Nos armées ont du talent | Causeur

Nos armées ont du talent

Faire toujours plus… avec toujours moins!

Auteur

Jean-Claude Allard
est Général de division (2° S).

Publié le 14 juillet 2016 / Société

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Des soldats français patrouillant au Nord du Mali en 2013 (Photo : 00654899_000018)

Le 14 juillet, jour de la fête nationale, est marqué, traditionnellement, par le grand rendez-vous des Français avec leur armée. Un rendez-vous attendu des deux côtés : un sondage1 montre que 87 % des Français ont une bonne image de l’armée qui est l’organisation dans laquelle ils ont le plus confiance (à 81%) derrière les hôpitaux ; pour les militaires, malgré la surcharge de travail que représente la préparation longue et minutieuse du défilé, c’est une reconnaissance qu’ils apprécient tout particulièrement parce qu’ils la savent sincère et sans calcul.

Depuis bientôt trois décennies, les armées françaises ont en effet été soumises à rude épreuve, prises en étau entre l’utopie politique de « toucher les dividendes de la paix » et la réalité d’un monde instable dans lequel la France voulait tenir son rang de membre permanent du Conseil de sécurité et contribuer à la stabilité et à la défense des droits de l’homme.

L’utopie politique a conduit à une érosion drastique des effectifs, à tel point que l’armée professionnelle actuelle compte moins de soldats de métier qu’en avait l’armée de la conscription avant 2002. Une baisse concomitante — non corrélée et supérieure — des budgets a eu des répercussions sur le renouvellement et l’entretien des matériels. Et enfin, un empilement de réformes technocratiques donnent aux armées un mode de fonctionnement inspiré de l’administration civile, manifestement inadapté à la spécificité militaire et dont les effets se font progressivement sentir au quotidien.

Après les attentats islamistes sur le territoire national et avec l’effort de guerre à conduire dans la « bande sahélo-saharienne2 » et en Irak-Syrie, quelques mesures de faible portée ont donné le change (18 750 postes « non supprimés », rallonge budgétaire de 3,8 milliards d’euros à répartir entre 2015 et 2019 ! ). Mais le format de l’armée de 2019 en fin de loi de programmation restera aux alentours de 200 000 militaires avec un budget de 32 milliards soit 4,3 % des effectifs totaux de la fonction publique et 3,1 % de la dépense publique totale3, des chiffres bien faibles pour une fonction régalienne, pourtant premier article du contrat démocratique par lequel le peuple donne pouvoir à l’Etat pour assurer sa sécurité.

Mais l’utopie s’est, pendant toute cette période, colletée avec la réalité. A partir de 1990, les « opérations extérieures », jusqu’alors cantonnées à des opérations coup de poing en Afrique, se sont multipliées : guerre du Golfe, Balkans, Cambodge, Timor, mer Rouge et océan Indien, côtes ouest-africaines, Antilles et Guyane, Haïti, Pakistan, Asie du Sud-Est, Côte d’Ivoire, Centrafrique, Sierra Leone, Tchad, Afghanistan, Mali, Niger, Irak, Syrie, etc. Opérations extérieures aux multiples formats : armée de terre, marine, armée de l’air, forces spéciales, service de santé des armées, service des essences des armées ; pour de multiples missions : guerre, imposition de la paix, maintien de la paix, interposition, opérations de secours, évacuation de ressortissants ; sous divers statuts : mandats du Conseil de sécurité des Nations unies, devoir de protéger4, demande d’assistance d’un Etat tiers, légitime défense de ressortissants. Il s’y rajoute la participation à la sécurité des Français sur le territoire national même avec les opérations Vigipirate et Sentinelle.

Le savoir-faire du soldat français est reconnu par les armées alliées

Cet aguerrissement fait de l’armée française une des rares armées à maîtriser tout le spectre de compétences et les modèles stratégiques et juridiques de l’action militaire. Il a développé un modèle de soldat français dont le savoir-faire et les capacités tactiques sont reconnus et appréciés par les armées alliées.

