Loustal Confidential | Causeur

Loustal Confidential

Le maître de la BD noire a encore frappé

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
est journaliste et écrivain...

Publié le 04 juin 2016 / Culture

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Jacques de Loustal dans son atelier parisien, en 2007. (Photo: SIPAUSA30068501_000017)

A 60 ans, son trait est toujours aussi architectural, sa lumière brûle la rétine et ses couleurs font monter la température d’un cran. Le lecteur sue à grosses gouttes en tournant fébrilement les pages de son album Black Dog, paru chez Casterman, d’après un scénario de Jean-Claude Götting. Jacques de Loustal ne pratique pas la câlinothérapie comme certains de ses confrères bédéistes. Ne comptez pas sur lui pour truffer son récit de mots doux et clôturer par un « happy ending » à la gloire des peuples réunis. Il laisse la fraternité et autres fadaises humanistes aux amuseurs de patronage. Son cadre de travail, depuis sa collaboration à Métal Hurlant, a le parfum du désenchantement.

L’homme misérable y est dépeint sous toutes les coutures. Le soleil assommant plombe la vue de ses héros de papier. Les films de gangsters des années 50-60, qui ont nourri son imaginaire, aiguisent la violence de son pinceau. Cet homme-là a la nostalgie d’une Amérique désolée qu’il traversa durant sa jeunesse. L’ironie des destins fracassés constitue sa matière première. Les espaces désertiques cimentent la pensée. Alors, est-ce encore de la bande-dessinée ? Oui, si l’on compte les cases et les bulles. Non, si l’on considère Loustal comme un illustrateur de premier ordre. Un paysagiste de la mouise. Un peintre de la noirceur en Technicolor. C’est pourquoi son univers graphique correspond à l’âpreté de Simenon, Denis Lehane, Jerome Charyn ou encore Jean-Luc Coatalem.

Dans Black Dog, remake de Noir (éditions Barbier & Mathon), il a convaincu Götting de transposer son histoire originale aux années 70-80. Le résultat est somptueux, d’une cruauté sans rédemption possible. Chaque planche pourrait être exposée dans un musée et rendre fou de rage les artistes officiels. Les collectionneurs ne s’y trompent pas et reconnaissent depuis longtemps la haute valeur picturale de ses œuvres. Dans cette aventure qui ressemble à une farce morbide, tous les ingrédients du désastre sont en marche : une blonde nympho à lunettes, un grand chien noir, une piscine bleu électrique, un inspecteur de police et des mauvais garçons prêts à tout pour une poignée de dollars. Le tout, dans un décor hollywoodien stylisé jusqu’à l’épure. Stefan Slovik, mécano fraîchement viré par son patron et ne maîtrisant que quelques mots d’anglais, va croiser la route de Monsieur Deville, un mafieux enragé qui ne lui laissera aucune porte de sortie. L’argent et le sexe ne sont que des prétextes au déchaînement des hommes. C’est de la tragédie antique avec de longues voitures américaines et une fille en bikini rouge sang.

Black Dog, Loustal et Götting, Casterman.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 4 Juin 2016 à 19h57

      Laurence dit

      Ah Loustal le classieux, toute ma tendre jeunesse. Le graphisme, la mise en couleur, le découpage… tout m’éblouissait à un point que je ne pouvais lire ses BD sans lunettes de soleil. Souvent le texte était superflu, les dessins suffisaient à transcrire l’ennui, la frustration, la médiocrité des paumés de cette Amérique noire polar souvent cliché toujours recréée.

      • 5 Juin 2016 à 10h04

        Ibn Khaldun dit

        Une question Laurence : vous étiez la seule à lire des BD parmi vos amies ? J’ai connu peu de filles de mon âge, à une époque, qui lisait des BD.

        J’ai regardé un documentaire ARTE récemment sur la BD qui mentionnait un nombre croissant de dessinatrices ces 15 dernières années. Il y a une chose singulière, cependant, mais amusante : c’est qu’elles investissent surtout le domaine de la BD érotique… :)

        • 5 Juin 2016 à 10h41

          Laurence dit

          Très bonne remarque Ibn Khaldun. Oui j’étais décalée (je le suis d’ailleurs toujours) par rapport aux filles/femmes qui appréciaient peu la BD française de l’âge d’or de Métal Hurlant (années 80-90). Il est vrai qu’en dehors de Florence Cestac (dont j’adore les mickeys) ou Chantal Montellier (que j’ai du mal à supporter), les femmes dessinatrices de cette époque sont assez rares. Ce milieu assez machiste finalement a pu en rebuter plus d’une.
          Ça ne m’étonne pas que cette génération investisse dans le domaine de la BD érotique, elle a été nourrie aux mangas dont l’érotisation, quand on regarde bien ( ), n’absolument rien à envier à un Denis Sire ou un Manara

        • 5 Juin 2016 à 13h53

          Ibn Khaldun dit

          la BD française de l’âge d’or de Métal Hurlant (années 80-90)

          C’est tout à fait de ma génération. Vaillant, Margerin et autres Van Hamme. 

          elle a été nourrie aux mangas dont l’érotisation, quand on regarde bien ( ), n’absolument rien à envier à un Denis Sire ou un Manara

          Oui, effectivement, cela peut être une explication et question qualité, je ne peux qu’être d’accord, même si Manara n’a jamais été eu préférence; je lui préfère, et de très loin, Serpieri. Je n’aime pas Montellier non plus. :)

          Ce milieu assez machiste finalement a pu en rebuter plus d’une.

          Oui, c’est ce que j’ai souvent entendu dire (et c’est très probable) mais je n’ai jamais trouvé cette explication satisfaisante; la raison réside vraisemblablement aussi dans le fait que les femmes élaborent d’autres schémas que le dessin pour la narration d’une histoire. Il existe, cela va de soi, des exceptions. Je pense notamment à une dessinatrice italienne (encore !) croquant admirablement les corps : Giovanna Casotto. 

        • 5 Juin 2016 à 13h54

          Ibn Khaldun dit

          Corrn’a jamais eu