Allègre mais pas trop

De l’imposture dans l’air

Publié le 16 mars 2010 à 21:49 dans Société

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Claude Allègre

Si vous en êtes d’accord, vous serez les arbitres. J’ai un léger différend familial avec mon père qui, s’il n’en est pas moins mon père, a parfois tort. En l’occurrence, il s’évertue à trouver intéressants les plats propos de Claude Allègre. Je crains pour ma part d’y avoir déclaré une allergie.

Bien sûr, cela m’emmerde un peu. Parce que ça me classe notamment avec les écolos et avec un paquet de gens qui croient tenir, là et ailleurs, leur brevet de rectitude morale. Ça me met du côté du Monde ou de Libération. Contre Valeurs Actuelles. Ça, c’est un peu la honte. Fort heureusement, il reste Marianne, qui me permet de me réconcilier avec l’idée que Allègre, c’est bien de la fumisterie, du poujadisme climatique. Et de me sermonner, vertement : être minoritaire n’est pas nécessairement le gage que l’on a raison. La majorité a parfois raison. Notamment quand j’en fais partie.

Et sur le réchauffement climatique, il faut dire qu’Allègre me brise les noix. Remarquez, je n’y connais rien en réchauffement climatique. Comme Allègre, apparemment. Comme l’ensemble des personnes avec lesquelles je m’en entretiens, soit dit en passant. Comme mon père. Oui, même mon père. Qui n’en est pas moins mon père, notez bien. C’est que, j’ai beau retourner le truc dans tous les sens1, j’ai la grosse impression que tout ceci est affaire de présupposés. Comme tout, me direz-vous. Mais plus que tout, vous répondrai-je. Fermez la parenthèse, merde à la fin.

Bon, prenez les libéraux. Ok, Allègre a rejoint Sarkozy. Et l’on se souvient de sa sortie du QG de Sarko, à la dérobée. De son ample et chaloupée démarche, empruntant au mammouth sa grâce printanière. Mais tout de même, voir Valeurs Actuelles chérir ainsi un ancien ministre de Lionel Jospin, ça vous laisse comme deux ronds de flan. Y’a anguille. Moi, qui ne suis que moi – certes, mais c’est déjà ça2 – je ne peux pas m’empêcher de penser que si les libéraux chérissent Allègre, c’est moins par souci de vérité scientifique, que par allergie à la règlementation. Or voilà, si on laisse l’homme entièrement libre de déterminer son comportement et si l’origine humaine du réchauffement climatique est avérée, il est probable qu’un jour il jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendra plus. Alors de fait, on l’encadre un peu.

Vous me direz : de l’autre côté, c’est le goût de l’Etat, c’est le collectivisme, c’est l’intervention dans ma vie et celle du voisin. Ce serait une méfiance à l’égard de l’Homme. Sans aller jusque-là, possible qu’il y ait une méfiance vis-à-vis de la société de consommation. Un certain goût pour la sobriété.

Alors voilà, sur le climat, malheureusement, on part tous de quelques présupposés. Et, sauf surprise, l’immense majorité d’entre nous est incapable d’appuyer son avis sur une connaissance personnelle. Cela dit, tout de même…

Tout de même, il y a des petites choses, des indices, des éléments infimes mais qui suscitent ma méfiance. Il y a ce ton, cette mise en avant personnelle, mise en scène, auto-représentation en chevalier blanc pourfendant la pensée forcément unique, mise en scène qui dérive lorsque, comme le souligne Jade Lindgaard, l’homme ne craint pas d’entamer son propos par un vibrant “Nous, les résistants…” Et de faire un parallèle avec la résistance au nazisme ou au pouvoir soviétique. Faut-il aimer le burlesque ou n’avoir pas le sens du ridicule pour en arriver là ?

Il y a dans tout ce scénario la marque habituelle du complotiste, fier de se draper dans le costume du martyre. Et “l’imposture climatique” de faire écho à “l’effroyable imposture”. De renvoyer à ces diatribes contre ceux qui vous cachent tout, ne vous disent rien, mais qui, c’est certain, s’organisent dans l’ombre.

Ridicule encore lorsque Dominique de Montvalon lui adresse ces questions empressées : “Pourquoi ? Parce que vous êtes foncièrement rebelle ?”, “Vous, ils n’ont pas réussi à vous “normaliser” !”, “Vous êtes devenu un véritable “expert” en climat, ne vous en déplaise !”, “Vous êtes décidément l’apôtre de la complexité…”

Faut-il que l’esprit fin soit embrumé pour ne pas discerner là la complaisance et la flagornerie de son intervieweur ?