Si toutes les opérations mériteraient d’être citées, l’on peut cependant souligner quelques performances. Le déploiement en quelques jours de la force aéroterrestre Serval par les mers et les airs (au Mali, en janvier 2013) qui a stoppé net un raid islamiste vers Bamako sauvant ainsi les Maliens et les Européens résidants d’une prise massive d’otages voire d’exécutions sommaires (pensez à la situation à Mossoul quelques mois après). Une réussite qui tient à quatre compétences clés d’une armée opérationnelle : la conception d’état-major, la planification logistique, l’intelligence tactique et le mordant de tous du concepteur de l’action aux exécutants de première ligne. La campagne aérienne et maritime en Libye (Harmattan, en 2011) puis l’engagement décisif des hélicoptères de l’armée de terre et leur extraordinaire bilan qui a confondu le commandement de l’OTAN et montré la supériorité tactique du concept d’aérocombat de l’armée de terre.

Ces capacités humaines et militaires sont détectées, mûries et développées par une politique exigeante de formation et d’entraînement en constante innovation. Le contrôle des compétences et des aptitudes est permanent, l’avancement est au choix. L’ascenseur social fonctionne mais sans complaisance (dans l’armée de terre par exemple, 70 % des officiers sont issus du corps des sous-officiers et 70 % des sous-officiers sont issus du corps des militaires du rang) et sans aucun « droit acquis » de carrière (environ 63 % des militaires tous grades confondus sont sous-contrats courts). Les taux d’encadrement sont faibles (environ 14 % d’officiers, contre 46 % de catégorie A, niveau équivalent, dans la fonction publique d’Etat).

Formation et entraînement combinent exercices réels et usage de la simulation et de l’informatique, exigent rigueur dans l’exécution des gestes et dans l’application des procédures et font une large part à la formation « morale et éthique » et au développement de la dynamique d’équipe.

Résultat : une organisation humaine dévouée au bien commun, soudée et fiable dont la compétence dépasse largement le cadre de la coercition militaire stricto sensu. Que la Nation doute, que la cohésion sociale s’érode, que l’illettrisme et le chômage s’installent et l’on se tourne vers les armées : service militaire obligatoire ou volontaire, service militaire adapté, opérations de sécurisation Vigipirate ou Sentinelle. De l’« ultima ratio regis5 », les armées françaises sont devenues le dernier recours de la République et des peuples opprimés dans le monde, elles occupent un espace politique (au sens premier du terme de service public) et social, tout en gardant une efficacité opérationnelle indiscutée unique dans le monde. Un outil qui craint plus les coupes sombres budgétaires, les errements politiques et la désaffection de la Nation, que les défis du monde à venir.

  1. Ifop DICoD, mai 2016
  2. Désignation utilisée pour définir le théâtre d’action des opérations Serval puis Barkhane au Mali, Niger, Burkina Faso.
  3. Il s’agit de la fonction publique « tous versants » (Etat, collectivités territoriales et hospitalières) et de la dépense publique totale (financée par la totalité des impôts et taxes et les emprunts).
  4. Déclaration de l’Assemblée générale des Nations unies de 2005.
  5. L’ultime argument des rois : devise que Louis XIV a fait inscrire sur les canons de son armée.

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    • 15 Juillet 2016 à 13h23

      beornottobe dit

      “Nos armées ont du talent”……. c’est un fait!
      mais un autre fait : c’est qu’elles obéissent à des politiciens !

    • 14 Juillet 2016 à 17h49

      thd o dit

      C’est un peu pénible, tous ces messages qui sont bloqués, de manière capricieuse, par la machine…
      Que se passe-t-il donc ?

    • 14 Juillet 2016 à 17h48

      thd o dit

      “sans aucun « droit acquis » de carrière (environ 63 % des militaires tous grades confondus sont sous-contrats courts)”

      Ceux qui sont sous contrat court, ce sont les militaires du rang, soit 41% de l’ensemble, qui font 2*3 ans voire plus si affinité, parce qu’ils sont avant tout là pour leur jeunesse et leur forme physique.

