuple est plus fort qu’il n’en a l’air.”
        (ce qui redonne des arguments aux réaux ? voir 14 h 20)
        S’il y a de la vérité dans le vin, c’est qu’il y en a aussi dans la chute et sa fin.

      • 18 Juin 2017 à 20h10

        Schlemihl dit

        Quand un homme souffre d’ une atteinte tardive de la syphilis , ça peut parfois se deviner à ses pupilles et à sa démarche mais ça n’ est pas écrit sur sa figure .

        Tous les Bruxellois n’ étaient pas riches mais il vaut mieux fréquenter les riches que les pauvres à cause de ce que de raison .

        Quand à fréquenter les gens pour le boire et pour le manger c’ est le bon sens même . – Eh bonjour mon cher Duplantin , quel plaisir …. – En fait je pensais diner chez Van Deklyster mais j’ai entendu dire que ce soir on servait chez vous  du canard aux morilles à la mode d’ Iverjissel alors vous comprenez … Bonsoir Mme De Mesmaeker vos faux cheveux vous enlaidissent à ravir … Regardez cette grosse dame près du piano , avec sa coiffure ridicule … votre femme ! charmante , mon cher , charmante ! …. les gens ont l’air encore plus bêtes à Bruxelles qu’ à Paris , savez vous ? …. je connais une blague belge tordante …..
         
        D’ailleurs ces raffinements de courtoisie ne pouvaient que toucher ces descendants des Francs et leur apprendre la vraie politesse gauloise . 

        • 18 Juin 2017 à 22h07

          Pierre Jolibert dit

          M’enfin, c’est pour ça que Baudelaire a pas eu les contrats mirobolants qu’il attendait : De Mesmaeker a encore pris la mouche.

        • 19 Juin 2017 à 12h08

          Schlemihl dit

          Pierre Jolibert c’ est surement vrai savez vous ?

        • 19 Juin 2017 à 12h28

          Pierre Jolibert dit

          Je n’en doute pas Schlemihl.
          Ce qui me plaît dans le texte de Baudelaire c’est qu’il donne les indices d’une claire conscience de tous ces enjeux (l’argent et l’art, la jalousie, le désir mimétique, appliqué aussi à la politique (la coquetterie de la Belgique/France), etc.) et d’une capacité de se moquer de soi, malgré le poids de l’époque et de la mythologie du génie.
          D’ailleurs d’après le compte rendu ci-dessus il semble qu’il n’y ait aucune difficulté à commenter l’épisode ainsi.
          Comparons avec les précautions que l’on prend pour un cas plus tardif (sous la polémique Leroy/Taguieff l’autre jour), et les détours par lesquels l’on passe avant de dire à plat que l’antisémitisme de Céline se développe en lien avec une quête perdue des applaudissements qui lui agréeraient enfin.

        • 19 Juin 2017 à 12h29

          Pierre Jolibert dit

          ? qui lui plairaient plutôt.

    • 18 Juin 2017 à 14h20

      Pierre Jolibert dit

      Et de même que Baudelaire se place explicitement dans la suite de Voltaire (dont les séjours bruxellois nourrissent beaucoup de traits méchants), j’imagine qu’il a inspiré en partie la génération suivante et décadente.
      Paul-Jean Toulet en mai 1917 (c’est le centenaire, bon anniversaire) :
      “Exposition bruxelloise en 1910 (Cf Gazette des Beaux-Arts de juillet) : L’Art belge au XVIIe siècle.
      Qu’est-ce que ça pouvait bien être que ces Belges du XVe siècle et autres dont on nous corne les oreilles. Pourquoi ne parle-t-on pas des Français de Vercingétorix ? Encore une de ces équivoques dont les Belges d’aujourd’hui abusent un peu. Ils voudraient nous faire croire à l’identité de la Belgique de Louis-Philippe et de la Gallia-Belgica. Et quant à propos de Reims, de Nancy, de Besançon d’autrefois : Belga, ils traduisent vaillamment par : Belge.”
      D’où la réflexion qui précède (mars) :
      “Si l’on restaurait, sur l’existence au XVe siècle d’un peuple flamand, la querelle des réaux et des nominaux, la sagesse conseillerait de n’être point parmi les réaux.”
      Sagesse qui ne dissuade pas Toulet d’être à part ça antisémite. Signalons également qu’il était antiprotestant. Et tant qu’à faire des avis pour la santé publique, signalons en outre que l’abus d’alcool et de tabac est dangereux.

      • 18 Juin 2017 à 20h20

        Schlemihl dit

        Je suis nominaliste comme un fou , et même occamiste .

        C’ est pour ça que je ne suis pas antibelge ni antisémite ni antiarabe ni antianglais ni antique ni antiukrainien , pas même anti gone car je ne hais point les Lyonnais .

        Mais les nominalistes ne sont pas si nombreux . M Traoré qui a tué une femme à Paris ne l’est apparement pas .

        Padamalgam ! qu’ils causent tous . En effet ça risque de créer des catégories fausses , c’ est antinominaliste . 

        • 18 Juin 2017 à 22h02

          Pierre Jolibert dit

          Bien vu !
          Et si on n’est pas antibaise on peut même plaire à Bobby Lapointe.

    • 18 Juin 2017 à 13h55

      Pierre Jolibert dit

      Bravo et merci d’aborder cet événement fondamental.
      Pour appuyer votre phrase soulignée, que je ne connaissais pas, celle-ci, dans Pauvre Belgique ! :
      “Avis, inutile pour les avisés.
      La fin d’un écrit satirique, c’est d’abattre deux oiseaux avec une seule pierre. A faire un croquis de la Belgique, il y a, par surcroît, cet avantage qu’on fait une caricature de la France.”