Causeur. Mes années barbares, le récit de la vie d’Anne Lorient – qui est aussi coauteur du livre – raconte deux grandes histoires : la première est celle de l’inceste et de la famille comme une machine à broyer ses membres, la seconde est celle de la rue, de la vie des SDF, ce monde parallèle à l’état de nature que nous avons du mal à imaginer même si on le croise tous les jours. Pourquoi avez-vous décidé de vous plonger dans cet univers terrifiant ?

Minou Azoulai. J’ai décidé d’écrire cette histoire, double en effet, parce que j’ai rencontré Anne Lorient lors d’un colloque sur les violences faites aux femmes. Elle a pris le micro et elle m’a beaucoup touchée, car on sentait que ces mots avaient longtemps été retenus, recouverts par la peur de parler, par l’émotion de se souvenir de faits traumatisants. Quand je l’ai revue en privé, et que je lui ai proposé le livre, elle a hésité – toujours la peur – mais pas longtemps. Son histoire est en effet si terrifiante qu’elle craignait, à juste titre d’ailleurs, de me choquer… Mais de fait j’étais aussi heurtée par ce que j’entendais que par la colère qui montait en moi. Si en tant que femme je ne dénonçais pas ce qu’elle a vécu, alors tout combat citoyen et individuel devient inutile.

Depuis quelques décennies l’inceste n’est plus tabou, ni dans les médias ni dans le cinéma ou la littérature, et la vie des SDF a elle aussi été racontée. Que nous apprend de plus Mes années barbares, qu’avez-vous appris d’Anne Lorient que vous – auteur de plusieurs livres et généralement bien informée – ne saviez pas déjà ?

Pardon mais l’inceste est encore tabou, malgré quelques témoignages ici ou là et malgré la littérature et le cinéma. L’inceste est dénoncé quand il y a un procès retentissant, un film fort ou un livre qui utilise la fiction. Sinon c’est l’omerta, surtout dans les milieux dits « bourgeois ».

La vie des SDF aussi est racontée, mais quand on interroge les hommes et les femmes dans la rue, ils ne disent que ce qui est audible et visible. Ils ne disent pas l’horreur du quotidien de la rue, parce qu’ils ont tous peur des représailles, ou simplement d’être tués… Preuve en est le peu de plaintes déposées par les femmes agressées, qui risquent de se faire rattraper à la sortie du commissariat.

Donc ce que l’on apprend dans Mes années barbares, c’est la destruction de la femme qui subit l’inceste – en l’occurrence les viols d’Anne par son frère –, une destruction qui abolit tous les repères et qui l’a conduite à la rue. Parce qu’en l’ignorant et en lui refusant toute aide, sa famille lui a infligé la double peine.

Ensuite, sur la vie des SDF, on découvre les mafias qui sévissent dans la ville. Il n’y a pas d’argent dans la rue, alors le corps des femmes devient une monnaie d’échange. Pour un mètre carré de trottoir, une femme doit se laisser violer par un ou plusieurs hommes, sinon elle meurt, c’est aussi terrible que cela… Anne Lorient a eu des « amies » dans la rue, trois d’entre elles ont été égorgées par les « propriétaires » du bitume, parce qu’elles ont refusé la soumission sexuelle. L’univers de la rue est d’une violence inouïe. On a tous envie de rentrer chez soi quand on reste plusieurs heures dehors, dans le bruit, la pollution et tout le reste, eh bien les SDF ne peuvent jamais s’en extraire, jamais, même dans les centres d’hébergement où l’alcool et la drogue aidant, ils – et surtout elles – sont dépouillés et encore violés.

Anne Lorient raconte une histoire glaçante d’inceste qui a  eu lieu il y a quelque quarante ans. Peut-on être sûr de la véracité de son discours ? Peut-on faire confiance à sa mémoire concernant ses années d’errance dans les rues et les squats de Paris ?

Face à tant d’horreurs entendues, je me suis évidemment posé la question, mais nous avons tous peur de l’horreur, l’Histoire regorge d’événements cachés parce que l’horreur est indicible et irrecevable.

Passé le choc et mes nuits d’insomnie à me demander comment une femme pouvait supporter tant de traumatismes, j’ai fait mon enquête, mais je ne doutais pas de sa sincérité. J’ai lu beaucoup d’articles, interrogé des psy, des commissaires de police, à propos des SDF et des centres d’hébergements. On habille tous nos souvenirs, même quand notre vie est moins chaotique, mais les faits sont là, et le corps, les mots d’Anne Lorient parlent aussi. Quant à sa mémoire, elle est évidemment traumatisée à cause de tous les chocs subis, elle est un peu confuse parfois dans la chronologie, mais son ressenti et son vécu sont indéniables.

