Après Orlando, Assad est-il toujours l’ennemi principal? | Causeur

Après Orlando, Assad est-il toujours l’ennemi principal?

L’autre différence Trump-Clinton

Auteur

Geoffroy Géraud-Legros
Journaliste et intellectuel réunionnais.

Publié le 20 juin 2016 / Monde

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Sur fond de campagne présidentielle, 51 diplomates américains critiquent la politique de l’administration Obama et, fort opportunément, la ligne du candidat Trump.

(Photo : SIPA.00710482_000009)

Auteurs d’un document critique issu du « dissent channel » paru dans les colonnes du New York Times, des hauts fonctionnaires et des diplomates américains ciblent la gestion de la crise syrienne par la Maison-Blanche. Les signataires considèrent que cette stratégie fait le jeu du président syrien Bachar Al-Assad, accusé de « violations systématique du cessez-le-feu » et proposent « un renforcement du processus diplomatique » par des « frappes aériennes » contre l’armée nationale syrienne.

Cette analyse rejoint celle du secrétaire d’Etat John Kerry qui, selon le New York Times, tente depuis plusieurs mois de convaincre le président des États-Unis d’élargir le champ de l’intervention américaine dirigée contre l’Etat islamique (EI) au profit des « rebelles modérés ». Une option qui n’a pas la faveur de militaires et d’acteurs de premier ordre du renseignement américain, qui voient dans le pouvoir de Damas un rempart contre l’expansion du terrorisme et vont parfois jusqu’à remettre en doute publiquement l’existence même desdits groupes « modérés » ou « démocratiques ».

John Kerry a d’ailleurs reçu personnellement les auteurs du très martial mémo, dont il a néanmoins déploré la « fuite » en direction des journaux. Regrets sans doute quelque peu superficiels, puisque la révélation tombait à point nommé à l’heure où la question syrienne s’installe au centre de la campagne présidentielle. Hillary Clinton, qui devrait recevoir l’investiture démocrate lors de la convention de Philadelphie en juillet prochain, apparaît en championne de l’interventionnisme face à son rival républicain Donald Trump. Elle bénéficie d’ores et déjà de l’appui du président sortant et de John Kerry, qui l’avait remplacée au secrétariat d’Etat en 2013.

Renouant avec le vieux courant isolationniste qui, à en croire les récentes enquêtes Gallup, est aujourd’hui aussi fort aux Etats-Unis qu’à l’issue de la première guerre mondiale, le leader du « Grand old Party » entend de son côté limiter les buts de guerre à la destruction de l’EI et se dit prêt à traiter avec la Russie des questions moyen-orientales.

Ce n’est pas la première fois que le « dissent channel », qui permet aux fonctionnaires américains d’exprimer des critiques vis-à-vis de la politique internationale est utilisé à des fins de politique intérieure. Institué pendant la guerre du Vietnam pour canaliser les tensions au sein du corps diplomatique, le « dissent channel » connut son quart d’heure de célébrité lors de la publication en 1971 du télégramme par lequel Blood Archer, consul général des États-Unis à Dacca, dénonçait la « faillite morale » de la politique américaine au Bangladesh et les faits de « génocide sélectif » perpétrés par l’armée pakistanaise à l’encontre des Hindous .

Clinton peut-elle continuer à affirmer qu’Assad et l’EI représentent le même danger?

L’infortuné Archer avait pris au sérieux les proclamations de démocratie interne lancées par l’administration Kissinger ; une naïveté qui lui valut de finir sa carrière au fond d’un placard du département d’État. On reparla du « dissent channel » un demi-siècle plus tard, lors de la divulgation d’un mémorandum de trente pages adressé à l’administration Clinton et critiquant âprement la politique balkanique de Bush Sr, auquel ses contempteurs reprochaient notamment une « inaction » prolongée à l’encontre des Serbes de Bosnie.

Destinataire légitime des feuillets, Warren Christopher piqua, dit-on, une colère épique après les « leakers ». On est en droit de penser que son ire fut de courte durée, tant les préconisations des pétitionnaires rejoignaient et légitimaient dans l’opinion les options du secrétaire d’Etat démocrate, lui-même ardent partisan de frappes aériennes contre les troupes de Pale.

Il y a lieu de penser qu’aujourd’hui comme hier, la fuite fort opportune de documents issus du « dissent channel » avait pour but d’épauler Hillary Clinton. Mais entretemps, il y a eu la tuerie d’Orlando : il est désormais impossible à la candidate démocrate, ancienne secrétaire d’Etat déjà accusée d’avoir sous-estimé le péril islamiste en Libye, d’affirmer coram populo que Bachar Al-Assad présente pour les États-Unis d’Amérique un danger comparable à l’Etat islamique.

La « faucone » prête à déployer les ailes américaines aux quatre coins du monde devient, le temps de quelques séquences médiatiques, une colombe qui affronte le puissant lobby des armes à feu tandis que, divine surprise, Donald Trump est déstabilisé à sa droite par ses déclarations en faveur d’un contrôle (très) minimal des ventes d’armes, et à sa gauche par la révélation de ses relations d’affaire avec l’entreprise qui a conçu le fusil utilisé lors de l’attaque islamiste et homophobe qui a ensanglanté la Floride.

En coulisses, pourtant, la bureaucratie n’en démord pas et continue de considérer le départ ou l’élimination du chef d’État syrien, soutenu par Moscou, comme un objectif prioritaire de sa politique proche-orientale. Un choix que les utilisateurs du « dissent channel » justifient par la nécessité de complaire à la majorité sunnite du pays, qui dissimule mal un projet politique d’escalade globale.

