Bakou is back! (2/2) | Causeur

Bakou is back! (2/2)

De la reconstruction à la puissance

Auteur

Gil Mihaely

Gil Mihaely
Historien et directeur de la publication de Causeur.

Publié le 07 mai 2017 / Monde

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Pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan.Sipa. Numéro de reportage : 00697153_000052.

>> Retrouvez la première partie de cet article ici : Bakou is back ! (1/2) 

Depuis le début du millénaire, la conjoncture géopolitique du Sud Caucase a radicalement changé, devenant plus compliquée que jamais : les trois puissances régionales sont de retour. Car ce ne sont pas uniquement les Russes, menés par Poutine, qui sont revenus dans le jeu. La Turquie d’Erdogan se réclame de l’Empire ottoman et ne cache pas ses ambitions vis-à-vis de l’espace turcophone dont Azerbaïdjan fait partie. Si Ankara reste un allié, il risque de devenir de plus en plus encombrant. Au sud, l’Iran retrouve aussi des accents oubliés depuis presque deux siècles. Or, à Téhéran on est parfaitement conscient que plus d’un tiers des citoyens iraniens sont ethniquement des Azéris, et que pour certains, le nord de l’Iran constitue l’Azerbaïdjan du sud… Pas étonnant que les Iraniens cultivent des relations étroites avec l’Arménie, une alliance dont Bakou saisit parfaitement le sens.

Une stratégie qatarie

Face à ce contexte, les Azerbaïdjanais poursuivent leur stratégie mise en place depuis 1994, dont le maître mot est l’équilibre. C’est ainsi que l’Azerbaïdjan entretient des relations étroites à la fois avec Israël et les pays arabes, et sa méfiance vis-à-vis de la Russie ne l’incite pas pour autant à trop se rapprocher de l’OTAN et risquer le sort de la Géorgie et de l’Ukraine. Il faut que tout le monde ait à gagner de la réussite de l’Azerbaïdjan et à perdre de sa perte. A l’instar du Qatar, l’Azerbaïdjan moderne a toujours su travailler avec tout le monde sans compter sur personne. Mais à la différence de l’émirat, Bakou prend soin de ne jamais trop en faire de façon à ne pas susciter la jalousie voire l’animosité de telle ou telle puissance capable de mordre méchamment et impunément.

Mais ce n’est pas la seule chose qui a changé depuis les années 1990. Pauvre et sous-développé il y a encore une petite vingtaine d’années, l’Azerbaïdjan affronte désormais des problèmes de riches. Tirant ses revenus essentiellement de l’exportation des hydrocarbures, le pays a une monnaie très forte, ce qui pénalise les autres secteurs de l’économie locale. Pour ne rien arranger, l’économie dépend des marchés du pétrole et sursaute donc au rythme des montagnes russes du prix du baril. De surcroît, le secteur de l’énergie est relativement pauvre en emplois et en valeur ajoutée, ce qui n’est pas sans poser des problèmes économiques et sociaux. Enfin, ses ressources n’étant pas inépuisables, il faut préparer la suite.

Vers un “hub” régional

Pour relever ces multiples défis, l’Azerbaïdjan mise sur un méga-projet : le développement d’un « hub » régional, un ensemble où transport (terrestres, maritime et aérien), stabilité politique, conditions favorables (zones franches, aides, cadre juridique accueillant), infrastructures très performantes et qualité de vie créent une synergie puissante. Le nouveau port de Bakou représente le fer de lance de cette vision d’avenir et les Azerbaidjanais espèrent reproduire le succès de la stratégie gagnante du pétrole en mettant en avant leur crédibilité acquise ses vingt dernières années. Autrement dit, l’idée est de faire de Bakou une véritable marque comme Dubaï, Singapour ou la City. Pour réaliser ses ambitieux projets de développement, Bakou a besoin de paix, de stabilité et de prospérité. Sauf que l’Azerbaïdjan n’est pas une entreprise mais un Etat-nation qui n’a oublié ni le Haut-Karabakh ni les autres territoires occupés depuis 1994 par les Arméniens.

