Les bâtisseurs de cathédrales | Causeur

Les bâtisseurs de cathédrales

Quand Mark Greene se penche sur ses racines

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 01 octobre 2016 / Culture

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La Cathédrale de Nuestra Senora del Pilar, Mejorada en 2005. Wikipédia

Mark Greene est né en Espagne, y a passé les dix-huit premières années de sa vie, appris sa première langue, et n’a jamais écrit dessus. L’Espagne, admet-il, demeurait un inaccessible objet littéraire. Il y a de quoi s’en étonner. Mark Greene est rompu à l’écriture des profondeurs, aux confessions inavouables. Il dit facilement ce qui ne se dit pas. Mais pour parler des origines, remonter à la surface, la machine s’enraye.

Jusqu’à ce que les éditions Plein Jour décident de lancer la collection « Les Invraisemblables », étrennée cet automne par Mark Greene et Noël Herpe.

Sous prétexte de conter l’histoire de Justo Gallego, un nonagénaire bâtisseur de cathédrale amateur à Mejorada del Campo, cet étrange texte ouvre la voie pour un voyage dans le temps et l’Espagne des décennies soixante et soixante-dix, de la Movida, de la fin du franquisme et du début de la bétonnisation des côtes. Une livraison plus intime que jamais, dans laquelle Mark Greene et le « je » du récit ne font qu’un.

Il est question de construction, dans son sens le plus abstrait. Très vite, le parallèle se dessine, sans forcer, entre architecture et littérature. Justo n’avait pas de plan lorsqu’il a donné le premier coup de pioche. Il récupérait des briques délaissées par les fabriques pour leurs malfaçons et les assemblait. Écrire et bâtir reviennent au même pour Mark Greene: à espérer trouver une autre pierre, une autre phrase, puis une autre, et encore une autre, à ajouter à l’édifice, jusqu’à ce que celui-ci prenne forme.

Si l’on n’a pas de plan, c’est que l’on ne terminera jamais son ouvrage. Justo Gallego construit sa cathédrale pour rien. Il le sait, le revendique, c’est sa signature. « Il est l’inverse d’un agité contemporain, de ces individus qui se déplacent sans cesse et, en fin de compte, ne font rien. »

L’oeuvre de Justo (« oeuvre » et « chantier » se disent indifféremment « obra » en espagnol) est conçue pour n’être ni achevée, ni utilisée. C’est une oeuvre pour rien, « un aéroport de cigognes » note le romancier qui voit en Gallego son reflet: « Il a choisi d’écrire avec des briques ».

Cette cathédrale, comme ce petit ouvrage, ne sont pas des plaidoyers pour l’immobilisme ni le décadentisme, ils n’ont rien de nihiliste ou de la décroissance à la mode. Au contraire, Comment construire une cathédrale est un manuel d’architecture égotique. Il apprend à marcher, c’est-à-dire prendre le risque de pencher en avant le buste, puis d’avancer la jambe pour le retenir, et ainsi de suite. Comment se construire, se reconstruire, se trouver et se perdre dans les détails, se voir partout, faire du monde non le classement général d’une compétition globale mais son chez-soi. Pour rien d’autre que soi.

Mark Greene, Comment construire une cathédrale – Plein Jour / Les invraisemblables, 2016.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 2 Octobre 2016 à 21h46

      alain delon dit

      Très bon toubib ce Mark Greene

      • 2 Octobre 2016 à 22h29

        GigiLamourauzoo dit

        c’est ptet un vegan?

    • 1 Octobre 2016 à 17h20

      Renaud42 dit

      Si des briques rejetées pour malfaçon peuvent bâtir une cathédrale, Dieu sait ce que les enfants avortés pour malfaçon pourraient bâtir.

      • 2 Octobre 2016 à 21h40

        ZOBOFISC dit

        Dieu ne sait pas, car : au mieux Dieu n’existe pas et au pire s’il existe, il n’en manifestement rien à foutre.

        Quant aux enfants avortés pour malfaçon, je trouve qu’il y en trop qui passent à travers les mailles du filet ou bien, c’est parce que les critères de « malfaçons » sont insuffisants.