Emploi public: refouleurs et refoulés | Causeur

Emploi public: refouleurs et refoulés

Puisqu’on vous dit que les rôles sont déjà distribués!

Auteur

Olivier Prévôt
anime le site et la revue L'Esprit de Narvik et le blog Les Carnets de Betty Poul sur Causeur.

Publié le 26 juillet 2016 / Société

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Tandis que se préparait l’attentat, le gouvernement nous invitait à réfléchir sur les discriminations.

(Photo : SIPA.00524991_000008)

Au moment où s’est produit l’attentat de Nice, j’étais à Paris. Si j’en crois l’historique de mes notes, c’est même au moment exact où se déroulait la tragédie que j’ai commencé à étudier le rapport L’Horty, intitulé Les discriminations dans l’accès à l’emploi public. J’ai l’air de présenter un alibi… En fait, je veux juste souligner ce curieux télescopage : tandis qu’un terroriste fauchait une centaine de personnes, j’étais invité, en tant que citoyen, à m’interroger sur le racisme supposé de la société française.

« Télescopage » mais pas tout à fait « hasard » : ce rapport a été commandé en mars 2015 dans le cadre de la vaste introspection proposée par le gouvernement après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher, dont on se souvient qu’une partie de la population refusa de les désavouer (quand elle ne les approuva pas bruyamment). Pour « expliquer » ce mouvement d’opinion qu’on ne pouvait plus dissimuler, Manuel Valls proposa le terme « d’apartheid ». Peu s’émurent de l’insulte et du blanc-seing moral qu’elle délivrait à nos ennemis – n’est-il pas légitime de lutter contre l’apartheid par tous les moyens ? Tous les Kouachi de ce pays ne seraient-ils pas, finalement, que des indignés un peu expéditifs ?

Quelques mois plus tard, ce rapport sur les discriminations (rendu public la veille de l’attentat de Nice) fit la joie de commentateurs progressistes. Ah, on la tenait la preuve que notre bon vieux principe d’égalité dissimulait une inégalité de fait, plus ou moins volontaire ! Étrange lecture qui fait fi de toutes les prudences du rapport et de l’échec de son auteur à mettre en lumière ce qui n’existe pas : une discrimination dans l’accès à l’emploi public des populations issues de l’immigration récente. L’auteur souhaite « mettre en œuvre une stratégie particulière de révélation du fait discriminatoire » (p. 57). À une exception près (dans la fonction publique hospitalière, pour un poste d’infirmière), il n’y parvient pas.

Cette impasse est passionnante. Elle nous raconte l’univers mental de la galaxie antiraciste. Comme tout discours délirant, celui-ci s’arrime d’abord à la réalité. Tandis que 14 % des Français de souche (qualifiés de « natifs ») sont en emploi dans la fonction publique, seuls 10 % des descendants d’immigrés se trouvent dans la même situation (p. 23).

On passera sur le fait que ces 14 % ne sont pas nécessairement une preuve de bonne santé économique. On n’insistera pas non plus sur ces quatre points de différence que des modérés auraient pu considérer comme certes significatifs mais pas non plus criants : le verre est aussi à moitié plein. Sans être nécessairement mal intentionné, un observateur pourra juger que ce décalage peut-être lié au temps, et qu’entre une citoyenneté acquise et une citoyenneté vécue, il peut y avoir mille petites étapes qui prennent plus que les cinq-six ans séparant une naturalisation (à sa majorité) et l’entrée véritable dans la vie active. Cette hypothèse optimiste n’est nullement envisagée.

Une discrimination qui s’opèrerait à l’insu du recruteur lui-même ?

Avec l’obstination du loup dans la célèbre fable de La Fontaine, le professeur L’Horty s’obstine : s’il n’y a ni discrimination légale, ni discrimination délictueuse, c’est que celle-ci s’opère à l’insu du recruteur lui-même (p. 23 et 29). Le « c’est donc quelqu’un des tiens », a ici sa variante :« c’est quelque chose d’inconscient en toi ». Tel le jeune paroissien travaillé par l’appel de la chair, nous sommes invités à une sorte de vigilance à l’endroit de nos penchants coupables. On se gardera alors d’interroger la curiosité insistante et l’intérêt têtu du confesseur pour la chose…

Le professeur L’Horty, dans sa rigueur universitaire, n’élude en revanche pas une autre hypothèse : celle de l’auto-discrimination (« la discrimination nourrit l’auto-sélection des candidats », p. 10). Il n’y a là que du bon sens : si l’on se sent par avance vaincu, on hésite à se lancer dans le combat. On pourra prolonger le raisonnement : à force de se considérer comme un discriminé, on finit par l’être.

