Fallait-il attendre avant de publier ces lignes ? Au pic émotionnel de la « Marche républicaine », elles pouvaient ne pas être comprises. Un peu comme à la fin d’une première séance d’analyse : malgré l’évidence des désordres psychiques exposés longuement par le patient, celui-ci est incapable d’appréhender la moindre interprétation. Mobilisant ses défenses frontales, il la réfute, s’en prend à l’analyste qu’il accuse de tous ses maux. Mû par notre cœur sorbonnard, nous avons, comme tant d’autres, « marché » pour dénoncer la barbarie des assassinats et encourager la résurgence d’un esprit critique, imprimé au XVIIe siècle par Descartes mais englouti par des décennies d’irresponsabilité politique, le tout au nom d’un impératif de paix sociale et d’entente confessionnelle. Comme au Liban. Une certaine acuité de la conscience nous a toutefois rappelé à l’ordre : ce dimanche 11 janvier nous est apparu comme un étrange exercice d’expiation collective, agrégeant sur son passage nombre de rancœurs disparates, de frustrations mêlées de désillusions, et trahissant in fine un profond désarroi de la société française. Une sorte de Yom Kippour hexagonal dont le caractère laïc le priverait du pouvoir ex opere operato. Soyons honnête jusqu’au bout : nous est venu spontanément à l’esprit, à propos de cette manifestation, le film de science-fiction « L’âge de cristal » (1976) : la mort dissimulée sous la jouissance partagée d’une renaissance. Le lendemain, une étudiante de l’Université de Nice nous apostrophe en cours : « Laissez-nous rêver ! » Son appel au rêve traduit-il « la négation partielle et la déformation de la réalité ?[1. Sandor Ferenczi, Le traumatisme, Petite Bibliothèque Payot, n° 580, 2006, p.147.] »

La masse « spontanée » des participants à cette cérémonie rédemptrice, certes, impressionne. Elle ne laisse aussi d’inquiéter tant nous savons combien l’être humain cherche à se délester et à diluer dans la foule anonyme la tragédie de ses pesanteurs individuelles. La projection vers l’extérieur est « notre première mesure de sécurité contre la douleur, la peur d’être attaqué ou l’impuissance[2. Mélanie Klein & Joan Rivière, L’amour et la haine, Petite Bibliothèque Payot, n°18, 2001, p.26.] ». L’encadrement du défilé par les politiques n’a d’ailleurs pas tardé, histoire d’amnistier les alertes successives mais ignorées, à droite comme à gauche, du terrorisme en France. Des amis parisiens se plaisaient à nous le rappeler : en 1995, une réunion interministérielle évoque la menace des banlieues dans les dix années à venir. « Quoi faire ? » demande un participant : « rien, lui répond-on, nous n’avons pas les moyens d’éteindre des incendies qu’il ne faut par conséquent pas allumer ». En octobre 2007, un des principaux responsables de l’UCLAT, l’Unité française de Coordination de la Lutte antiterroriste, déclare à la presse : « Nous sommes au plus haut niveau d’élévation de la menace terroriste. » Laissons aux spécialistes le soin d’éclaircir eux-mêmes ce qui apparaît au profane comme une énigme.

Dernier motif de nos doutes : déjà fragilisé par une fragmentation catégorielle (« Je suis juif » « Je suis flic »…), le slogan « Je suis Charlie » se voit en outre menacé par une récupération tout comme le vocabulaire de certaines « valeurs républicaines » s’est mué – pour prolonger le concept de « malthusianisme verbal » énoncé par Roland Barthes sur le français – en un « idiome sacré » aux prétentions universelles mais désincarnées. « Je suis Charlie » pourrait à terme ressembler au français académique du XVIIIe siècle, éloigné de sa base, séparé de son « étendue sociale » : flamboyant mais creux. Rien du contre-investissement psychique obligatoire afin d’endiguer le flux djihadiste. Entre espoir et crainte, la lucidité commande : souffler sur l’étincelle pour aviver une flamme que d’autres s’emploieront à éteindre.

Photo : Wikimedia Commons

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