 

Article publié initialement sur le blog de Régis de Castelnau « Vu du droit »

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 25 Juin 2016 à 21h58

      Guillaume-Salluste dit

      On a élimé Saddam Hussein… on connaît le résultat.
      On a fait fuir ben Ali, on connaît le résultat… Et ça aurait pu être pire.
      On a tué Khadafi…. on connaît le résultat.
      En Egypte, sans la judicieuse intervention de l’armée, on aurait connu une catastrophe.
      Alors, il faut ouvrir les yeux : Assad n’est pas un démocrate comme en rêvent nos idéalistes mais, aujourd’hui, il est le moins pire pour nous.
      Nous nous sommes bien alliés avec Staline pour éliminer Hitler.
      Et, par rapport à ces deux-là, Bachar, c’est quand même un petit artisan
      Et il faut que nous “droidelhomistes” se calament lorsqu’il s’agit de l’Algérie ou du Maroc… Il est facile de faire de belles et bonnes proclamations narcissiques à Paris, dans la paisible paresse intellectuelle des cafés à la mode en oubliant trop vite que la plupart des citoyens des pays menacés par les islamistes préfèrent leur dictateur au règne des furieux d’Allah.
      Au fait : Le Qatar, l’Arabie Saoudite, le Koweit …. Ce sont des modèles de démocratie ?

    • 22 Juin 2016 à 11h08

      plouc dit

      et surtout prendre parti pour le camp sunnite afin de pouvoir massacrer le camp chiite !!!!
      qu’ est ce que l’ occident va se meler d’ un conflit inter religieux qui date depuis la mort du pédophile mahomet ??????

    • 21 Juin 2016 à 22h14

      maxou dit

      Si Bachar tombe, nous allons encore avoir pas mal de sang se répandre dans ce pays, il faut être niais pour penser que faire tomber un dictateur dans un pays musulman va être efficace et arrêter ces tueries : tout ce qui se passe là bas c’est pour faire plaisir à la royauté saoudienne et aux émirats (qatar etc…) ces états pétroliers avec leurs argent ont mis le monde à genoux, c’est un marocain très instruits avec qui je travaillais qui me le disais il y a quelques années, ces états nous font prendre des vessies pour des lanternes et ça n’est pas prés de s’arrêter.

    • 21 Juin 2016 à 13h20

      salaison dit

      “peut-elle continuer à affirmer qu’Assad et l’EI représentent le même danger?”
      ……..???????
      OUI MAIS on est (eux aussi) dans une ère socialiste…… (rappelons que “démocrates” aux Etats Unis veut dire : “socialistes”
      cqfd

    • 20 Juin 2016 à 19h34

      Cardinal dit

      Les américains n’ont jamais rien compris à la géopolitique, on ne voit pas pourquoi ils commenceraient maintenant. Il faudrait inventer un nouveau terme pour eux du genre guerropolitique.
      Assad n’a rien à voir avec Orlando mais les USA si. Il leur suffisait de ne pas aller mettre le bazar en Iraq sous un faux prétexte.
      Toujours convaincus que la Force est la Mère de toutes les solutions diplomatiques, il faut bien soutenir l’industrie de l’armement US, personne ne leur a dit que la guerre était une chose sérieuse et dangereuse, ils ne l’ont pas eu chez eux à part entre eux et pas depuis 1862.
      Après avoir soutenu une série de dictateurs en Amérique du Sud près de chez eux, ils peuvent se refaire une bonne conscience en éliminant les dictateurs lointains sans se soucier des conséquences pour les régions concernées.
      Le principal est que tout le monde accepte le fait qu’ils détiennent la sagesse absolue.
      Il faut admettre qu’ils ont été plus efficaces en Amérique du Nord que les Espagnols en Amérique du sud. On étudie toujours les civilisations Maya et Aztèque au Sud mais rien de semblable au Nord où il ne semble y avoir rien existé entre les dinosaures et l’américain moderne.

      • 21 Juin 2016 à 6h29

        QUIDAM II dit

        Le Proche-Orient, étant sur la ligne de de friction des plaques civilisationnelles Occidentale et Orientale, a toujours été une terre de conflits : les Grecs et les Troyens se sont affrontés, de même que les Grecs et les Perses ; les Romains et les juifs ; les Arabes musulmans et les chrétiens ; les Turcs et les Byzantins, etc.

        Plusieurs grand experts prétendent que les Américains n’ont rien eu à voir dans ces guerres.
         

        • 21 Juin 2016 à 22h21

          maxou dit

          Après mille ans et plus de guerres déclarées
          les loups firent la paix d’avecque les brebis,*
          C’était apparemment le bien des deux parties,
          Car si les loups dévoraient quelques brebis égarées, les bergers de leurs peaux se faisaient maints habits,
          la paix se conclut donc, on donne des otages,
          les loups leurs louveteaux, les brebis leurs chiens…

          devinez la suite, c’est une fable de LaFontaine, “Les loups et les brebis”

    • 20 Juin 2016 à 18h47

      IMHO dit

      C’est l’arracheur d’oeil qui nous fait cadeau de ses sujets en les forçant à s’enfuir, pas les zouaves islamistes, et c’est donc lui aussi qui a déclenché les présentes entre-tueries au moyen-orient .
      Il n’y a donc pas photo .