Or, ces derniers sont plutôt satisfaits de la situation actuelle et croient que le temps joue pour eux. Les Arméniens sont maîtres du Haut-Karabakh et leur classe politique n’est pas prête à prendre les risques associés à une paix de compromis avec l’Azerbaïdjan. Les Russes ne sont pas non plus pressés car ce kyste mal soigné leur permet d’avoir de l’influence à Erevan et de maintenir un moyen de pression sur Bakou. Comme en Géorgie et en Ukraine, un petit conflit mal éteint peut toujours servir. l’Azerbaïdjan est donc le seul acteur qui trouve le temps un peu long.

Bakou se trouve face à un dilemme : pendant un quart de siècle, l’objectif a été le redressement du pays. Aujourd’hui, c’est chose faite, et Bakou se demande comment utiliser ses nouveaux atouts pour récupérer les provinces occupées sans déclencher une crise difficile à maîtriser ni ignorer les limites de sa marge de manœuvre.

L’aorte Bakou-Tbilissi-Ceyhan

L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, est certes une prouesse mais cette artère aorte de l’Azerbaïdjan représente en même temps une source de fragilité. La démonstration en a été faite en 2008, un peu plus de deux ans après l’inauguration de l’oléoduc. Pendant la guerre entre la Géorgie et la Russie, une station de pompage a été endommagée par un bombardement de l’aviation russe. Les Russes ont nié toute arrière-pensée et l’incident n’a pas eu de suites. Mais il n’en fallait pas plus pour souligner la vulnérabilité de l’Azerbaïdjan. Pour ne rien arranger, contraintes géographiques obliges, à un certain point, l’oléoduc n’est éloigné que d’une dizaine de kilomètres de la ligne de front avec le Haut-Karabakh.  Malgré cette situation complexe, il y a un an, l’Azerbaïdjan a décidé de mettre sur la table une nouvelle carte : ses capacités militaires.

Début avril 2016, l’un des multiples incidents d’ordinaire sans grandes conséquences entre les deux pays a dégénéré, si bien que pendant la « guerre de quatre jours » qui a suivi, l’Azerbaïdjan a fait la démonstration de ses nouvelles capacités, reprenant aux Arméniens plusieurs villages occupées depuis 1994. Même si pour les opinions publiques occidentales, il s’agissait d’escarmouches dans un pays lointain, dans la région, le renversement ostensible des rapports de force n’a échappé à personne.

Pourtant, Bakou ne souhaite pas une solution militaire au conflit. L’édifice stratégique et économique péniblement érigé depuis 1994 est trop précieux pour le jouer au casino de la guerre. L’Azerbaïdjan opte donc pour une offensive diplomatique en maniant face à Erevan la carotte économique et le bâton militaire. Pour Bakou, où on suit de près les évolutions en Arménie, les tensions entre le « parti du Karabakh » (depuis une petite vingtaine d’années, les dirigeants du pays sont tous originaires de cette enclave) et les « Arméniens d’Arménie » créent des marges de manœuvre. L’Azerbaïdjan espère une dynamique positive de la part d’Arméniens lassés du double fardeau de la guerre et de l’isolement de leur pays.

La balle dans le camp de l’Arménie?

Mais il y a un hic. Le conflit vieux de plus d’un siècle entre Arméniens et Azerbaïdjanais a donné lieu à une guerre des mémoires. A Bakou, même si l’Azerbaïdjan n’y est nullement impliqué, on ne reconnait pas le génocide arménien de 1915. En revanche, on qualifie de génocide les massacres d’Azéris commis par des Arméniens, comme le terrible pogrom de Quba qui a fait de milliers de morts en 1918 et le massacre perpétré à Khodjaly dans le Haut-Karabakh qui a fait 613 victimes en 1992.

Il n’est bien évidemment pas question de minimiser la douleur et la souffrance de telle ou telle victime ni d’exonérer les assassins ou encore moins de renvoyer dos à dos les deux parties. Notons seulement que dans un conflit à la charge psychologique, émotionnelle et identitaire si forte, les Azerbaïdjanais s’adressent uniquement à la raison et aux intérêts de leurs adversaires. Mais ce constat va dans les deux sens : le jeu sophistiqué des Azerbaïdjanais ainsi que leurs succès diplomatiques et économiques tendent à faire oublier que la charge psychologique est très lourde de leur côté aussi. Les réfugiés et les personnes déplacées – plus de 10% de la population – espèrent toujours retrouver leurs maisons, leurs villages et leurs villes. Les Azerbaïdjanais restent plus déterminés que jamais à retrouver leurs frontières internationalement reconnues. Derrière les multiples signes extérieurs de succès à Bakou et ailleurs, mêlés à une fierté non-dissimulée, il y a une impatience, parfois même un agacement, croissante face à l’indifférence quasi-total des autres nations. L’Azerbaïdjan a toujours pris soin à faire gagner tout le monde. L’équilibre régional exige qu’elle ne soit pas non plus trop perdante. La « guerre de quatre jours » est donc un rappel, peut-être même un avertissement : Bakou est de retour.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 10 Mai 2017 à 15h04

      netrick dit

      Et la troisième partie nous présentera un autre pays idyllique, la Tchétchenie de
      Kadirov !

