Les islamistes ont gagné une bataille. Contre la République. Grâce à la plus haute juridiction de la République. Les magistrats de la Cour de cassation – et tous ceux qui les ont applaudis – doivent le savoir : ceux à qui ils ont offert cette victoire de principe en tireront profit sur le terrain, dans les cités de Chanteloup-les-Vignes. Certes, ces fondamentalistes n’ont pas attendu l’arrêt Baby-Loup pour tenter d’imposer par tous les moyens, pressions, menaces, chantage à la solidarité communautaire, leur conception de l’ordre social. Cela fait des années que Natalia Baleato se dresse face à eux, dans une solitude dont nous sommes tous responsables. Il n’est pas exagéré de dire que cette femme courageuse et inflexible fait vivre, au quotidien, ce que l’esprit des Lumières nous a légué de plus précieux : une grammaire du désaccord et de la différence, un code du pluralisme qui ne se réduit pas à la pluralité. Si on ajoute à cette source qui a irrigué l’ensemble de la culture européenne la tradition française de mixité, de visibilité des femmes dans l’espace public, on obtient cette façon singulière de vivre ensemble qui définit, plus encore que nos lois, ce qu’on appelle encore le « modèle » républicain, bien qu’il ne serve pas de modèle à grand monde hors de nos frontières et qu’il soit, en France même, décrié au prétexte, justement, qu’il s’oppose non pas aux différences, mais à leur exhibition bruyante et permanente. Baby-Loup n’est pas seulement une crèche, c’est un extraordinaire outil d’émancipation pour des milliers de femmes des quartiers déshérités de Chanteloup-les-Vignes et des environs[1. Baby-Loup est une crèche associative, financée exclusivement par des fonds publics. Ouverte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 dans une cité de Chanteloup-les-Vignes, elle a non seulement permis aux mères du quartier de travailler, mais a aussi offert à de nombreuses femmes l’opportunité de suivre une formation de puéricultrice sanctionnée par un diplôme d’État.]. C’est aussi la preuve que le savoir-vivre républicain, outre qu’il est conforme à nos préférences morales, est l’arme la plus efficace contre la fragmentation communautaire qui menace aujourd’hui notre pays.
Un projet qu’on aurait dit « de gauche » avant qu’une partie de la gauche ne se convertisse à une laïcité tellement « ouverte » qu’elle s’est vidée de tout son sens et ne sacrifie, sur l’autel des identités multiples, ce que nous osons à peine nommer l’« identité française », que certains ont décrétée rigide, intolérante et sectaire. Or, à nos yeux, la première vertu de cette identité est d’être ouverte à tous ceux qui veulent se l’approprier et, bien sûr, l’enrichir, pour peu qu’ils adhèrent à ses options fondamentales. En sorte qu’un grand nombre d’entre nous pourraient dire : « On ne naît pas français, on le devient. » La France, sa culture, sa langue – et ses libertés – sont un cadeau. C’est ce cadeau, et pas seulement du travail, que nombre de Français nés sous d’autres cieux, à commencer par les parents de certains d’entre nous, sont venus chercher ici. Ne le nions pas : ce cadeau a un prix.
Il suppose, non pas de renoncer à sa religion ou à sa culture d’origine, mais parfois d’en abandonner les éléments qui contreviennent aux usages républicains et, pour le reste, de les déployer avec le tact et la modération qui permettent à toutes les croyances, toutes les convictions et toutes les histoires personnelles de se rencontrer sans se heurter. À vrai dire, ce prix est de moins en moins élevé. Les inventeurs de l’École laïque seraient sans doute horrifiés de découvrir qu’aujourd’hui, la République concède (et parfois finance) des espaces de large autonomie aux communautés religieuses. De sorte que n’importe quel juif ou musulman peut, en France, vivre presque exclusivement avec ses coreligionnaires, de l’école où étudient ses enfants aux boucheries où il achète sa viande en passant par le pays où il va passer ses vacances. Qu’on le déplore ou pas, il faut en prendre acte. La loi ne peut pas plus empêcher les Français de se regrouper en fonction de leurs origines qu’elle ne peut interdire à une femme d’être soumise à son mari.