      Restent 22% de contractuels officiers et sous-officiers, c’est à dire un tiers de l’ensemble en général sur des postes de spécialistes techniques. Soit un taux de contractuels dans ces catégories de 37%, à comparer avec 17% dans l’ensemble de la fonction publique.

      Quant à la phrase “aucun droit de carrière acquis”, le général semble oublier que les officiers et sous-officiers ont un accès après leur 25 ans de carrière militaire à la fonction publique civile…

      Bref, il faut que les officiers arrêtent de se raconter des histoires sur leur supposée absence de statut, et de perturber les lecteurs les plus frustres de Causeur, qui en viendraient à croire à l’apparition de la Sainte-Vierge libérale.

      Enfin, on peut remarquer que l’article rappelle que les concours internes permettent, dans l’armée comme dans le reste de la fonction publique ou le privé, une progression de carrière au delà du mythologique écrémage des concours à 20 ans, qui perturbe tant les sociologues bourdivins et leurs disciples…une issue possible vers un déblocage mental pour ces pauvres bougres de sociologues/sociologisants ?

    • 14 Juillet 2016 à 17h31

      adadaf dit

      C’est pas faux, comme dirait Karadoc.
      Mais au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Les armées françaises (il y en a 3 : terre air mer) excellent aujourd’hui, c’est vrai, mais face à des adversaires de 3ème ordre dans des conflits dits “asymétriques”. Autrement dit, on est très bons contre des bandes de va nu pieds et des adversaires désorganisés, dépourvus de matériel de guerre actuel : voir les succès aériens dans les Balkans et en Libye contre un ennemi sans aviation de combat.
      Donc avant de jouer les Tarzan, il convient de se demander ce qu’il adviendrait contre un adversaire de calibre supérieur. A mon avis, les paris seraient aussi risqués que pour la Finale de l’Euro France-Portugal.
      A part ça, il est vrai que la France joue plus qu’à son tour les pompiers dans les zones chaudes sans grand retour sur investissement de nos chers alliés.
      C’est aussi du à notre héritage colonial. Chacun son truc se disent-ils.
      A part ça et contrairement à ce que suggère l’auteur, la vraie prouesse des armées françaises c’est d’avoir réformé leur organisation de fond en comble au profit de circuits courts de décision et d’une organisation matricielle mutualisée à laquelle, visiblement, il ne comprend goutte.
      C’est dur la retraite. En moins de deux on est complètement largué !

    • 14 Juillet 2016 à 13h56

      zelectron dit

      on est jamais aussi bien autocongratulé que par soi-même !

      • 14 Juillet 2016 à 14h55

        la pie qui déchante dit

        plaie au naze …

        • 14 Juillet 2016 à 14h56

          la pie qui déchante dit

          orthographe NVB

    • 14 Juillet 2016 à 12h49

      riffcaster dit

      ” Faire toujours plus… avec toujours moins! ” Mais avec des limites dont nous nous rapprochons dangereusement !!! La grogne monte et elle est… légitime.
      Pour combien de temps encore ?

    • 14 Juillet 2016 à 12h40

      transy dit

      Si je comprends bien, (“…dans l’armée de terre par exemple, 70 % des officiers sont issus du corps des sous-officiers et 70 % des sous-officiers sont issus du corps des militaires du rang…”), 49 % des officiers de l’armée de terre sont issus du corps des militaires issus du rang ? Voilà qui est tout à fait exceptionnel. Pouvez vous confirmer?

      • 14 Juillet 2016 à 15h47

        Muys dit

        Rhoooo, vous calculez comme si vous faisiez une réduction de prix : 100×0,7=70×0,7=49.

        L’article dit qu’il y a 14% d’officiers sur le total des effectifs.

        Si on en croit ces chiffres publiés en 2013
        http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2013/01/04/580-postes-d-officiers-supprimes-en-2013.html
        il y a par ailleurs 45% de sous officiers.

        C’est à dire que par tranche de 100 hommes, on a 41 militaires du rang, 45 sous officiers et 14 officiers.

