Bach ou le cinquième évangéliste
A propos du nouveau film de Pere Portabella
Publié le 01 décembre 2008 à 14:23 dans Culture
Mots-clés : Cinéma
Cioran ne s’autorisait que de rares exercices d’admiration, et notamment en matière de musique : “Sans Bach, écrit-il, la théologie serait dépourvue d’objet, la création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu.” Essayons en effet d’imaginer la vie avant Bach, le silence avant Bach, la civilisation avant Bach, pour ne rien dire de la musique avant Bach. Avant Bach, cela signifie “sans Bach”, évidemment. Que fut notre monde avant l’avènement de la musique divine de celui qu’on nomme, en Allemagne, le cinquième évangéliste ?
L’harmonie musicale pratiquée y étant différente, c’était un monde où on entendait moins bien, où tout devait sembler de guingois faute d’un guide pour nous apprendre à découvrir, dans ses lignes apparemment grossières, une beauté parfaite. Tel est le propos du nouveau film de Pere Portabella. Loin d’être un biopic de Jean-Sébastien Bach, il montre comment, aujourd’hui encore, sa musique par sa perfection même se prolonge.
Nous l’oublions trop souvent : la musique est l’art vivant par excellence, le seul qui a besoin de la virtuosité d’interprètes. Cela suppose une tradition, un enseignement et un souci permanent d’elle. Or, les trois, comme tout ce qui est humain, sont fragiles et sont volontiers menacés. C’est pourquoi Portabella parle aussi bien du personnage Bach que de l’institution dans laquelle la tradition de sa musique est maintenue vivante, à Leipzig (à la fin du film, une violoncelliste discute ainsi avec le successeur de Bach, Cantor comme lui de l’église luthérienne de Saint-Thomas).
Bach y enseignait la musique et le latin, y dirigeait la musique et composa pour le chœur de Saint-Thomas un grand nombre des pièces les plus célèbres, ses Passions (deux seulement nous sont parvenues entières), ses Oratorios, la plupart de ses cantates (qui étaient chantées le dimanche à l’office) et le Magnificat (celui qui est conservé). Il y écrivit aussi de nombreuses pièces instrumentales. Quelques scènes montrent Bach en famille, travaillant, jouant et montrant à son fils comment jouer le premier prélude du Clavier bien tempéré, en faisant entendre comment est pensé le morceau, toute la tension venant de la progression chromatique. Le film fait aussi voir ce qu’est devenu Bach : une attraction pour touristes.
On vient visiter l’église où il repose (une scène très belle montre le travail d’astiquage de la plaque commémorative) ; on propose à Leipzig des “promenades Bach”. Un vieux monsieur très digne paraît en vivre, déguisé à la mode du XVIIIe siècle. On nous explique, comme si nous prenions le bateau sur l’Elbe, pour contempler les châteaux du XVIIIe siècle, que le comte Keyserling souffrait d’insomnie, aussi demanda-t-il à son claveciniste, Johann Gottlieb Goldberg, de commander à Bach de quoi apaiser ses nuits.
Le film met en scène un routier espagnol traversant l’Allemagne pour livrer des pianos, qui raconte à son compagnon de voyage qu’il souffre du mépris dont il est victime, à cause de son camion, à cause de la mauvaise réputation des Espagnols : il révèle que ce qui lui permet de supporter ce mépris, c’est la musique. Plus tard, on le verra jouer du basson dans la chambre d’un motel. Auparavant, c’est son compagnon, qui, au milieu de la campagne allemande, joue à l’harmonica la musique de Bach tandis que défile sous nos yeux la beauté simple de la campagne allemande.
C’est l’Europe qui est le deuxième personnage de ce film : Naples à laquelle Bach fait référence dans une scène où il explique qu’il vient d’adapter la technique du croisement de mains pour ses variations, Goldberg, Leipzig, Dresde détruite par les Alliés, Barcelone, l’Elbe où nous voguons, trois langues (italien, allemand et espagnol) et la musique savante européenne qui ne connut d’autre frontière que la paresse et l’ignorance, puisque Bach est plus universel encore que les mathématiques.
Comme l’explique le vieux cinéaste catalan (il est né en 1927) : “L’Europe est le décor émotionnel, symbolique, historique et politique du film, la scène où il prend place. L’Europe ne pourra pas aller de l’avant sans reconnaître que sous son passé, une Histoire âpre, conflictuelle, dramatique est sous-jacente.”
