Aujourd’hui Gaza, demain Massada ? | Causeur

Aujourd’hui Gaza, demain Massada ?

La pédagogie noire des leaders israéliens est suicidaire

Auteur

Rony Brauman

Rony Brauman
est médecin.

Publié le 12 janvier 2009 / Monde

“Une fois admise la vertu des bottes de sept lieues, tout s’enchaîne avec une parfaite logique, l’essoufflement de l’ogre comme la célérité du Petit Poucet.” (G. Burdeau, La politique au pays des merveilles, PUF 1979.)

Qu’est-ce qu’une “riposte proportionnée”? Une action militaire à la mesure de l’attaque à laquelle elle répond. Le droit humanitaire proscrit les pratiques provoquant des victimes dans la population civile et des dommages aux biens civils excessifs par rapport à “l’avantage militaire concret et direct attendu”. Convenons d’emblée qu’on serait bien en peine de définir la limite au-delà de laquelle le principe de proportionnalité, qui vise à limiter les destructions et pertes humaines “inutiles”, est violé, que ce soit à Gaza ou ailleurs. La retenue dans la conduite de la guerre est un principe élémentaire d’humanité, mais il est vrai qu’une fois les hostilités engagées, la définition de la juste proportionnalité demeure une affaire pour le moins floue, sujette à des interprétations et à des paradoxes infinis. Reste que le rapport de un à cent entre les morts de chaque côté, sans même parler des blessés et des destructions, signale la démesure de l’opération “Plomb durci”. A défaut de savoir ce que serait une juste proportion, chacun peut constater ce qu’est une perte de tout sens de la mesure. La “troisième phase” qui débute au moment où ces lignes sont écrites ne devrait pas être moins cruelle que les deux premières. Mais peut-être le cabinet de sécurité israélien considérera-t-il, au vu des réactions internationales, que ses buts ont été atteints et mettra-t-il un terme à la boucherie plus tôt que prévu.

Boucherie. Le mot fâche les “amis” d’Israël qui rappellent volontiers qu’on n’a pas vu tant de manifestants ni de protestations pour d’autres conflits (Tchétchénie, Darfour, Congo, Tibet parmi les plus cités) ayant provoqué beaucoup plus de morts et que la compassion pour les victimes de l’armée israélienne est suspecte à force d’être sélective. Selon eux, la solidarité envers les Palestiniens ne serait qu’un prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leur État. On ne contestera pas qu’il s’agit là d’un registre bien établi dont témoignent notamment Dieudonné et ses émules. L’antisémitisme peut se travestir en antisionisme, l’affaire est entendue, mais prenons également acte que les principaux mouvements de solidarité avec les Palestiniens veillent attentivement au grain. Reste que la mortalité des quinze jours d’offensive sur Gaza se situe au niveau le plus haut constaté lors des différents conflits évoqués plus haut, dépassée seulement par les bombardements de Grozny, capitale de la Tchétchénie, en 1999. Et l’on reste pantois en entendant que l’armée israélienne attend d’être félicitée pour avoir averti par tract et par téléphone des dizaines de milliers de personnes de l’imminence de bombardements sur leur quartier. Les destinataires de ces appels “humanitaires” n’avaient bien entendu aucune possibilité de fuir pour s’abriter et ils ne pouvaient en déduire qu’une chose : restant sur place, ils devenaient des cibles légitimes, puisqu’informées. Trois cents enfants ont été tués en moins de deux semaines. Que cette tuerie soit comparable, par son intensité, à des violences extrêmes observées ailleurs, et qu’elle soit insidieusement ou activement justifiée par certains au nom du caractère démocratique d’Israël et de son droit à se défendre, voilà sans doute l’aspect le plus révoltant de la situation.