        Si 70% des sous-officiers issus des militaires du rang, soit 31 hommes, cela veut dire qu’il y a 14 sous officiers qui ne sont pas issus de la troupe.
        Or 70% des officiers sont issus du corps des sous-officiers, soit au maximum 10 officiers issus du corps des sous-officiers.

        Il suffit que ces 10 officiers soient choisis parmi les 14 sous officiers non issus du rang pour qu’il y ait 0 militaire du rang parmi les officiers.

        • 14 Juillet 2016 à 15h50

          Muys dit

          “Si 70% des sous-officiers SONT issus des militaires du rang, soit 31 hommes” – désolé, le verbe avait disparu

    • 14 Juillet 2016 à 12h10

      Dominique dit

      “le contrôle des compétences et des aptitudes est permanent, l’avancement est au choix”. Tout le contraire de ce qui se fait dans les autres corps de l’Etat, à commencer par la mal nommée Education Nationale !

    • 14 Juillet 2016 à 11h55

      la pie qui déchante dit

      Elle ont du talent …. et de la patience …
      Jusqu’à quand ???

      Déjà les gendarmes ….

    • 14 Juillet 2016 à 9h47

      Habemousse dit

      Espérons que cette piqûre de rappel sur la grandeur et la misère du militaire, dont la mission première est de garantir la sécurité d’une nation au péril de sa vie, rende un peu plus responsables nos politiques ; bien que j’en doute, il fallait en ce jour du quatorze juillet , leur rendre ce bel hommage.

      • 14 Juillet 2016 à 11h19

        Villaterne dit

        En tout cas Habemousse on peut remercier Daesh et l’EI pour avoir fait prendre conscience à certains de nos politiques que la France, malheureusement, a besoin d’une armée efficace avec des moyens !
        Hollande en aurait apparemment pris conscience en votant quelques 40 millions de budget supplémentaire et du recrutement. C’est encore un peu timide mais ça vient. Reste la réorganisation de nos services spéciaux (notamment concernant le terrorisme) que ce pauvre Cazeneuve n’a toujours pas compris malgré les conseils de gens avisés.

        • 14 Juillet 2016 à 12h17

          Habemousse dit

          “..Hollande en aurait apparemment pris conscience…”

          Espérons, mais a t-il une conscience ? 

        • 14 Juillet 2016 à 12h44

          durru dit

          @Habemousse
          Ben non, justement, c’est pour cela qu’il l’a prise…

        • 14 Juillet 2016 à 14h27

          Habemousse dit

          « Ben non, justement, c’est pour cela qu’il l’a prise… »

           Ca se discute, car pour la prendre il faut avoir conscience de ne pas en avoir. 

        • 14 Juillet 2016 à 14h33

          durru dit

          Désolé, ça devient compliqué. Avec les conditionnels en plus…

    • 14 Juillet 2016 à 8h45

      bu2bu dit

      Ah ben oui, magnifique succés de l’intervention Française en Lybie en 2011, succés devant lequel tous le monde reste, comme il dit le galonné, ” confondu “.
      Pas sûr qu’il ait bien pris ses gouttes comme il faut ce matin, ledit galonné.

      • 14 Juillet 2016 à 9h51

        moon_curse dit

        Vous confondez l’opération en elle-même (une réussite) et l’oppportunité de celle-ci (une erreur).

      • 14 Juillet 2016 à 10h07

        zmr dit

        bu2bu, avez vous pris vos gouttes comme il faut ce matin ? Clausewitz enseignait à son Prince que “la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens”. L’opération en Libye, quoique vous en pensiez, est un succès militaire sur bien des plans, comme expliqué par JC Allard. Son opportunité politique en revanche reste discutable, mais il faut alors en parler avec ceux qui ont pris la décision (et ceux qui les ont inspirés, notamment notre magnifique Chevalier Blanc des causes déjà perdus, un certain BHL…).

    • 14 Juillet 2016 à 6h06

      Nolens dit

      Exactement le contraire de ce que font les gouvernements et administrations depuis longtemps : toujours moins de résultats avec toujours plus d’impôts.
      Toujours moins de libertés, toujours plus d’impôts
      Un bel exemple : le mammouth (injustement surnommé Education Nationale)