Ridicule encore lorsque celui qui veut incarner la rigueur scientifique définit le GIEC, sa cible directe, l’instrument du grand complot, comme le “Groupement international pour l’étude du climat”, alors qu’il s’agit du “Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat” (cf Le Monde). Moins amusante et révélatrice d’un esprit plus petit qu’il ne voudrait le faire croire, cette pique inutile, déplacée, incongrue et puérile, lorsqu’il évoque “l’incapacité (congénitale ?) des climatologues à maîtriser certaines méthodes statistiques”.

On reprochait à l’article du Monde de faire son marché dans les erreurs qui parsèmeraient le livre de Claude Allègre. Mais n’est-ce pas précisément ainsi que procède Claude Allègre avec les travaux de la communauté scientifique ? Pour celui qui veut se parer des vertus scientifiques, n’est-il pas gênant par exemple de présenter comme le résultat d’un vote de “spécialistes américains du climat” celui de présentateurs météo des chaînes de télévision américaines ?

On s’amusera encore de l’aversion proclamée pour le principe de précaution de celui qui déclame définitivement : “un pays qui n’assume pas l’idée du risque n’avance plus. Le risque, c’est la vie”, mais qui, lorsqu’il fut décisionnaire et non pas simple commentateur, provoqua l’évacuation de 76.000 personnes autour de la Soufrière, contre l’avis d’Haroun Tazieff, qui soutenait que l’éruption serait sans danger… ce qui se confirma.

Mais il y a plus substantiel. On pourrait s’étonner que “l’apôtre de la complexité” emploie force comparaisons vulgarisatrices pour faire triompher son point de vue. Comme si, finalement, il ne fallait qu’un peu de bon sens dans tout ça. D’ailleurs, il le soutient. Tant qu’à faire. C’est Jean-Louis Fellous (ancien responsable des programmes d’observation de la Terre du CNES et ancien directeur des recherches océaniques de l’Ifremer) qui lui répond : “”Imposture que d’affirmer qu’on peut prévoir, qu’on sait prévoir le climat qu’il fera dans un siècle. (…) On sait, au contraire, que la météo est imprévisible à plus de quatre jours, et parfois moins.” Élève Allègre, vous êtes recalé ! Vous confondez (mais vous le faites exprès, je n’en doute pas) la prévision météorologique et la projection climatique. Un médecin serait imprudent de prévoir votre disparition à court terme. Mais il lui est facile d’affirmer que dans un siècle vous ne serez plus des nôtres (moi non plus, d’ailleurs). De même, la prévision déterministe du temps météorologique trouve ses limites dans une fourchette de 4 à 15 jours, selon la latitude. Mais on peut prédire la prochaine glaciation, rythmée par les oscillations de l’orbite terrestre sous l’influence des autres astres du système solaire.

Autres erreurs relevées, lorsque Claude Allègre affirme que les climatologues attribueraient à un critère unique le réchauffement climatique, ou que le changement climatique serait le seul problème auquel l’humanité ait à faire face3.

D’ailleurs, on ne sait plus bien si c’est l’origine humaine ou carrément le réchauffement climatique que conteste Allègre, puisqu’il soutient que “l’on ne sait dans quel sens, finalement [le changement climatique] aura lieu”. Mais comme le lui rappelle, entre autres, Jean-Louis Fellous : “N’en déplaise à Claude Allègre, il n’y a pas de satellite climato-sceptique.”

C’est que contrairement à ce que soutient Claude Allègre, il semblerait bien que le changement climatique soit mesuré, observé et quantifié. Et modélisé, en prenant compte, comme le souligne realclimate parmi d’autres points de divergences, d’éléments dont Claude Allègre affirme pourtant qu’ils seraient négligés : “Mais il y a mieux : “Comme on ne sait pas bien comment se forment les nuages, on les néglige ! Comme on maîtrise mal le rôle des aérosols et des poussières, on les néglige !” (p. 104) C’est complètement faux. Nuages, aérosols et poussières (comme variations de l’irradiance solaire et éruptions volcaniques) sont tous pris en compte par les modèles actuels. Les modèles qui négligent l’influence de l’augmentation du CO2 n’arrivent pas à reproduire le réchauffement des derniers trente ans, et c’est précisément pour cette raison que le CO2 a été confirmé comme le responsable principal du réchauffement global.”

Vous me le direz, pourtant je le sais : je n’ai guère de points d’appui évidents pour justifier ma position – même mon radiateur est un mauvais indicateur –, mais au pif, là, je le sens pas. À cause d’une foultitude de trucs qui coincent. À cause d’un boniment qui m’en rappellent bien d’autres, de ces bonimenteurs simplificateurs qui profitent de la complexité du sujet d’étude4 pour fourguer des idées simplistes et fausses. Et mon pif, d’après ma mère, est fiable. Pour sentir les gens, voyez. Alors, d’accord, c’est ma mère. Mais de la même manière qu’une idée n’est pas forcément fausse parce qu’elle est partagée par la majorité, ma mère a parfois raison en ce qui concerne mes grandes qualités. Et pour ce qui est de l’allègre imposteur, j’emprunterai sa conclusion à Jade Lingaard : “Si Claude Allègre a raison, rien de tout cela n’est très grave. Et la postérité lui reconnaîtra peut-être son mérite. Mais s’il a tort ? Il nous fait perdre un temps précieux. En retardant la mise en place de mesures qui permettraient dès aujourd’hui de réduire les gaz à effet de serre, il prend la responsabilité de mettre des vies humaines en péril.”