J’avoue aussi que ma colère vient du fait que ce frère coupable d’inceste, de viols répétés, vit en toute impunité, car la loi sur la non-prescription du crime de viol n’est pas encore passée.

Ce récit pose une question fondamentale : est-ce que certains traumatismes condamnent la victime, ou bien un changement, une guérison, ou tout simplement une « cicatrisation » permettant « d’encaisser » des expériences extrêmement douloureuses et de continuer à vivre sont-ils possibles ?

Après tant de traumatismes chevillés au corps et à l’esprit, soit on devient psychotique, soit on trouve le chemin de la résilience, quelle qu’en soit la forme. C’est heureusement le cas d’Anne Lorient. On peut avoir été victime et ne plus l’être… Anne a encore des crises de panique et d’angoisse, elle n’a pas bu dans la rue, elle ne s’est pas droguée non plus, c’est une chance… Il n’y a donc pas guérison, mais il y a apaisement. Et sa maternité a pansé bien des plaies : grâce à ses enfants elle redonne un sens à sa vie, elle devient la mère qu’elle n’a jamais eue. Elle aime et elle est enfin aimée.

Les SDF de Mes années barbares ne sont pas uniquement démunis du point de vue matériel, il semblerait même qu’ils soient inaptes à la vie normée en société. Au fond, l’état de SDF n’est-il pas un trouble psychologique plus qu’un problème de chômage, de dettes et d’accès au logement ?

Etre SDF est dû à de multiples raisons, dont le chômage qui marginalise l’individu, mais on ne peut pas nier la part d’un traumatisme, parfois enfoui, qui abolit des défenses et empêche de se sortir d’une situation désespérée.

Bon nombre de SDF ont du mal à se réinsérer, parce qu’ils ont perdu les codes de la vie en société. Ils ne supportent pas la violence qui sévit dans les centres d’hébergement, mais ils ne supportent pas non plus les contraintes et l’enfermement. C’est le cas de l’ex-mari d’Anne Lorient : il travaille, mais il préfère boire pour oublier ses traumatismes et rester dans la rue avec ses copains d’infortune. Et la honte qui imprègne les SDF les empêche aussi de côtoyer des personnes qui vivent normalement.

Après avoir travaillé avec Anne Lorient, pourriez-vous dire quel est son « secret » ? Qu’est-ce qui lui a permis de résister et de remonter la pente, là où d’autres – dont une très proche amie de la rue – ont été engloutis sans pouvoir s’en sortir ? 

Son secret est son instinct, sa force de vie. Elle est restée lucide et surtout sobre, c’est-à-dire non alcoolisée, dans la rue. Elle a croisé, dans le métro, un homme qui l’a aimée. Elle a eu des enfants et a fait des rencontres « providentielles », à savoir une femme médecin et une assistante sociale déterminées à l’aider. Elle est très combative et intelligente. Aujourd’hui elle reste pauvre, mais sa vie sociale, sa maternité lui donnent une raison de vivre.

On parle de deux millions victimes d’inceste en France, une extrapolation à partir d’une enquête Ipsos de 2009, dans le cadre de laquelle 3% des personnes interrogées ont déclaré en avoir été victimes, tandis que 26% ont dit connaître au moins une victime.  Ces chiffres vous semblent ils fiables ?

Ils sont fiables dans la mesure où certaines statistiques peuvent être fiables, mais on ne compte pas les incestes non avoués, ce qui prouve que le sujet est encore tabou. Comment dénoncer un inceste à la place de la victime ? Si la famille ne parle pas, si les amis n’osent pas le faire, eh bien l’inceste « n’existe pas ». Bon nombre de femmes et d’hommes attendent longtemps avant de pouvoir en parler, la honte et le silence sont aussi des séquelles du traumatisme.

Anne Lorient et Minou Azoulai, Mes années barbares, La Martinière. Sortie en librairie le 28 janvier 2016.

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journaliste, auteur, réalisatrice et productrice de documentaires.journaliste, auteur, réalisatrice, productrice de documentaires et de reportages. Elle a coécrit Mes années barbares avec Anne Lorient.
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