Le plus révoltant mais pas le plus inquiétant. Le plus inquiétant est que l’on retrouve intacts les thèmes les plus recuits du discours politique israélien, ceux qu’Israël sort de son chapeau, guerre après guerre, comme l’écrivait Tom Segev dans Ha’aretz dès le lendemain de l’offensive, en dépit de leur constante mise en échec. La synthèse en est simple : la paix passe par la liquidation des infrastructures et des chefs terroristes. Le terrorisme n’est pas pour Israël un enjeu politique, celui de l’occupation des territoires palestiniens et du pourrissement de la vie de ses habitants, mais un problème militaro-policier. Ce qui explique que le seul sujet de discussion avec Mahmoud Abbas soit le contrôle policier de la violence anti-israélienne dans les lambeaux de terre qui lui ont été confiés (et on regrettera qu’il ait accepté de jouer ce rôle de relais de l’occupation jusqu’au discrédit quasi total de son “autorité”), tandis que la colonisation se développe jour après jour en Cisjordanie. Cela explique également qu’aucune proposition de règlement du conflit sur la base de la ligne d’armistice de 1949 (la “ligne verte”) n’ait jamais reçu la moindre attention d’aucun gouvernement israélien bien qu’il s’agisse des accords internationalement reconnus (voir les résolutions 242 et 338 des Nations unies, toujours évoquées pour être aussitôt oubliées). On n’en veut pour exemples récents que l’interruption unilatérale par Ehud Barak des discussions de Taba en janvier 2001, l’appel du sommet de la Ligue arabe en 2002, les déclarations indirectes mais clairement orientées dans ce sens et récemment redites de la part du Hamas, pour ne retenir que quelques éléments récents. Il y a bien longtemps que la formule “les territoires contre la paix” n’est plus une option pour les Israéliens qui confondent méthodiquement (innocemment?) négociation et diktat. Il a fallu quarante ans pour que soit reconnu, avec la première Intifada, le fait national palestinien. Depuis lors, à l’exception notable de Rabin, les différents Premiers ministres se sont employés à démontrer qu’ils sont les seuls maîtres du calendrier politique.

La bien nommée opération “Plomb durci” répond, après bien d’autres, à cette volonté d’inculcation. L’offensive “nous a permis d’atteindre des objectifs dont personne n’aurait pu rêver il y a quinze jours. Concernant les coups portés au Hamas, ils n’en ont pas encore conscience. Ils comprendront quand ils sortiront de leur cachette. La décision du Conseil de sécurité ne nous a pas lié les mains”, se félicitait un haut-gradé.

Au-delà de toute considération morale sur l’effroyable gâchis humain dont nous sommes tous les témoins atterrés et impuissants, il faut se demander à quel moment les leaders israéliens vont prendre conscience des effets dévastateurs de cette pédagogie noire. Combien de vocations à l’attentat-suicide sont nées ces derniers jours ? L’”opération” ne pouvait être que sanglante et l’on sait bien que si elle se poursuit, d’autres massacres vont se produire car il ne peut en aller autrement. Puis il y aura un cessez-le-feu et d’autres attaques suivront, et d’autres encore, jusqu’au retournement du rapport de forces qui ne manquera pas de se produire. Israël deviendra alors, peut-être, un objet de compassion. L’exaltation grandissante du mythe de Samson et des martyrs de Massada prend dans ce contexte l’allure d’une prophétie en cours d’autoréalisation.

Les amis d’Israël sont ceux qui pointent cette perspective finale et poussent à un renversement des hypothèses fondamentales de la politique israélienne. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour les Israéliens.

L’analyse de l’enchaînement des tirs aveugles du Hamas sur le sud d’Israël et des inévitables ripostes de Tsahal est un exercice stérile. Les uns ripostaient au blocus, les autres ripostaient aux ripostes, on choisit sa version en fonction de son camp. Reste que ledit blocus est une décision israélienne et qu’aucun pays au monde ne peut tolérer d’être – à la lettre – mis intégralement en prison. Rappelons que c’est Israël qui a mis l’Autorité palestinienne hors jeu à Gaza. Dans quel but sinon d’avoir le Hamas au pouvoir et de poursuivre son éternelle leçon en faisant de ce territoire une prison autogérée, où se succèdent les opérations punitives ?

Les tirs de roquettes et de missiles sur Israël sont une source d’angoisse pour un nombre croissant d’Israéliens, et il n’est que juste de condamner le Hamas sur ce point. Mais prétendre que le Hamas représente une menace pour l’existence d’Israël n’est pas sérieux. Ehud Barak, lorsqu’il était premier ministre, attendait de ses interlocuteurs palestiniens qu’ils reconnaissent non seulement l’État israélien, mais sa légitimité en tant qu’État juif. Il leur demandait, en d’autres termes, de se faire sionistes s’ils voulaient devenir de véritables partenaires, pour se désoler ensuite de ne pas avoir de partenaire.

