Audiard en lettre Capitale | Causeur

Audiard en lettre Capitale

Un livre raconte le Paris du dialoguiste

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
Né en 1974, Thomas Morales est journaliste indépendant et écrivain.

Publié le 09 avril 2017 / Culture

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Michel Audiard, Paris, 1979. SIPA. 00775066_000001

Tout le monde n’a pas eu la chance de naître dans le XIVème arrondissement. L’Air de Paris donnait de la légèreté aux répliques et le détenteur d’une casquette à carreaux s’avérait être, de facto, un as du stylo. A cette époque-là, se prévaloir d’un lien de parenté avec un acteur, sortir d’une grande école de cinéma ou pétitionner à tout-va étaient de vrais freins à la carrière. On se méfiait du piston comme des galons, les talents se puisaient au fil de la Bièvre. Si vous aviez eu la chance de fréquenter la Communale de la rue du Moulin-Vert, de servir la messe comme enfant de chœur à Saint-Pierre-de-Montrouge vers Alesia et que votre terrain de jeu avec les copains se nichait dans le Parc Montsouris, vous étiez l’élu du box-office.

Un Parisien pure souche dont le pavé était l’indépassable horizon

Quelles plus belles humanités pour un garçon que de s’imprégner quotidiennement d’un Paname encore protégé de la folie destructrice. Si, en plus, vous aviez en pogne un CAP de soudeur, les Champs-Elysées s’ouvraient à vous : sportives italiennes, contrats à sept chiffres, lettres majuscules en haut de l’affiche et actrices en pamoison à la seule vue de votre calvitie. Avant de se mettre au vert, du côté de Dourdan, Michel Audiard (1920-1985) demeura un Parisien pure souche dont le pavé était l’indépassable horizon. De cette enfance populaire, il en a tiré une verve bistrotière. Et ses lectures érudites lui ont permis de réécrire, à sa façon, narquoise et nostalgique, la mythologie d’une capitale sous cloche. Philippe Lombard vient de sortir aux éditions Parigramme : Le Paris de Michel Audiard – Toute une époque ! . Un vade-mecum qui retrace l’épopée audiardesque de la Porte d’Orléans à l’avenue George-V, qui recense les lieux de tournage et, plus généralement, tous les endroits intra-muros que le scénariste-réalisateur-écrivain a foulés durant sa vie. « Le Paris d’Audiard est donc celui d’avant-guerre, d’avant les désillusions sur la nature humaine, le Paname des bistrots du coin, des bougnats, des Halles… » avertit l’auteur, en guise d’amuse-bouche.


Michel Audiard 1/6 par alcyon12

Cap vers la Rive Gauche de Paris

Ça commence non loin de Denfert, dans cette Rive Gauche jadis plébéienne et gouailleuse, qu’Audiard n’hésitait pas à dézinguer. « On a les monuments les plus laids de Paris » avançait-il, pour souligner la tranquillité du quartier. A l’entendre, un repoussoir à touristes. Le Lion de Belfort lui inspirait des aigreurs d’estomac, le qualifiant même de « crapulerie de bronze ».  Il était plus tendre avec le marché du boulevard Edgar-Quinet et la rue de la Gaîté. Inscrit à l’Union Vélocipédique du XIVème, le p’tit cycliste fit la connaissance d’André Pousse, un seigneur du Vel d’Hiv, et entra à jamais au royaume de la petite reine. On se promène avec Audiard dans une ville occupée par les allemands avec son lot de malheurs : l’exode, le marché noir, la délation, la nécessité de trouver à manger et d’échapper au STO. Cette période sombre s’achèvera par une Libération au goût tout aussi amer, l’épuration sauvage et le lynchage à mort de Myrette, une môme du quartier, lui donnèrent à jamais la nausée. En un tour de piste, le livreur de journaux se retrouve critique cinéma, puis virtuose du scénario sous l’œil d’André Hunebelle. Il est temps de quitter le populeux XIVème pour arpenter le Triangle d’or. Le monde du cinéma tourne autour du Fouquet’s. Les « Premières » se déroulent au Balzac et les affaires se signent dans les palaces alentour. Le poulbot s’est bien acclimaté au luxe. Il a pris possession de la chambre 102 à l’Hôtel de la Trémoille, il y écrit désormais et reçoit ses amis de passage. Patrick Modiano ou Jean Carmet lui rendent visite.

Ce petit guide fort bien illustré fourmille de références et répertorie de nombreux « sites cinématographiques » (maisons closes, commissariats, hippodromes, etc…) ainsi que les professions parigotes prisées par Audiard à l’écran (taxi, truands, policiers, filles de rue, etc…). Saviez-vous, par exemple, que l’accident de solex, en ouverture de « Tendre poulet », comédie de Philippe de Broca qui oppose Philippe Noiret et Annie Girardot a été filmé à l’angle de la rue de Poitou et de la rue Debelleyme dans le Marais ?

« Le Paris de Michel Audiard – Toute une époque ! » de Philippe Lombard – Editions Parigramme – 180 photographies et documents.