Il n’est pas rare que sur le divan du psychanalyste, le mal-aimé se découvre mal-aimant. Derrière le mal-être et la souffrance dont on se sent victime, se dissimule fréquemment une hostilité qui n’ose pas dire son nom. Une fois au clair avec sa pulsion, le patient découvre qu’il a autour de lui des gens pas si mal disposés à son endroit. C’est peu dire que le professeur L’Horty est loin de ce type de considérations.

Pour dire les choses de manière triviale, on peut dire qu’on ne peut pas klaxonner le dimanche soir à la victoire du Portugal (sans être en aucune façon d’ascendance portugaise)… et postuler le lendemain à un emploi public, supposé, tout de même, au service de la nation. J’irai même plus loin : plus on s’interdit de klaxonner (refoulement de la pulsion), plus il est urgent de renoncer à l’exercice de sa citoyenneté, discriminé que l’on est.

Là où les choses se corsent un peu plus encore, c’est quand on analyse ce présupposé de l’auteur du rapport : devenir fonctionnaire de la République française, les fils de l’immigration ne rêveraient que de cela. S’ils sont moins représentés dans la fonction publique, c’est qu’on leur barre la route. Nous autres « natifs », biberonnés au Code général de la fonction publique, serions à la fois aimés et enviables. La foule des descendants de l’immigration ne rêverait que de nous rejoindre – et c’est nous qui, à notre insu bien sûr, lui refuserions ce privilège. Il va de soi que ce type de fantasme ne peut sévir que dans certains cercles de la fonction publique, plutôt épargnés par le gel du point d’indice et les difficultés d’exercice du métier. Prof au Blanc-Mesnil ou postier à l’Elsau (Strasbourg), on ne se sent guère enviable.

Derrière l’aveuglement vis-à-vis de l’autre, il y a souvent du refoulé vis-à-vis de soi. Les élites ne peuvent envisager l’hostilité, l’irrédentisme culturel d’une partie de la population d’origine immigrée, ou même sa seule réticence à s’intégrer, ou encore les sentiments contradictoires des déracinés, partagés entre attachement et rejet de leur patrie d’adoption. Les élites ne peuvent considérer ces populations que comme victimes de discriminations, volontaires ou non.

Je propose l’hypothèse suivante : et si c’était ces élites qui projettent sur les « natifs » un soupçon de discrimination et sur les immigrés un désir d’assimilation forcené, et si ces élites qui mettent en scène le combat de l’ombre et de la lumière étaient elles-mêmes hantées par la nostalgie de la toute puissance coloniale où, subjugué, l’esclave rêve de devenir le maître ? C’est là une réalité psychique : voir dans l’autre un envieux, ce n’est pas que se rassurer narcissiquement sur son statut d’enviable, c’est désirer la subordination de l’autre.

Il serait peut-être temps de considérer cet autre comme sujet, y compris de sa propre violence. Et pas seulement à Nice.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 29 Juillet 2016 à 2h08

      Ladioss dit

      Dans l’époque de folie que nous vivons, il est bon de pouvoir parfois se dire que ce n’est pas nous qui sommes fous mais le monde qui nous entoure. Merci.

      Je suis persuadé que ce que subit actuellement le monde occidental pourrait très grossièrement être ramené à une nouvelle lutte des classes où les élites auraient réussies l’OPA parfaite sur ce qu’on appelle “La gauche”, la bonne conscience étant toujours une partie importance d’une bonne domination de classe.

      Comme l’explique ce papier du Gatestone Institute qui a circulé dans la journée, nos élites ne peuvent pas nous protéger du terrorisme car elles ne le peuvent pas : ça les obligerait à remettre en cause un logiciel politique dominant depuis trente ans et selon lequel “petits blancs” = coupables, “musulmans” = victimes.

      Au vu du manque de volonté de notre gouvernement depuis l’épisode Charlie pour lutter contre le terrorisme, vu les mesures inefficaces et purement d’affichage prônées, j’en suis venu à une certitude : nous ne seront pas protégé car la volonté politique c’est pas là; ce qu’attends notre gouvernement pour agir vraiment, ce qu’il appelle de ses voeux, ce qu’il souhaite de tout son coeur, c’est qu’un groupe de crétins de l’extrème-droite décident à leur tour de faire sauter des gens, en représailles. Ça serait le seul moyen pour la gauche de retrouver un monde qui aurait un semblant de sens pour elle, un monde où les gentils sont les victimes et les méchants sont blancs.

