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Autobiographie chromatique

Pastoureau, une vie haute en couleurs

Publié le 29 janvier 2011 à 7:00 dans Culture

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photo : bridgetmckenz

Une robe rouge est-elle encore rouge lorsque personne ne la regarde ?“, questionnait Goethe dès le début du 19ème siècle. Ce que le théoricien allemand qualifiait de rouge est-il encore rouge aujourd’hui ? Et si tant est que cette robe fut rouge, quel sens cette couleur donne à notre souvenir avec souvent la complicité de notre propre imaginaire ?

Michel Pastoureau historien médiéviste, spécialiste des couleurs et des symboles, nous propose, dans son dernier ouvrage Les couleurs de nos souvenirs (Prix Médicis de l’essai 2010) une réflexion passionnante sur sa propre “vie chromatique”.

Au rouge de l’interdit

Il fournit, chapitre après chapitre un récit précis et concret de la couleur à l’œuvre dans notre quotidien, nos loisirs, dans le cinéma, dans notre vocabulaire, dans le sport ou encore – bien évidemment – dans la peinture.
Né à Paris de parents bohèmes et tolérants, Michel Pastoureau a grandi dans la pharmacie de sa mère, en haut de la butte Montmartre. C’est dans ces circonstances et ces lieux qu’il aiguise son hypersensibilité chromatique : les couleurs sont en effet indispensables pour distinguer les boîtes, les pots, les flacons et surtout les produits dangereux marqués d’une étiquette au rouge de l’interdit et frappés de lettres noires castratrices qui ôtent toute envie d’y toucher : “POISONS”.

Mais tout commence vraiment à l’âge de 5 ans, lorsque Michel Pastoureau rencontre un ami proche de son père, André Breton. Toujours vêtu d’un gilet jaune, Breton est responsable du premier émoi chromatique de Michel Pastoureau. Depuis, pour lui, c’est la couleur du surréalisme. Surréaliste, le jaune l’est finalement resté, de surcroit associé à un gilet, comme chez l’OFNI (objet fashion non identifié) Karl Lagerfeld, quand celui-ci donne dans la sécurité routière.

Mais l’hypersensibilité chromatique de Michel Pastoureau n’est pas, semble-t-il, sans rapport avec une hypersensibilité tout court, due à un complexe physique, un surpoids encombrant pour le jeune garçon de 13 ans – non sans lien, avoue-t-il, avec une consommation importante de friandises de couleur orangée.
Il est peu de domaines où la couleur ne s’exprime pas et toutes les disciplines s’y intéressent: sociologues, physiciens, linguistes, peintres, chimistes, historiens, anthropologues, neurologues, architectes, urbanistes, stylistes et même musiciens. Et comme pour Michel Pastoureau, tout est affaire d’histoire, s’intéresser à la couleur ne signifie pas s’enfermer dans le champ de l’observation esthétique mais invite à réfléchir aux codes sociaux et culturels.

Ainsi consacra-t-il tout un ouvrage, Bleu, Histoire d’une couleur, au bleu qui, dans la Rome antique, était peu présent (et non pas inexistant, nuance !) et qui, à l’époque impériale, était associé aux Barbares, aux Germains ou aux Celtes. Autrement dit une couleur aux connotations péjoratives : avoir les yeux bleus était ainsi signe de mauvaise vie pour les femmes et considéré comme ridicule pour les hommes.

Le beige aristocratique de Nabokov

Si beaucoup de stylistes s’amusent à détourner et décaler les matières, les formes et les textures, face à la couleur, considérée comme le miroir de personnalité, ils se montrent plus prudents. Ce “beige mitterrandien”, cité dans un San Antonio, que Pastoureau oppose au beige aristocratique aimé par Nabokov en dit beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire sur un rapport au monde et à l’espace.

Enfin, Michel Pastoureau s’interroge sur le pouvoir des pigments, se demandant : existe-t-il “encore de nos jours, dans chaque domaine que ce soit, des couleurs séduisantes ? Des couleurs érotiques ? Des couleurs qui gardent un peu de leur mystère ou de leur symbolique” et qui parviennent à échapper aux brainstormings sans cesse en quête d’inspiration du marketing formaté et ciblé ? Une réponse partielle lui a été donnée dans une classe de CM1. Invité à parler de la couleur, proposant des jeux pédagogiques, Michel Pastoureau tenta de diviser les élèves en équipes de couleurs différentes. Aucun enfant ne souhaita intégrer l’équipe violette. L’un deux mangea le morceau : “le violet n’est pas une couleur pour les enfants“. Un autre confirma : “une amie de ma grand-mère a les cheveux violets“. Peut-être que la vérité sort vraiment de la bouche des enfants.


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  • 29 January 2011 à 23h03

    Edmée Cazanoles dit

    Bravo pour cet article. Il faut lire tout Pastoureau. Il est passionnant et vous rend intelligent

  • 29 January 2011 à 11h56

    hathorique dit

    Merci Madame pour cet bel article

    @ Souris donc dit :
    merci d’avoir aussi bien dit le bonheur de lire les livres de Pastoureau qui avec tant d’érudition définit la signification et l’évolution de la symbolique culturelle de la couleur tout au long du temps lui qui nous dit ” Les problèmes de la couleur sont toujours culturels».
    Puisqu’il est ici question de peinture, je voudrais rappeler le souvenir de Daniel Arasse qui lui aussi nous aide de façon aussi érudite et délicieusement subtile, sans aucune affèterie à mieux comprendre et décrypter la peinture occidentale à travers les siècles, dans le “Détail ” et “On n’y voit rien”.

  • 29 January 2011 à 11h51

    Justin Bessou dit

    Salut aux daltoniens!

  • 29 January 2011 à 10h54

    Souris donc dit

    Merci pour cet article coloré lui aussi, et passionnant. Ouvrir un Pastoureau, n’importe lequel, on est emporté, on oublie le boire et le manger, il part des choses les plus insignifiantes pour leur donner du sens, de l’évidence et dévoiler les territoires inattendus des codes sociaux. Apportant ses sources, savantes, pointues, dont on se demande où il est allé les chercher.
    Sous la frivolité le grave, tout ce qu’on aime. Aucune lourdeur, l’enchantement.
    Médiéviste, sociologue et plasticien : une combinaison inhabituelle des savoirs, et Pastoureau nous fait partager une vision inhabituelle du monde. Comme Goethe.