La détestable habitude des gouvernements israéliens successifs de choisir et d’écarter à leur guise les représentants de leurs adversaires tient tout entière dans leur conception exclusivement militaire de la sécurité. Ils ne sauraient, dès lors, la confier à d’autres et on les comprend. Mais ce sont les prémisses de ce raisonnement qu’il faut revoir. La résolution du conseil de sécurité appelant le 9 janvier à un cessez-le-feu immédiat et renvoyant les deux parties dos à dos est un revers diplomatique pour Israël car les États-Unis ont jugé qu’ils ne pouvaient pas s’y opposer. Souhaitons que cet échec soit compris comme une ébauche de signal et regrettons que ce soit le message inverse qui ait été jusqu’à présent toujours adressé à Israël, non seulement de la part de Washington, mais aussi depuis l’Europe. Ainsi, il est certain que la sécurité d’Israël doit être reconnue comme un impératif par l’Europe, mais pas plus ni moins que la sécurité de la Palestine sur son territoire. Cela va peut-être de soi, mais irait beaucoup mieux en le disant, ce qui n’est pas le cas. On repousse tout dialogue avec le Hamas au motif qu’il ne reconnaît pas les traités antérieurs, n’abandonne pas la violence et ne reconnaît pas Israël. Soit. Mais songe-t-on que le raisonnement s’applique de facto à l’identique en sens inverse ? Visiblement pas, puisque le Parlement européen vient, par exemple, de voter le rehaussement de l’accord d’association avec Israël, en faisant un quasi-membre de l’U.E. Des pétitions appelant à suspendre ces accords circulent, les lecteurs de Causeur, dont je suis, sont ici invités à signer et faire signer…

Engagés dans ce louable mouvement de rappel à une sagesse pratique et de condamnation de l’hubris militaro-technologique, allons un pas plus loin, et demandons le remplacement urgent de Tony Blair, actuel délégué du Quartet. Son prédécesseur, l’ancien président de la Banque mondiale James Wolfensohn, avait démissionné, en grande partie à cause des réticences d’Israël à se conformer aux accords obtenus sous l’égide des Etats-Unis. Tony Blair, l’homme qui a rendu possible la guerre en Irak (et qui, notons-le, semble exonéré de toute responsabilité dans le désastre qui a suivi), incarne la politique de “W” dans cette région. Il n’y a rien à en attendre, alors qu’un engagement international crédible est urgent. L’arme de destruction massive menaçant toute la région est le statu quo. Au-delà du cessez-le-feu, la levée du blocus et le rétablissement des liens entre Gaza et la Cisjordanie sont la première des réponses politiques à l’emprise du Hamas sur Gaza. La seconde sera de négocier sans préalable avec les représentants que les Palestiniens se seront donnés. Rappelons que depuis Rabin, personne n’a envisagé sérieusement cette option, dont l’alternative est la destruction mutuelle assurée.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 19 Janvier 2009 à 11h15

      grossvak dit

      pour faire écho et partager cette lettre :

      Je suis juif, et aujourd’hui j’ai honte.

      Je suis juif et j’entends ces bruits, ces bombes, ces souffrances qui hurlent. C’est l’histoire qui me revient pour m’éclater à la face. L’histoire que mes parents m’ont légué pour honnir la guerre honteuse. Je suis juif et je vois le sang, le sang qui coule sous les bombes comme à Guernica. Je suis juif et je sais la révolte désespérée contre l’étouffement et la famine du ghetto de Varsovie. Je sais l’indifférence absolue qui précédait, comme à Gaza.

      Je suis juif et je suis frère de racine et d’histoire de ces hommes d’Israël. Ces fils de victimes adossant aujourd’hui l’armure des bourreaux. Quelle honte, quel désespoir de voir ceux qui ont tant souffert, qui ont été tant terrorisés, n’engendrer de leur passé qu’un abomineux dédain pour l’âme humaine !

      C’est à désespérer. Est-ce la victoire posthume d’Hitler que cette sauvagerie distillée ? Est-ce sa victoire que ce reniement de l’humanisme ? Ah ma mère ! Je me souviens lorsqu’enfant tu me fis l’apprentissage de ce gardien d’immeuble qui vous avait averti, il était communiste, puis de ces religieuses vous extrayant d’un Paris devenu trop dangereux. Ah ma mère ! Je me souviens de ce poème d’Aragon où le résistant arménien avait pour derniers mots « vive le peuple allemand » devant les Nazis qui allaient l’achever. Ma mère, où se cache aujourd’hui la dignité de nos frères d’Israël ou de notre famille aveuglée de haine et de conquête ? Ma mère, il était dur de naître en portant les souffrances de vos vies, mais les enfants d’aujourd’hui vont devoir affronter bien pire : la honte !

