Arles 2016: quand la photographie devient miroir | Causeur

Arles 2016: quand la photographie devient miroir

Il faut y aller en sachant qu’on y reviendra

Auteur

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli
anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

Publié le 23 juillet 2016 / Culture

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Petit matin, West Hartlepool, comté de Durham, 1963 (Photo : Don McCullin - Les Rencontres d'Arles avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Hamiltons Gallery, Londres)

Je rentre d’Arles, où j’ai passé une journée intéressante à baguenauder d’une expo de photos à une autre, le tout sous un soleil impitoyable, heureusement que les rues sont étroites et qu’elles distillent parfois des courants d’air fugaces.

Je ne dirai rien des ratages — les photomontages de Maud Sulter à la chapelle de la Charité, Stéphanie Solinas au cloître Saint-Trophime, et les « Parfaites imperfections » au Palais de l’Archevêché (à part quelques puzzles colorés), Katerina Jebb au Musée Réattu, Alinka Echeverria en face à la Commanderie Sainte-Luce, ou la quasi totalité de tout ce qui est exposé dans la Grande Halle, et je me fiche qu’Ethan Levitas et Gary Winogrand aient une notoriété particulière, leur travail est inconsistant — pour ne rien dire des artistes invités autour d’eux, dont il ne me reste pas une image.

Je n’ai pas tout vu, mais j’ai vu Don McCullin à l’église Sainte-Anne — et ça, c’est splendide. Le baroudeur-photographe comme il y en avait dans les années 1960-1970, du Vietnam à l’Afrique, de l’Irlande aux quartiers pauvres d’une Angleterre accablée de misère, des ruines de Palmyre avant l’Etat islamique aux paysages anglais champêtres et désespérants. Jamais je n’ai mieux saisi le fait que tout paysage est un autoportrait, et que ce type avait vu trop d’horreurs pour faire encore confiance à l’humain. Et en prime, on découvre la photo du Nikon qui arrêta la balle d’AK-47 qui aurait dû le tuer. Ce serait une extraordinaire image publicitaire, mais voilà, Nikon ne fait plus d’appareils en métal…

Mêmes déprimes et dépressions avec Sid Grossman (Espace Van Gogh). Des photographies en noir et blanc, mais surtout noires — la misère des années 1930-1940 aux Etats-Unis, très Raisins de la colère, le New York italo-nègre du New Deal et l’insouciance de l’après-guerre. L’expo est prolongée avec les réalisations de certains élèves de Grossman — le Williamsburg Bridge de David Vestal, par exemple, ou le Couple in subway station d’Arthur Leipzig, un homme et une femme vus de dos, qui se racontent peut-être des choses étranges, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé aux deux protagonistes de la nouvelle d’Hemingway, Hills like white elephants, qui parlent d’avortement en attendant un train.

Et dans le même espace, les photos irlandaises d’Eamonn Doyle, des tirages gigantesques admirablement mis en scène. Pas un marrant non plus, Doyle. Solitudes urbaines. Destins incertains. De très belles choses à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, avec une mention particulière pour les Solar Portraits de Rubén Salgado. Et juste en face, les photographies de l’Ouest de Bernard Plossu, le beatnick qui lisait Céline dans une vieille Ford quelque part au Nouveau-Mexique, et trouve que Sam Peckinpah est le plus grand, même si La Flèche brisée (de Delmer Daves) est le plus beau. Regardez, on dirait Faye Dunaway draguant Warren Beatty avant la chute finale, et appréciez la qualité des tirages au charbon de Fresson.

Au fond, une photographie est toujours un auto-portrait — mais c’est également un miroir où se reflète le promeneur qui regarde toutes ces images, et qui les apprécie dans la mesure où il s’y retrouve — et c’est un peu noir quand même, ce que je retrouve de moi chez McCullin ou Grossman. Comme disait à peu près Cocteau, les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de me renvoyer mon image.

À l’Atelier des Forges enfin, une très belle exposition sur le « Mauvais genre » — transsexuels, travestis des deux sexes, l’histoire entière de Bambi, qui commença Jean-Pierre et finit Marie-Pierre, prof de Lettres après avoir été attraction chez Madame Arthur. En même temps que Coccinelle, née Jacques Dufresnoy devenue Jacqueline. Des photos d’albums de famille, des XIXème et XXème siècles, racontant des histoires de souffrance et de vie parallèle.

Finalement, c’est ce que la photo fait de mieux : fixer un désarroi sur support argentique. Profitez, c’est jusqu’au 25 septembre.

 

PS. J’oubliais les yōkai de Charles Fréger, à l’Eglise des Trinitaires. Les yōkai sont des démons japonais — ils sont des milliers, dans tous les coins de l’archipel, pour toutes les occasions. Fréger a fait un splendide travail sur la couleur avec ces fantasmagories. Un dernier mot. Ça tenait un peu du marathon, toutes ces images en quelques heures. Je suis bien persuadé d’être passé à côté de bien des choses intéressantes — il faut y aller en sachant qu’on y reviendra. On a tout l’été.

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