    • 7 Mai 2017 à 23h21

      Mkutch dit

      Effectivement l’auteur a choisi le camp des assassins. Étonnant vu ses origines.

    • 7 Mai 2017 à 12h12

      Fioretto dit

      Mais au final ça veut dire quoi qu’ils vont déclencher une guerre, occuper une région habité par des arméniens ? Quant à la Turquie je savais qu’elle participait au blocus. C’est indigne que les héritiers du génocide arméniens se permettent encore d’organiser un blocus.

      • 7 Mai 2017 à 13h40

        Saul dit

        Que les Azeris tentent de faire plier les Arméniens par l’arme économique avant tout. Tout en se dotant d’un outil militaire performant qui fera office de menace histoire de les convaincre de lâcher le Nagorny Karabakh. L’option militaire est vue comme la dernière extrémité si l’économique ne marche pas mais l’Azerbaïdjan ne semble pas super motivé de se lancer dans ce type d’aventure tellement leur prospérité économique a de faibles bases. De plus l’Arménie même ruinée ne lacherait pas comme ça. C’est surtout une partie de poker menteur.
        Bref situation qui restera bloquée 

      • 7 Mai 2017 à 15h18

        Collectif VAN dit

        L’Azerbaïdjan a déjà déclenché une nouvelle guerre le 2 avril 2016. Malgré cette attaque surprise qu’il a menée avec des moyens considérables et des méthodes que ne renierait pas Daech (décapitation et mutilations de soldats arméniens, mutilations et assassinats de personnes âgées dans les villages arméniens envahis, bombes visant des écoles primaires), l’Azerbaïdjan a demandé un cessez-le-feu au bout de 4 jours au vu des lourdes pertes humaines subies. La différence entre les deux protagonistes est que les Arméniens se battent pour leurs terres, pour y vivre libre et dignement, tandis que l’Azerbaïdjan fait appel à des mercenaires. Mais il a effectivement les moyens d’en aligner un nombre considérable avec une technologie de pointe livrée par Israël (qui forme aussi les militaires azéris). La Russie, quant à elle, fournit de l’armement aux deux belligérants et a donc intérêt à ce que ce conflit larvé perdure. Pour sa part, la Turquie est dans la droite ligne de sa politique génocidaire et négationniste et apporte son soutien – au nom de la solidarité entre les peuples turciques – à son petit frère turcophone, l’Azerbaïdjan. Blocus et menaces d’agression militaire sur l’Arménie en soutien à l’Azerbaïdjan : on a là la politique typique d’un État turc sûr de son impunité depuis le génocide de 1915. Ankara partage avec Bakou les mêmes valeur de racisme et de haine à l’encontre des minorités non-turques. Ces dernières sont régulièrement désignées comme coupables de tous les maux : ce sont des victimes expiatoires parfaites pour de futures attaques massives. Ce qui est navrant, c’est que dans le contexte explosif qui prévaut en Turquie et au Caucase, certains journalistes choisissent le camp des assassins d’hier et sans doute de demain. 