Il n’est pas fortuit qu’il s’attarde sur le chœur actuel de Saint-Thomas, où sont formés les adolescents et les enfants, beaucoup, à force de lire et de chanter la musique sacrée de Bach, finissant par demander le baptême. C’est là que vit cette tradition, car, ne l’oublions pas, Bach fut un homme profondément religieux et il composa surtout pour les offices. Si sa musique touche au divin, c’est sans doute d’abord parce qu’elle chante Dieu. “Qui chante prie deux fois” : cette pensée de saint Augustin est l’une des clefs de la musique de Bach.
Pere Portabella s’autorise de longues séquences contemplatives où seule “joue” la musique de Bach. Et pour qu’elle ne soit pas reçue de manière blasée, il nous l’offre de manière inédite. Voyez la scène inaugurale du film, où un piano mécanique joue et se déplace. D’autres lui répondent, qui sont des merveilles de mise en scène. Bizarrement, ce qui nous fait le mieux entendre le caractère miraculeux de la musique de Bach, c’est le moment où Felix Mendelssohn, son successeur à Saint-Thomas, joue dans le film ses propres sonates au piano. Tout soudain sonne plus pauvre, plus triste, moins évident. Le Silence avant Bach nous rappelle ainsi un miracle ; il semble aussi vouloir nous prévenir d’une perte, et d’un grand chagrin : qu’après Bach, que nous ne saurions plus écouter, la beauté et le divin aient fait vœu de silence…
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L'auteur
Cyril de Pins est professeur agrégé de philosophie.
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L’Ours dit
Odilon,
c’est vrai je l’avais pris au 1er degré, je ne sais pas comment à la relecture, sans le prendre mal d’ailleurs.
Scuses
Nina dit
MDR Rotil…J’étais sûre de te retrouver sur ce fil de discussion.
Tu dis : “Il marque aussi, je crois, une étape dans l’histoire de la musique”.
C’est vrai. Bach ne fut pas seulement un compositeur de génie mais un très âpre compilateur. Il s’en est usé les yeux.
Je t’écris sur ton blog à ce sujet :)
JazzMan dit
@AAthias
Inutile de vous demander si vous connaissez
Come Bach to me
de Rhoda Scott…
expat dit
oh je suis tellement nulle.. mais les noces de Figaro ily a vingt ans avex barenbioin, eh c’était du bon..
Odilon dit
Je trouve d’ailleurs que ça n’a pas beaucoup de sens de se demander quel est le meilleur compositeur. Il n’y a pas un goût absolu à l’aune duquel on pourrait établir un classement. Ce qui importe, c’est de savoir quel compositeur vous correspond le mieux. Et cela dépend de votre état d’esprit. Il y a des raga du matin, et des raga du soir.
AAthias dit
Ce film, en fin de compte, est un come Bach.
Odilon dit
Euh, l’Ours, c’était de l’ironie. Rien à cirer de Souchon. Et j’aimerais bien que la promo s’arrête. Le rôle des journaux n’est pas de faire vendre du CD.
L’Ours dit
Pétard!
dans la région lyonnaise, il n’y a qu’une seule salle qui le passe, une seule séance et pas quand je peux!!
Pas étonnant que je n’en avais pas entendu parler!
Pour vous punir de nous mettre l’eau à la bouche, envoyez-moi le DVD!
Merci
L’Ours dit
Ben, moi aussi j’aime bien Souchon, mais il n’est pas compositeur!
Je me permets de faire la même remarque que celle que j’avais faite sur le site de Rotil.
“il y a tellement de musiques qui me chavirent que, comme beaucoup, je me suis demandé quelle était mon oeuvre ou mon compositeur préférés.
J’ai longtemps cherché, longtemps hésité et j’ai fini par trouvé.
L’oeuvre la plus géniale créée par le compositeur le plus génial est sans conteste:
celle que j’écoute sur le moment!”
Pirée dit
Puisque nous comparons d’autres compositeurs au “vieux Bach”, comme disait Frédéric II de Prusse, j’avoue un faible pour Monteverdi, Purcell, Haendel, Pachelbel et tutti quanti.
Odilon dit
Tout ça, c’est des conneries. Vous avez l’air d’ignorer qu’un nouveau Souchon vient de sortir. Oui, un nouveau Souchon! Ce qui justifie largement qu’on en parle dans tous les journaux papiers, radio et télé, qu’on lui consacre une émission spéciale ce soir sur la 3, et que Bach aille se rhabiller.
Rotil dit
Bach est évidemment extraordinaire.