    • 26 Juillet 2016 à 23h16

      Muys dit

      Merci pour cet excellent article. Décidément, cela fait du bien de voir qu’il existe encore des personnes qui pensent normalement.

      Juste une précision : quand on dit que 14% des français “natifs” sont en emploi dans la fonction publique contre seulement 10% des descendants d’immigrés, cette statistique est elle faite année par année ou globalement ? Dans le premier cas, cela signifie qu’on a plus de chance d’entrer dans la fonction publique si on est “natif” que si on est descendant d’immigrés, ce qui justifie le débat.

      Mais si on prend la population globale, on est dans la manipulation.

      En effet, l’immigration maghrébine (c’est bien d’elle dont on parle)étant un phénomène récent, cela ne fait qu’une vingtaine d’années que les descendants d’immigrés sont en âge de postuler dans la fonction publique. Il est donc logique que l’on ne trouve pas de descendants d’immigrés parmi les fonctionnaires âgés, ce qui crée un déséquilibre de fait, lequel devrait se résorber mécaniquement après le départ à la retraite de ceux ci.

      Comme s’est résorbé l’écart de durée de vie entre les hommes et les femmes lorsque les générations ayant vécu les guerres mondiales (surtout la première) se sont effacées.

      En attendant, dans mon quartier parisien, tous les postiers sont d’origine maghrébine sauf un, qui est … black !!!

    • 26 Juillet 2016 à 18h40

      LU980 dit

      d’un côté comme de l’autre, on élude le problème. Ne parler que de cette discrimination là, est discriminant pour les autres discriminations qui existent tout autant et imaginer que l’on s’”auto-désélectionnerait” pour diverses raisons arrangent bien certains. Quant aux résultats des concours qui résulteraient de la responsabilité des parents ou de celles des candidats, ils satisfont un bon nombre d’autres bienheureux.
      l’égalité n’est pas toujours égalitaire et les concours qui remettent à zéro des pendules du 1er siècle avec celles du 21 ème siècle présentent une injustice.

    • 26 Juillet 2016 à 17h43

      Jojo++ dit

      Il est peut-être bon de rappeler que l’accès à la fonction publique se fait sur concours, et que d’importantes communautés immigrées connaissent un échec scolaire massif. Il faut comparer avec l’ensemble des salariés, public et privé confondus. Les populations issues de l’immigration du sud de la Méditerranée ont des situations moins rémunérées que les populations d’origine. En revanche, il faut noter que les populations issues des autres immigrations (européennes et asiatiques), ont des revenus et des situations supérieurs aux populations d’origine.

      • 26 Juillet 2016 à 17h56

        thd o dit

        Oui, mais il est trop facile d’imputer cet échec scolaire massif au “système”. C’est quand même d’abord le rôle des familles d’élever et de faire travailler leurs enfants.

        Dans l’enquête TEO, page 50 :

        https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19558/dt168_teo.fr.pdf

        on voit les niveaux scolaires atteints par pays d’origine des parents.

        Et on observe que les femmes originaires du Maghreb réussissent beaucoup mieux que leurs frères, scolarisés dans les mêmes établissements ; que les Tunisiens et Marocains réussissent mieux que les Algériens ; que les Turcs ont encore des résultats différents…

        Donc, comme vous le dites, seuls des idéologues peuvent encore essayer d’imposer leur culture de l’excuse.

        • 26 Juillet 2016 à 18h37

          Jojo++ dit

          Absolument, le système fait le maximum pour eux, je le sais, j’ai donné, mais on ne peut rien face au mur du refus. Le problème vient des modes anthropologiques, et aussi du fait qu’on ne peut vraiment apprendre que si on a envie de ressembler à ce que représente le prof. Or, dans ces familles et dans ces milieux, on met justement en garde les jeunes de ne pas s’assimiler à la culture supposée impie des enseignants.