    • 7 Mai 2017 à 11h07

      Collectif VAN dit

      Copie de notre post sous l’article 1 : “L’auteur a participé à un voyage de presse dans le pays à l’invitation de l’Etat azerbaïdjanais.” Tout est dit dans cette petite note de bas de page qui nous éclaire sur le caractère de ce “publi-reportage” à la gloire de la dictature azérie. Gil Mihaely – qui porterait la double casquette d’historien et de journaliste – enterre tout à la fois les principes de neutralité des chercheurs en histoire et ceux de la solidarité avec les journalistes azéris qui croupissent en prison sous le régime d’Ilham Aliyev, président qualifié par RSF de “prédateur des droits de l’homme”. Mais peu importe, il faut que l’auteur fasse ici preuve de reconnaissance envers ce pouvoir généreux qui a financé son voyage. Exit donc les mentions des massacres et pogroms anti-arméniens qui ont émaillé l’histoire des 100 dernières années, y compris à l’époque soviétique (Soumgaït et Kirovabad en 1988, Bakou en 1990) ou durant la guerre (Maragha en 1992, village martyr qui n’a rien à “envier” à Oradour-sur-Glane), les discriminations systématiques envers les Arméniens du Karabagh et du Nakhitchevan, les implantations de populations azéries visant à modifier le caractère arménien de ces deux provinces historiques, avec pour résultat une mission réussie pour le Nakhitchevan où ne vit plus aucun Arménien depuis des décennies. Mais le Karabagh résiste, alors que le rapport de force est sans conteste favorable à Bakou dont le budget militaire annuel équivaut au budget national annuel de l’Arménie. Cette dernière – soumise à un double blocus turc et azéri – n’a bien évidemment pas les moyens de lobbying de son agressif voisin azéri qui use et abuse de la “diplomatie du caviar”, y compris par la corruption de représentants du Conseil de l’Europe comme l’ont révélé de recents articles émanant de journalistes qui, pour leur part, ne doivent rien à Bakou.  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme] http://www.collectifvan.org – contact[a]collectifvan[.]org

    • 7 Mai 2017 à 9h57

      dov kravi דוב קרבי dit

      Bakou ne souhaite pas une solution militaire au conflit. Certes. Mais il achète des systèmes de défense à Israël à hauteur de presque cinq milliards de dollars et serait intéressé par l’achat du système de défense anti-missile israélien kipat barzel.
      Israël joue un rôle important dans la modernisation du système militaire et de défense de l’Azerbaïdjan. Les parties invisibles de cet iceberg sont des avantages mutuels, les deux nations bénéficient d’un solide partenariat stratégique qui s’appuie sur le leadership d’Israël dans la conception de technologies avancées militaires, de sécurité intérieure, de lutte contre le terrorisme et de cyber-protection qu’elle partage avec l’Azerbaïdjan.
      Les turbulences au Moyen-Orient affectent la région de la mer Caspienne et fournissent en même temps des opportunités pour Israël. Bien que nominalement musulman, le régime laïc de l’Azerbaïdjan perçoit à la fois les sunnites et chiites fondamentalistes comme une menace alarmante.
      Il y a aussi des éléments solides pour croire que l’Iran a l’intention de porter atteinte à la stabilité intérieure en Azerbaïdjan. En Octobre 2011, le chef du Parti islamique pro-iranien de l’Azerbaïdjan Movsum Samadov et plusieurs de ses camarades ont été condamnés à 10-12 ans de prison pour avoir tenté de renverser le gouvernement par des moyens terroristes. En Février 2012, des dizaines de militants ont été arrêtés dans une zone rurale près de Bakou.
      Il n’est donc pas surprenant que l’Azerbaïdjan soit une tête de pont stratégique militaire anti-iranienne pour les occidentaux et pour Israël, et les efforts de renseignements doivent y être menés conjointement avec les locaux. Téhéran est nerveux au sujet de cette persistance.

    • 7 Mai 2017 à 8h30

      Mkutch dit

      J’ajoute que l’éphémère République d’Arménie,avant l’arrivée des bolcheviques, a essentiellement été mise en place par des arméniens du Karabakh.

    • 7 Mai 2017 à 8h26

      Mkutch dit

      Quel panégyrique unilatéral!!! L’auteur omet, bien sûr les massacres des arméniens de Bakou vers 1921-1923.
      De plus le Karabakh était peuplé d’arméniens depuis avant la domination romaine. Et vu “l’humanisme” historique bien connu des tatares, la République d’Arménie fait bien d’entretenir de bonnes relations avec la Russie et l’Iran.

      • 7 Mai 2017 à 10h01

        Pierre Jolibert dit

        Pour quelqu’un de moins impliqué, le ton de l’article de Gil Mihaely est d’une neutralité et d’une impavidité à faire passer l’encyclopédie Larousse pour un recueil d’hymnes maoïstes. Et on peut parfaitement y insérer les compléments d’informations que vous apportez dans l’avant-dernier § sans faire varier ce ton le moins du monde.

      • 9 Mai 2017 à 11h11

        Mikael dit

        Le ton semble impartial, mais le fond ne l’est guère…