Attentats: l’évasion morale | Causeur

Attentats: l’évasion morale

Cette société marchande qui ne connaît pas le deuil

Auteur

Maurice Merchier
est professeur honoraire de sciences sociales en classes préparatoires.

Publié le 18 juillet 2016 / Économie Médias Société

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La Promenade des Anglais le 17 juillet 2016 (Photo : SIPA.AP21923250_000024)

Les mots sont tellement galvaudés. L’indignation, et tous les termes associés ont été tellement gaspillés à d’autres occasions que l’on se trouve démuni face à l’événement, et réduit à l’impuissance d’exprimer la force de l’émotion. Il est aussi vain, dans le cadre d’un article, de s’aventurer sur le chemin plutôt encombré de l’arbitrage entre les contradictoires mais néanmoins indispensables explications du djihadisme, comme dans celui à l’inverse peu foisonnant des moyens de s’en protéger. Pourtant, il est une chose, habituellement inaperçue que le fait tragique éclaire : la force de la logique marchande de notre société du spectacle, s’illustrant par le fait qu’une partie de ses protagonistes est en position de s’arroger le droit de se dispenser de la décence morale ordinaire. Le coup de projecteur est fortuit, involontaire, indirect : ce qui est mis en lumière n’en est pas la cible, mais se fait aveuglant par un effet de miroir collatéral, en quelque sorte. Quand l’ensemble de la vie sociale « tourne » normalement, cela passe inaperçu ; mais quand tout devrait s’arrêter un moment, on s’aperçoit qu’un vaste secteur de la société fonctionne à plein régime et se place de ce fait hors de la loi morale.

Déjà les vacanciers en bermuda, le matelas pneumatique fluo sous le bras, jettent en badauds des regards curieux et – admettons-le – émus sur les traces du drame, Il s’agit là de comportements individuels ; mais peut-on en dire autant du maintien de la plupart des manifestations festives ?

Il fut un temps – pas si lointain – où le deuil national, c’était la fermeture des écoles, des administrations publiques, de la bourse, des théâtres et des cinémas et l’annulation des compétitions sportives. Il est réduit de nos jours aux drapeaux en bernes et aux minutes de silence, et si certaines manifestations sont supprimées, c’est davantage pour des raisons de sécurité.

Mais, bon… Là n’est pas le plus choquant. D’abord parce que la vie festive est précisément ce à quoi s’attaquent les djihadistes ; Elisabeth Lévy écrivait le 16 novembre : « Je crois, pour ma part, qu’ils s’en prennent effectivement à ce que nous avons de plus cher : la fête et la consommation ». Il faut donc, comme on dit, que la vie reprenne ses droits, y compris le « le droit de mener une existence banale, agréable et vaine », pour prouver aux terroristes qu’ils n’auront jamais gain de cause.

Ensuite, il faut prendre acte du fait que le temps des deuils ostentatoires et longs est révolu. Refoulons donc la désespérance ou la nostalgie, et efforçons-nous de croire que l’émotion, comme le reste, si elle s’individualise et s’intériorise, n’en reste pas moins intense et partagée, ce dont quelques micros-trottoirs de circonstance seront censés nous convaincre. On peut même penser qu’à l’intérieur des manifestations collectives de toutes sortes, des paroles, des silences, des regards inhabituels seront les signes discrets d’une réelle tristesse collective. C’est ailleurs que se manifeste l’indécence…

Dispensés de tout respect du deuil national

Elle est du côté des médias. Une forte proportion de ses acteurs se dispense allègrement de tout respect du deuil national. Si les humoristes sont cette fois discrets, c’est davantage du fait des vacances que d’un souci de bienséance. La preuve en est fournie par le souvenir de leur comportement au lendemain du massacre au Bataclan, le 13 novembre de l’an dernier.

Il n’aura fallu que quelques jours pour qu’ils reprennent leurs droits : dès le 16, sur France 2, dans l’émission Joker, les hurlements de joie ont repris pour saluer les petites fortunes gagnées par les candidats, le 17, dans Comment ça va bien, avec Stephane Bern on a présenté une séquence sur le retour du bas résille, et une semaine après le drame, le vendredi 20, donc, tout était de nouveau permis sur TF1 avec Arthur ; les séquences joyeuses, les fous rires, les danses stupides, les déhanchements grotesques étaient au rendez-vous. Cyril Hanouna, le 17 entamait Les pieds dans le plat sur Europe 1 en évoquant les événements, en sollicitant des témoignages, puis en justifiant le retour de l’humour par « l’envie de se retrouver », en rappelant pour se dédouaner « qu’on avait pas le cœur à cela », mais… nécessité fait loi, en quelque sorte.