      • 26 Juillet 2016 à 18h00

        durru dit

        Il y a quand même une volonté politique de faire durer cette situation. Evidemment que les familles sont les premières responsables.
        A ne pas oublier l’explosion du nombre de familles monoparentales ces dernières années. On parle de volonté politique à ce sujet également? Non, on va énerver du monde…

    • 26 Juillet 2016 à 17h04

      Pig dit

      Les autres discriminations sont passées par pertes et profits. Rien sur la discrimination des hommes dans l’accès à l’Education nationale, à la Justice (par exemple). Puisqu’il y a beaucoup plus de femmes enseignants et juges, c’est forcément que les hommes sont discriminés, non ? 

      • 26 Juillet 2016 à 17h21

        thd o dit

        En médecine également.

      • 26 Juillet 2016 à 17h36

        Jojo++ dit

        Vous ne croyez pas si bien dire. J’ai connu des cas d’étudiants refusés inexplicablement aux fonctions de professeur des écoles, dont l’accès est beaucoup plus facile pour les femmes.

        • 26 Juillet 2016 à 17h37

          thd o dit

          L’accès se fait sur concours.

    • 26 Juillet 2016 à 15h13

      Sancho Pensum dit

      Et dans l’inconscient de l’esprit de Breivik, c’est quoi qu’il y a ? Du vrai gros bon racisme ? De la psychanalyse à deux balles ?

    • 26 Juillet 2016 à 13h19

      Lecteur 92 dit

      S’il y a un racisme en ce moment, il n’est peut être pas dans le sens que l’on croit!

    • 26 Juillet 2016 à 13h02

      thd o dit

      Ce rapport est évidemment complétement débile, car les immigrés (et descendants de) n’ont pas la même place sociale initiale. Ils s’élèvent, en fonction de leurs capacités éventuelles, peu à peu dans l’échelle sociale, et ceci dans tous les domaines.

      Ce rapport est le résultat des idées fausses propagées par Bourdieu, du dogme qui voudrait qu’hommes/femmes, classes populaires/classes moyennes et même issus de/français blancs de culture grecque et latine de religion chrétienne aient les mêmes goûts et les même aspirations. Ce qui, empiriquement, n’est pas le cas.

      Sur le plan politique, ce rapport est le résultat de la honteuse démagogie de Sarkozy avec sa discrimination positive ; du clientélisme des politiques ; et de leur volonté forcenée de nous faire mal avec l’immigration.

      Enfin, comme Elisabeth Levy l’avait déjà remarqué lors de débats sur le même thème, cela doit être encore vrai qu’il y a une surreprésentation de juifs dans les médias. Les auteurs du rapport et leur politiquement correct ne le mentionneront pourtant pas (sans même parler de dire qu’il faut modifier à toute force cette situation), ce qui montre bien qu’on nage dans la partialité et le n’importe quoi idéologique.

      Promotion au mérite des individus, c’est la seule manière de procéder.

    • 26 Juillet 2016 à 11h50

      L'Ours dit

      Je vais vous dire un truc: les discriminés me tapent sur le système. Oui! j’en suis d’accord, ils subissent une injustice et j’aimerais qu’il en soit autrement. Mais à chaque fois que j’ai entendu l’un d’eux, pour quelle raison que ce soit, refus d’emploi, de logement, délit de faciès, contrôle routier etc. Contre qui gueulent-ils? La société! Nous! Tous ce qu’ils considèrent ne pas être eux.
      Voyez-vous si toute ma famille se comportait mal et qu’on me refusait quoi que ce soit alors que je me comporte bien, ce serait injuste, mais c’est d’abord à ma famille que j’en voudrais pour avoir jeté la suspicion sur moi. Mais cela, je ne l’entends jamais!

      • 26 Juillet 2016 à 11h56

        eclair dit

        l’ours

        s’il y a discrimination c’est envers les natifs.

        si les fonctionnaire represente 14% de la population des natifs et 10% des issus.

        Si tu raisonnes par classe d’âge et non sur le total de la population les chiffres donnent une autre vision.

        il y a 40 ans il y avait peu d’issu de l’immigration naturalisés.

    • 26 Juillet 2016 à 11h46

      eclair dit

      l’auteur comme celui responsable de cette étude fait une erreur d’analyse.

      10% signifie au contraire que les issus de l’immigration ont une discrimination positive pour devenir fonctionnaire au détriment des natifs.

      La carrière d’un fonctionnaire est de 35-40 ans à peu pres.

      C’est à dire à une époque où il y avait peu d’issu de l’immigration par rapport au total de la population.

      Il faut raisonner par classe d’âge.

      • 26 Juillet 2016 à 23h19

        Muys dit

        Oups, pas vu votre message avant d’écrire le mien.