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    • 10 Avril 2017 à 16h46

      Robinson dit

      Audiard, un talent d’une autre époque, comme R. Fallet, M. Aymé, G. Brassens, et tant d’autres aujourd’hui disparus.
      Que diraient-ils à la Ville de Paris qui supprime les bancs publics parce que ça fait prolo ? mais peut-être qu’il n’y a plus d’amoureux à Paris.

    • 10 Avril 2017 à 8h27

      Habemousse dit

      Merci de prêter votre style talentueux à cet autre talent qu’était Michel Audiard.

    • 9 Avril 2017 à 20h13

      Amaury-Grandgil dit

      suite..;
      pardon des SDF. S’ils aiment la fête ils ne l’apprécient qu’entre gens de bonne compagnie. Il faudrait voir à ne pas mélanger les torchons et les serviettes ?

      Michel Audiard, le dialoguiste légendaire du cinéma français, aimait la jactance et Paris. Il était un gamin du XIVème et de la rue. Il vendit des journaux, parcourant inlassablement sa ville en long en large et en travers, écoutant, lisant, lisant encore, lisant jusqu’à la fin de sa vie. Il avait le goût du verbe, des livres, du mot juste et de la bonne formule. C’est la qualité que l’on prête le plus aux « titis » parisiens. Ainsi qu’il le dit lui-même dans l’ouvrage,avec Albert Simonin, pourtant le parler Audiard n’existait pas. Les truands ne parlaient pas comme ça, les putains étaient moins spirituelles et les flics moins doués pour faire mouche en deux mots. Pour paraphraser Mireille Darc témoignant dans le livre, c’était un « argot littéraire, un argot d’intellos ».

      Tout cela avait néanmoins le goût des rues parisiennes. Audiard exagère un peu, il s’inspirait dans ses dialogues de la manière de parler de ses acteurs piquant à Bernard Blier, Gabin ou Lino Ventura leurs petites phrases. Pour reprendre le terme d’Annie Girardot, elle aussi vraie parisienne, Il y avait le « sel et le poivre » qui font tellement défaut aux conversations actuelles tellement soucieuse de gravité dorénavant. Audiard n’aurait su avoir autant de prétentions lui qui pendant l’Occupation avait bien vu que la nature humaine si elle peut donner le meilleur se laisse surtout aller au pire, à l’avidité, à la haine. Il avait vu les résistants de la dernière heure, les vaillants apprentis coiffeurs de l’Epuration.

      Le jus de la rue, mon grand-père m’en a transmis l’appétence. Le parler Audiard je n’avais pas besoin d’aller bien loin beaucoup de mes proches en étant proches sans avoir eu besoin d’aller à Berlitz. Bien entendu, on a également le droit de ne pas aimer Paris, ou Audiard, ou la belle jactance, on a le droi

    • 9 Avril 2017 à 20h12

      Amaury-Grandgil dit

      Il avait aussi une belle formule sur l’argot et le fait de feindre de le parler sans naturel…

      Le Paris d’Audiard a quasiment entièrement disparu métastasé par la gentryfication, les bourgeois « équitables » et, ou « durables », « citoyens ». Il est pourtant encore là, plus ou moins présent, caché dans des endroits que les prétentieux, les malfaisants ne connaissent pas. Il reste des traces, des vestiges pour qui veut bien les voir. Le Paris d’Audiard était celui des petites gens, des gamins combinards, des petits voyous gouailleurs, des escrocs à la petite semaine un rien mythomanes, des filles faisant le trottoir et s’usant petit à petit entre « l’affectueux du dimanche » et le client « qui venait en voisin ».

      On s’y mélangeait, on s’y fréquentait, on s’y parlait entre prolos et notables, bonnes dames et catins. Les milieux se croisaient, se jaugeaient, parfois aussi échangeaient autre chose que des cartes de vœux. Les plus riches étaient dans la « part de gâteau » décrite par Céline dans le « Voyage au bout de la nuit », de l’Arc au Triomphe aux serres d’Auteuil. On n’allait pas dans le XVIème, on n’y croisait que des petits vieux, des matrones sans âge, parfois des sous-maîtresses montées en grade, ayant fidélisé le client d’une manière ou d’une autre.

      Il n’y a quasiment plus de véritables parisiens, seulement des parvenus, des bourgeois de province vaniteux qui singent des manières qu’ils s’imaginent aristocratiques, ou libertaires dans le même temps. Il y a bien longtemps que Madame Verdurin, sans doute elle aussi sujet vedette au « Chabanais » ou au « On two two » dans sa jeunesse », a fait la peau de la duchesse de Guermantes, et sans sommation encore. Ces cloportes se faisant passer pour des grossiums détestent tout autant que leurs ancêtres les classes dites dangereuses.

      Ils aiment le divertissement gentillet, la cuisse bronzée, musclée et citoyenne. S’ils veulent bien picoler ils réprouvent le comportement peu raisonnables des cloches pardon

    • 9 Avril 2017 à 20h09

      Amaury-Grandgil dit

      Il appelait le Lion de Denfert “l’encrier”…
      Verve bistrotière ? Le français d’Audiard est du classique, du littéraire mousse et pampre. S’il s’inspire des formules qu’il entend dans la rue son matériau premier est essentiellement tiré de son immense culture.
      Il av