Quant à Nicolas Canteloup, il sévissait dès le 17 sur Europe 1 en ironisant sur les kamikazes qui perdent n’importe où leurs passeports, en plaisantant sur les attentats, puis le jeudi 19 sur TF1, concluait par une minute de silence habilement amenée, avec effet de surprise, ce qui suffisait pour qu’on l’encense, que l’on parle de « chronique bouleversante » sur des sites fréquentés, qu’on en fasse des commentaires élogieux dans d’autres chroniques, comme si le recueillement sollicité par un humoriste (dans un contexte frivole) pesait plus lourd que venant de n’importe qui d’autre.

Il faut signaler aussi l’énorme hypocrisie  consistant à diffuser dans les jours qui suivent des émissions « légères », en le justifiant par l’incrustation de la mention enregistré avant les attentats, comme si cela changeait quelque chose, et que, dans ces conditions, cela devenait irréprochable. Ce fut le cas ce samedi 16 juillet, avec l’émission Les douze coups de soleil sur TF1. Doit-on espérer que désormais les auteurs d’attentat préviennent auparavant les médias pour les dissuader d’enregistrer des émissions futiles

Une dérogation à l’injonction de gravité

L’éthique de la décence est bien branlante, dans notre société du spectacle. Mais on ne s’aperçoit qu’à peine qu’elle est pulvérisée, ridiculisée, bafouée par la société marchande, qui en est sa principale composante. Dès le matin du vendredi 15, la mécanique du marché tournait en plein régime ; le téléphone dérangeait pour démarcher des clients rattrapés par les algorithmes. Mais surtout, c’est la publicité. Elle peut sans problème, sans réprobation de qui que ce soit s’affranchir totalement du deuil national. Les reportages télévisés ou radiophoniques, les podcasts, les séquences en replay, bref, tout ce qui emplit nos écrans et nos écouteurs ont été encadrés par les spots publicitaires habituels, les boîtes mails sont restées encombrées autant qu’avant de messages mercantiles, nous imposant des jeunes femmes à la bouche démesurée par l’hilarité provoquée par la découverte des avantages proposés par une société immobilière, ou de l’euphorie engendrée par le bas prix des cartouches d’encre pour imprimantes.

Nous ne sommes pas sortis du tout de ce bain permanent dans l’univers factice du bonheur perpétuel, de l’agitation permanente, du bruit, de l’effervescence jubilatoire qu’est censée procurer la consommation. Il s’agit d’une dérogation à l’injonction de gravité qui pourtant s’adresse à tous. Cette partie de la France fait clairement sécession ; les multinationales de la communication s’exonèrent des devoirs civiques ordinaires en se livrant à l’évasion morale comme elles se livrent à l’évasion fiscale. Était-il inconcevable que les acteurs de l’univers marchand s’imposent également le silence ? Quelques jours de deuil ne devraient-ils pas être aussi des jours sans publicité ?

Cette priorité à la publicité, inscrite dans notre code social, et aussi spontanément respectée que celle des véhicules de pompier sur la voie publique, a d’ailleurs beaucoup à voir avec le rapide retour des humoristes sur tous les plateaux : il faut bien respecter les susceptibilités du Dieu audimat. Exorbitant privilège de n’être pas soumis à la règle commune. La publicité s’affranchit avec insolence de la loi morale qui s’impose à tous ; elle fanfaronne en marge de l’éthique implicite de l’Etat de droit.