      Gaza martyr, Liban martyr, Jenine martyr et rien d’autre ne vibre dans leur âme qu’un énervement et une volonté de soumettre ! Que leur demeure t il de sens humain ? N’auraient ils plus qu’un Bush dans les os ?

      Les palestiniens perdent leurs chairs, leur sang, leur terre.
      Les juifs perdent leur âme, aveuglément engagés derrière l’État d’Israël.
      L’horreur s’ajoute à l’horreur sans jamais permettre qu’émerge une étincelle d’intelligence. L’intelligence, la bonne intelligence…. La Paix ! Cette Paix qui en tout lieu du monde a la même science : celle du respect partagé. Cette Paix de Kant pour tous les peuples de la terre.

      Ce respect est honteusement dénié en affamant, en occupant, en excluant, en dominant. Ce déni qui légitime la rage et fait monter les haines. Ce déni qui rend impossible la fin des armes et des souffrances. Ce déni qui nous plonge dans un massacre récurent où la vie n’a plus la valeur d’une vie.

      Le respect, c’est le Droit, partout dans le monde. Le respect, c’est Israël entrant dans la Loi du monde, comme tout le monde. La Loi du monde délimite des frontières depuis 40 ans. Au-delà de ces frontières rien n’est à régenter, à occuper. Des frontières où commence la liberté des autres. Des frontières, tout simplement, comme partout dans le monde. Des frontières pour que monte le respect, premier pas, tout premier pas des humains.

      Pour que demain les peuples partagent leurs rêves et que les frontières soient une invitation amicale aux rencontres.

      Serge Grossvak 07/01/09

    • 18 Janvier 2009 à 14h29

      winidoo dit

      Merci Samuel,

      Mais est-ce que votre renfort ajoute au décryptage ? Nous l’avons compris, Israël et une erreur de l’histoire. Le procès qui lui est fait le donne perdant par anticipation puisque malgré tous ses pêchés, ce pays n’a pas le courage ni l’honnêteté d’envisager sa fin. Que fait-on après avoir dit cela ?

      Votre sonate sur un air connu a, et c’est bien regrettable, le défaut de faire rengaine aux oreilles de ceux qui, de plus en plus nombreux, entendent d’autres sons de cloche. A trop vouloir en faire, vous risquez de conforter le lecteur dans ses réticences à avaler les couleuvres qui font l’essentiel de votre diatribe, laquelle trahit davantage le militantisme pro-palestinien qu’une véritable compassion à l’endroit des pauvres Gazahouis.

      Reconnaissez que, quand bien même le lecteur s’en trouverait ébranlé au point de douter de sa capacité à discerner le vrai du faux, demeurent deux faits indiscutables : le Hamas tire sur les populations civiles israéliennes et vous ne le désavouez pas (mais peut-être avez-vous manqué du temps matériel) Le Hamas pousse l’horreur jusqu’à sacrifier la population civile palestinienne à des fins militaires et vous ne pipez pas mot de cette écrasante responsabilité. Faut-il faire un dessin pour faire admettre que les enfants morts, pas moins sémites que vos frères, sont en droit de réclamer des comptes sur ce silence comme sur le reste ?

      Réaction disproportionnée ! Soit. Si vraiment les Israéliens pouvaient faire cesser les tirs de rockets d’une façon moins brutale, alors ils sont condamnables. Faut-il être Arabo-musulman ou Palestinien ou pro pour être révolté par les premières images qui nous sont données à voir ? Plutôt que de jouer avec le curseur du temps pour, d’étape en étape, de guerre en guerre, donner consistance à l’éternelle culpabilité d’Israël, n’est-il pas temps de sortir de tous les tunnels a ‘faim’ de tourner la page de la haine ? Il ne vous viendrait certes pas à l’idée que ces morts le sont aussi parce que, à l’abri des engins de destruction, d’aucuns, obnubilés par leurs certitudes, fondées ou pas, n’ont d’autre leitmotiv que de désigner le coupable.

    • 17 Janvier 2009 à 13h43

      khanouff dit

      La cause palestinienne, le conflit, les larmes, le sang, les passions, l’émotion, les engagements, toutes les instrumentalisations arabes, occidentales feront naitre d’ici peu les prochains acteurs de l’extrémisme aveugle qui aurait trouvé dans cette colère contenue, réprimée, étouffée une occasion pour s’exprimer… à sa manière donnant du crédit à l’autre fanatisme en face estampillé à l’étoile de David.