Nous ne sommes pas des intégristes de la laïcité. Car la laïcité n’est pas une religion de plus, une fanfreluche vintage qui ajouterait au chatoiement de la diversité française : elle est entre nous, et en chacun de nous, l’arbitre entre le jugement et la croyance, entre la raison et l’émotion. Soucieux de liberté autant que nos contradicteurs, nous ne prétendons pas l’imposer dans les chambres à coucher.
Mais nous voulons, comme une écrasante majorité des Français, qu’elle reste la règle dans l’espace commun, qui ne saurait être réduit aux services publics, même s’il ne doit pas être étendu à l’ensemble de l’espace privé. Et nous demandons qu’elle protège sans tarder tous les enfants de France qui ont la chance d’en côtoyer chaque jour d’autres, qui ne croient pas la même chose qu’eux. Parce qu’ils cumulent souvent les handicaps, parce que nous ne sommes pas toujours capables de tenir la promesse française, cette protection, nous la devons aux enfants de l’immigration peut-être plus qu’aux autres encore.
Le droit a parlé, dira-t-on. Certes. Et nous ne sommes pas juristes. Devons-nous pour autant prendre ce qu’il nous dit pour parole d’Évangile ? De même que les banquiers créent de la monnaie, les juges créent du droit – la Cour de cassation, en particulier. Mais ils le créent au nom du peuple français. Qu’ils ne se soumettent pas à la dictature de l’opinion, fort bien. En décidant qu’entre toutes les libertés dont ils doivent garantir l’exercice, la liberté religieuse est la plus importante et qu’on ne saurait la restreindre qu’en cas de force majeure, ils font prévaloir une interprétation du droit « positif » manifestement contraire aux aspirations de la majorité – qui, sondage après sondage, déclare son attachement à la laïcité. Les juges auraient-ils pour mission la rééducation des esprits ?
En 1989, la première affaire de voile islamique à l’école divisait la société française. Certains d’entre nous signèrent un texte intitulé « Profs, ne capitulons pas ! » implorant Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation, de ne pas accepter un « Munich de l’École républicaine »[2. Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler, « Profs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur, 1er novembre 1989.]. Celui-ci préféra solliciter le Conseil d’État qui rendit un avis fumeux, pour aboutir à la conclusion qu’il fallait surtout ne rien faire, ce qui revenait à laisser les chefs d’établissements seuls, en première ligne, en prise à des conflits de plus en plus nombreux. Il a fallu attendre quatorze ans, le temps que la situation devienne presque ingérable dans certains endroits, pour que soit votée la loi de 2004 proscrivant les signes ostentatoires religieux à l’École publique. Loin d’avoir provoqué les catastrophes annoncées, elle a calmé le jeu. Et si des jeunes filles ont dû se dépouiller, le temps de la classe, d’un  attribut identitaire, elles y auront justement appris la courtoisie républicaine à laquelle nous sommes attachés.
Aujourd’hui, c’est la Cour de cassation qui abandonne à leur sort toutes ces jeunes filles et toutes les Natalia Baleato de France. Nous respectons les hautes juridictions de la République. Mais ce respect ne va pas jusqu’à leur déléguer le droit de décider ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Aux juges d’aujourd’hui, nous disons, comme au ministre d’hier : quand c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime, « il est permis d’interdire ». Le droit ne nous protège pas ? Changeons le droit !
Nous avons confié l’exercice de la souveraineté populaire à nos représentants. C’est aujourd’hui à eux de répondre à ceux qui demandent la protection de la loi. Nous ne prétendons pas offrir à l’humanité entière la conception française du vivre-ensemble. Les Américains, les Suédois ou les Hollandais ne sont pas moins démocrates, humanistes ou égalitaires que nous. Peut-être, alors, devons-nous faire le deuil d’une certaine idée de l’universalisme – pas par conviction, par pragmatisme. Oui, l’universalisme français est particulier. Dans le monde des particularismes, il serait étrange que nous n’eussions pas le droit de défendre le nôtre.

Élisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Élisabeth Lévy, Daniel Leconte, Richard Malka, Paul Thibaud, Philippe Val.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°1 (nouvelle série) d’avril 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre kiosque en ligne : 4,90 € le numéro.

*Photo : nicholaslaughlin.

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