Voilà la vraie hiérarchie des valeurs dans notre société. La communion autour des victimes, oui ; mais le devoir lucratif de rire de tout supplante très vite le silence de rigueur. Quant à la publicité, elle est totalement libre, totalement exempte de marques de solidarité ; tout lui est toujours permis, le droit de blasphème ne lui est pas discuté ; elle dispose d’un sauf-conduit permanent sur nos esprits et nos âmes. Le vrai impératif, le seul, c’est celui de l’argent et des profits de nos grandes firmes. Avec cela on ne plaisante pas et tout le reste en devient accessoire. Là, de droit de rire, c’est du sérieux.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 23 Juillet 2016 à 12h15

      aurore dit

      Ce  n’était pas un doublon

    • 23 Juillet 2016 à 12h14

      aurore dit

      MERCI POUR CET ARTICLE JE SUIS TOUT A FAIT D’ACCORD 
      PERSONNELLEMENT JE NE ME DEPARTIS PAS DE LA GRAVITE 

    • 23 Juillet 2016 à 11h56

      Goasdoué dit

      Le drame c’est que l’on présente cela comme l’image d’une civilisation chrétienne. C’est presque un blasphème, c’est en tout cas une grave erreur. Cette société hédoniste ne croît plus à rien et l’exemple vient d’en haut comme le poisson pourrit d’abord par la tête.
      Nos amuseurs publics sont des décérébrés qui jouent les ignorants, les innocents, les graveleux,les destructeurs de tout ce qui peut élever l’Homme.
      J’espère seulement pour eux et leur famille qu’ils ne sont pas comme cela avec leurs proches .Greg
       

    • 20 Juillet 2016 à 23h05

      maxou dit

      Nous attendons notre tour, comme tout le monde, nous serons tous touchés alors pourquoi cultiver la tristesse, qui au fond de nos coeurs est entrée et les a remplis d’amertume pour longtemps, pour toujours, “por quanto tiempo vivé el hombre, por un dia ? por mil anos ? por quanto tiempo muere el hombre ? que quiere decir para siempre ?” -Pablo neurda-

    • 20 Juillet 2016 à 13h32

      CB8 dit

      Pas d’accord.

      La catastrophe étant inévitable, au vu de l’incapacité de nos gouvernements à s’attaquer clairement à la “gangrène de l’islamisme”, pourquoi devrions-nous cesser de vivre normalement?

      Le monde que nous avons connu disparaît sous nos yeux. Alors profitons-en tant que c’est encore possible. La guerre viendra bien assez tôt.

      En Algérie, les gens vivaient normalement avec des attentats presque tous les jours.

      Être en deuil perpétuel ne changera rien.

    • 20 Juillet 2016 à 12h34

      beornottobe dit

      “Cette société marchande qui ne connaît pas le deuil”
      ……
      elle est de plus en plus rapide vous savez! (on dirait des médias…)

    • 20 Juillet 2016 à 11h55

      Hannibal-lecteur dit

      Ouaip, c’est bien merchié chanté, aurait dit frère Jean des Entommeures! Alors comme ça un assassin spectaculaire devrait entraîner l’arrêt de la vie sociale. Ouais, de la vie sociale dont l’essentiel est fait, en effet, de commerce et de distractions. 
      Merchier n’a plus de mots pour son indignation : Dieu merci, ce sera une économie de lieux communs inutiles sinon ineptes car l’indignation est un leurre. La colère, d’accord, contre l’assassin et son promoteur l’Islam, la compassion, bien plus, pour les familles des victimes, oui, volontiers. Mais l’indignation et le silence aux humoristes, berk : Merchier, tu es bien content de pouvoir dire ton mot, pourquoi souhaiter l’interdire à ceux qui te déplaisent?

    • 20 Juillet 2016 à 10h50

      persee dit

      Vous avez dit MORAL. Allez en amont et voyez que ceux de Tamanrasset à Sousse et Ouarzazate , et constatez la prolifération du cri  -” éventez moi , Marie Clothilde, protégez moi Charles Edouard car c’est mon droit « ou la puissance grandissante de ces populations revendicatives qui gangrènent nos morales autochtones alors qu’ils viennent de pays dont -« les beys, maîtres réels du pays ,étant des barbares qui ne connaissaient pas le droit des gens , ne pouvaient guère y manquer «(Stendhal) . Mais au gouvernement et à l’assemblée le lobby proarabo-musulman, existe bien ,(à la culture et l’éducation notamment) et n’a pas renoncer à nous refaire à leur image si progressiste . Donc de 1956 à 2016 , 60 ans après la décolonisation . Rien n’a changé, le malsain demeure .” par une belle avancée » à savoir la belle victoire , de feu Mohamed Merah la star des cités pas si lointaines . Sous couvert de réparations dues aux victimes , L’Etat français vient pour la première fois d’être condamné pour n’avoir pas mis en prison Mohamed Merah avant ses meurtres en 2012 notamment celui d’un militaire Abel Chennouf ( catholique ) . Dans la foulée ,Mme Latifa Ibn Ziaten mère d’un autre soldat va faire de même , et puis une avocate des victimes du 13 novembre Mme Samia Maktouf demande également la condamnation de l’Etat . Et maintenant des victimes marocaines de Nice : Vous le voyez c’est de bout en bout une histoire au management arabe , où la France des” souchiens “ne peut pas, ne doit pas l’emporter car la France ne peut rester impunie d’un point de vue à la fois musulman et ou arabe, les deux facteurs s’associant toujours aux dépends de la cohésion et de l’intérêt des autochtones de notre pays ( qui sont pour eux fachos par essence : Fachos quand on emprisonne , fachos quand on ne le fait pas , élémentaire mon cher Watson ! Il faut payer et indemniser ceux qui sont à l’origine d cela subversion .

