Une rue de Molenbeek après les attentats de Paris de novembre 2015 (Photo : SIPA.AP21825135_000032)

J’ai publié sur Facebook une photo de Loubna Lafkiri, 30 ans, mère de 3 enfants, professeur d’éducation physique, tuée lors des attentats du 22 mars à Bruxelles, accompagnée d’un dialogue tenu discrètement — en arabe — entre un cordonnier de Molenbeek et son client sur les attentats de Bruxelles :

– Ils n’ont pas tué que des Belges, mais aussi des musulmans…
– Cette fille… c’est rien. Elle avait des enfants, elle n’était pas mariée, pas voilée : c’était une pute !

J’invitais ensuite mes amis Facebook à partager mon post « pour le respect de sa mémoire et de toutes les femmes musulmanes. » Beaucoup de gens l’ont fait. Aucun musulman, mais j’en ai peu parmi mes amis, alors je l’envoie à une amie musulmane :

– Salut Leila*, que penses-tu de ceci — qui est authentique — ? Tu le partagerais ?
– Non Marc, je ne partagerai jamais ce genre de chose, ce serait leur donner de l’importance à ces malades d’une part et puis qui est la source ? Cette personne maîtrise-t-elle correctement l’arabe ? Parce que ces fous de Satan s’expriment en arabe et pas en dialecte… Ils s’expriment aussi en francais ! Parce que les gamins d’ici pour la plupart maîtrisent super mal la langue arabe !
N’oublie pas ceci Marc, nous musulmans, nous sommes deux fois condamnés… Une fois par ces malades qui nous considèrent comme des mécréants et une seconde fois par ceux qui font les amalgames et qui nous considèrent comme des terroristes… Y avais-tu seulement pensé ?
– Bien sûr que j’y ai pensé. C’est précisément pour ça que je te pose cette question. L’amalgame serait de ne pas pouvoir dénoncer des gens qui disent de telles horreurs, comme si tu avais quelque chose en commun avec eux, plutôt qu’avec la victime. Y as-tu pensé ? Je suis sûr de ma source. C’est une adulte marocaine qui maîtrise parfaitement la langue.

L’échange a continué vainement, mais ces deux répliques permettent de comprendre l’essentiel.

Les doutes sur l’authenticité de la scène (que je garantis) constituent une fuite, un déni de la réalité. De toute manière, même si la scène était fictive, rien n’empêcherait de prendre une position morale — sous réserve —, à l’égard de propos qui n’ont rien d’invraisemblable. C’est le refus de dénoncer, en tant que musulmane, ces propos machistes, intégristes et racistes qui constitue un amalgame, tel celui qu’utilisent les dentistes : un mélange qui durcit et se transforme en masse compacte comblant une carie.

Des « fous de Satan » ? Vraiment ?

Parler de « fous de Satan » peut apparaître comme une manière de se distancier de ces musulmans. En vérité, c’est une façon de les déresponsabiliser : les fous sont des « malades », des victimes, pas des sujets responsables. Comme s’il était inconcevable qu’un vrai musulman dise ou fasse quelque chose de mal : c’est Satan qui le lui fait faire. D’ailleurs s’agit-il ici de « fous de Satan » ou d’intolérance et d’inhumanité ordinaire ?

Mais les musulmans ne se critiquent pas, ils se dénient l’un l’autre le statut de vrai musulman, à tel point qu’on ne sait plus où les trouver. Aucune différence, aucune divergence n’est supportable, reconnaissable au sein de l’oumma, communauté où le sujet peine à s’affirmer. Quand il le fait, on le disqualifie, avec la complicité d’Occidentaux craignant toute stigmatisation, comme on l’a vu récemment avec l’écrivain Kamel Daoud.

Dans mon échange avec Leila, je cherche un sujet responsable — une personne qui exprimerait ce qu’elle ressent — et je rencontre quelqu’un qui ne peut pas se dissocier de sa communauté, vécue comme un bloc. En se montrant incapable de prendre une position morale personnelle, elle déforce cette communauté et se « stigmatise » elle-même, comme si elle était marquée par des propos immondes, dont elle n’ose pas se détacher.

Pourtant elle est « assez ouverte et libérée pour boire son verre de vin en terrasse et avoir comme compagnon un Belge catholique. Pour avoir eu un enfant d’origine normande et hors lien du mariage. »

Je comprends d’autant moins ce qui l’empêche de réagir avec d’autres face à des propos horribles. Surtout que dans la suite de notre discussion, elle reproche à la personne qui en a été témoin de ne pas les avoir dénoncés à la police belge ou à la cellule antiterroriste marocaine, « pour la mémoire de Loubna ». Ce qui ne l’empêche pas de s’enfoncer elle aussi la tête dans le sable.

Enfin, après la déresponsabilisation, vient la plainte de sentir les musulmans « deux fois condamnés », comme mécréants par les intégristes et comme terroristes par « ceux qui font les amalgames ».

Pourquoi alors ne pas dénoncer ces propos intégristes et pourquoi favoriser les amalgames ? Pourquoi Leila est-elle incapable de se démarquer — de se déstigmatiser — et de se solidariser avec la victime ?

Si elle avait eu la malchance d’être à la place de Loubna dans le métro qui a sauté, pourrait-elle imaginer sans révolte qu’on parle d’elle de cette manière et de son enfant né « hors des liens du mariage », et que d’autres laissent dire, comme elle le fait ?

A cette question « ridicule », selon Leila, je n’obtiendrai pas de réponse.

Et mon post ne sera pas partagé par des musulmans parce ce qu’un musulman ne critique pas des musulmans avec des non-musulmans. C’est pourquoi Salah Abdeslam, un des responsables des 130 morts de Paris, a pu se cacher à Molenbeek pendant quatre mois. N’est-ce pas là de l'(auto)amalgame et de l'(auto)stigmatisation ?

 

* Son prénom a été changé.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Lire la suite