Il marque aussi, je crois, une étape dans l’histoire de la musique.
Je n’ai pas vu le film, j’ai hâte de le faire.
Mais c’est – me semble-t-il assez difficile de faire un classement, ou de dire qu’il y a une musique ceci avant celle-là.
Il ne faut pas oublier que Mozart a ôsé (et il fallait le faire à son époque) écrire des opéras en langue allemande. A l’époque, on les écrivait plutôt en italien.
Il ne faut pas oublier l’apport considérable de Schubert, puis celui du couple Schumann qui lance le romantisme.
Encore qu’il soit difficile de dire que Beethoven n’était pas romantique, ou que Brahms ne l’était plus.
Bach a largement inspiré Schumann (voir et écouter la fugue sur le nom de Bach, mais pas seulement).
Ne pas oublier non plus qu’au début du XIXème siècle, Bach ou Beethoven n’étaient connu que localement et/ou par des musiciens.
Il est intéressant a-contrario de relever, dans les écrits de Schumann, cette mention, sur Schubert, qu’il le connait “depuis des années”, et nous sommes là en 1835, soit 7 ans seulement après la mort de Schubert.
SPQR dit
Tiens, j’ai justement écouté tout à l’heure la cantate no 71 “Gott ist mein König” non seulement dans un but d’élévation spirituelle mais aussi pour couvrir les pénibles et dissonantes sonorités émises par un voisin.
Bach rules!
francois-xavier dit
S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien les protestants.
je suis toujours persuade que le protestantisme n’aurait jamais ete aussi consequent sans la musique (Luther puis Bach, et autres….)
aaal dit
Je n’ai pas vu ce film. Cependant, je pense saisir la vision du cinéaste…
Bach est considéré comme le plus grand compositeur de tous les temps : c’est un lieu commun de dire celà, mais on nous explique rarement pourquoi. Il avait tout simplement un siècle d’avance… Il utilisait déjà les théories modales que récupèreront plus tard les compositeurs contemporains (où on peut classer bartok) que récupèreront plus tard les jazzeux toujours en composition modale (miles davis période cool et fusion, coltrane, etc…). Il excellait également en composition tonale : faites écouter à n’importe quel quidam les ouvertures des passions, il trouvera çà magnifique et original, jamais “attendu”.
Se battre pour savoir quel est number one des compositeurs ne sert à rien. On peut simplement saluer la délicieuse légèreté ainsi que la beauté iréelle des oeuvres de mozart. On peut applaudir la puissance exceptionnelle, la sombre virilité de Beethoven. On peut se réjouir des harmonies contemporaines et inattendues chez Debussy. On peut également réfléchir devant le processus de création très sophistiqué chez Xenakis. On peut adorer Bach car tous les compositeurs qui lui ont succédé, ont été profondément influencé par le Maitre et l’ont tous loué…
Je m’en vais de ce pas écouter le concerto italien…
expat dit
@elvin
non non, Mozart
L’Ours dit
Etait-ce le silence ou la cacophonie avant Bach? Je ne sais.
Ce qui est sûr, c’est que Bach était un artiste hors du commun, un génie absolu de la musique!
L’oeuvre entière d’un compositeur correct de chansons d’aujourd’hui ne tiendrait même pas dans une seule oeuvre de Bach. Or il en a composé des milliers avec pour chacune, presque toujours plusieurs mouvements!
Cependant je ne suis pas d’accord avec ce qui semble être la conclusion du film. Après Bach, la musique a perduré grâce à d’autres génies.
Beaucoup de djeunes et moins djeunes qui s’imaginent que leur musique est “classique”, un peu au sens d’académique, comme couverte de naphtaline, oublient qu’au delà du génie, ils étaient avant tout des artistes!
elvin dit
et en plus, il n’est absolument pas besoin de croire en dieu pour penser que Bach est le plus grand compositeur de tous les temps (avec Bartok…)
Florentin Piffard dit
Quel bonheur que cet article qui ne ricane pas.
Coetzee termine son dernier ouvrage par un hommage à Bach qui rappelle étrangement celui de Cioran.
“Ce qui mieux que tout , nous prouve que la vie est bonne et qu’il y a peut-être un Dieu en fin de compte, un Dieu qui a notre bien-être à coeur, c’est qu’à chacun de nous échoit, le jour de notre naissance, la musique de Jean-Sébastien Bach. Elle nous vient comme un don que nous n’avons pas gagné, pas mérité, pour rien.”
Pirée dit
Sûrement un très beau film.