    • 19 Juillet 2016 à 21h25

      thierry bruno dit

      (je reprends, mes doigts ont fourché). non ! c’est juste qu’il y a une masse suffisante de victimes potentielles pour faire un carnage spectaculaire. Rien à voir avec une quelconque symbolique festive ; ça, c’est juste un argument mercantile propre à nos sociétés occidentales qui croient que faire la fête est le summum de la vie, le but de l’existence.
      Et cela m’amène aux responsabilités des pouvoirs publics, notamment locaux, peu pointées du doigt. Regardez Paris : que se passe-t-il en ce moment ? Paris Plage. Est-ce vraiment nécessaire de maintenir cette imbécilité sans nom après d’une part les inondations, et d’autres parts l’attentat ? Un peu de sens commun n’imposait-il pas à Mme Hidalgo d’annuler cette prétendue fête ? Que nenni, Mme Hidalgo considère Paris comme son fief, presque en extra-territorialité – cf. sa tribune honteuse co-signée avec le maire de Londres – et fonde toute sa politique sur “Paris, ville festive”. Ses affiches de propagande sont une insulte à l’intelligence et à l’histoire de notre pays et de sa capitale. Elle peut toujours la jouer patriotique en mettant la Tour Eiffel à nos trois couleurs, tout cela n’est qu’une infâme entreprise de communication qui n’a ni pudeur ni morale. Quand des élus atteignent un tel niveau d’immoralité et ce, en toute impunité, pourquoi voudriez-vous que tous les autres, et notamment les demeurés de la TV et du spectacle, fassent preuve d’un minimum de tenue ? 
      Pour finir, la photo qui illustre cet article est tristement édifiante mais il est vrai qu’il y a quelques semaines, Hollande et Merkel ont fait courir des jeunes gens au milieu des tombes à Verdun et un concert de rap était même prévu. Société sans morale, sans âme, société d’une hypocrisie sans nom où la compassion est une brève posture avant que chacun retourne à ses petites affaires, à ses petits loisirs. Ici, des bobos tout fiers de faire leur footing sur la Promenade des Anglais. S… de bourgeois !

      • 19 Juillet 2016 à 22h22

        la pie qui déchante dit

        ++++++++++++

      • 20 Juillet 2016 à 10h21

        C. Canse dit

        Erreur, Thierry Bruno, il y a une morale à faire courir les jeunes à Verdun : le nationalisme tue donc tuons les nationalismes telle est la morale tirée par l’Allemagne après 1945. Et vive le multi-Kulti !
        C’était un allemand, Schlöndorf je crois, le metteur en scène des commémorations de Verdun. 

        L’autorité familiale, l’autorité scolaire tue donc tuons-les et vive l’Anti-autoritarisme.

        Si, il y eut une “nouvelle” morale allemande, la France en paie le prix, aussi.

        • 20 Juillet 2016 à 10h22

          C. Canse dit

          Correction : tueNT.

        • 20 Juillet 2016 à 10h56

          steed59 dit

          le multi-kulti tue aussi, et le nationalisme qui a beaucoup tué est surtout allemand.

          Epargnez-nous vos leçons de morale

        • 23 Juillet 2016 à 15h43

          C. Canse dit

          Hein ???

          J’ai dû manquer de clarté. Il y avait une minuscule dose d’ironie, tellement minuscule.