  1. Je parle du réchauffement climatique, donc, et plus de mon père.
  2. Pour les incultes, ça commence comme ça : “Et moi, moi qui ne suis que moi / entre mendiant et roi / quand je rentre chez moi / je deviens comédien, mes espoirs, mes chagrins / je les laisse en chemin.”
  3. En oubliant l’eau, donc, puisque Claude Allègre aime à se faire passer pour l’un des rares lucides à en percevoir l’enjeu. Et pourtant.
  4. Comme, tiens, Etienne Chouard et la Constitution européenne.

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  • 22 March 2010 à 11h41

    Dalton dit

    “Mais c’est typiquement le discours des réchauffistes !”

    A force de traîner sur internet, cette phrase je l’ai vu des milliers de fois.
    Elle revient spécialement souvent pour dénoncer les amalgames entre événements météo extrêmes et changement climatique:
    “- Il a fait super froid ce hiver…
    - Oui mais on ne peut rien en déduire en terme de changement climatique
    - Mais c’est ce que font les réchauffistes quand cela les arrange ! ”

    Le sceptique est donc tout heureux de se mettre au plus bas niveau des réchauffistes. Car, et ils le savent bien, les climatologues sont farouchement opposées à tout e attribution directe d’événements météo particuliers.

    On peut alors me reprocher de m’attaquer moi-même aux sceptiques de bas niveau, aux non-scientifiques. Mais il y a une énorme différence:

    -Les “sceptiques”: Quelques scientifiques repris par un grand nombre de blogueurs.

    -Les “réchauffistes”: Un grand nombre de climatologues, repris par les médias et les politiques.

    Bien sur, cela aussi est rejeté. Le consensus est soit une fable, soit il existe mais a été fabriqué par pure influence politique, soit il est de toute façon inutile voir dangereux (cf Galilée)…

    L’utilisation politique de la climatologie est certaine et très dommageable. Mais montrez moi des signes de l’influence contraire, celle de la politique sur la climatologie, à un niveau tel qu’elle remettrait en doute toute cette science.
    Les emails du climategate ? En parlant de manipulations, c’est du grand art.

  • 21 March 2010 à 14h50

    gralles dit

    Koz dit : ” Comme je l’ai écrit, et je le répète : sur un sujet aussi pointu, aussi technique, je me ris de voir cette génération spontanée d’experts à la mine concernée. Ayez la lucidité de constater que vos positions ne sont (pour la plupart) que de simples déclinaisons de vos présupposés. Et méfiez-vous d’une réflexion trop systématique.”
    La belle affaire ! On dénigre dans un article Allègre et les sceptiques, mais on affirme aussi que c’est un débat d’”expert”, que c’est trop compliqué, écartant ainsi les éventuelles contradicteurs en posant d’entrée de jeu leur incompétence- et en avouant bien volontiers qu’il ne s’agit alors que d’une position d’humeur. Mais c’est typiquement le discours des réchauffistes !
    Qui sont les réchauffistes ? des dogmatiques. Des gens qui prétendent toujours qu’on ne peut pas savoir. Alors qu’il suffit de se renseigner, de prendre la peine de lire les documents qui fourmillent sur le net pour se faire une idée. Il y a le désir farouche de croire chez ces gens là, de s’en remettre à un dogme, il y a cette tendance à ne pas faire confiance à l’individu, à son initiative, mais plutôt à s’abandonner à des passions collectives : le réchauffisme est une doctrine anti-humaniste.
    Ce n’est pas un hasard si beaucoup parmi eux sont des anti-libéraux acharnés.
    En tous cas, merci pour cette démonstration involontaire.

  • 21 March 2010 à 9h10

    Granier dit

    Quel dommage que les débats sur le soit-disant réchauffement en restent à ce niveau, c a d de l’idéologie pure, et que les journalistes en france ne travaillent pas…

    Un ouvrage bien plus complet que celui d ‘Allègre (qui est effectivement un piètre représentant de la cause sceptique) : “La servitude climatique”, de Jean-michel Bélouve (www.belouve.fr)

  • 20 March 2010 à 9h48

    couic dit

    Tazieff.
    J’étais jeune à l’époque de la Soufrière, mais tout de même je me souviens qu ‘Alègre a évacué les personnes, APRES l’hospitalisation de Tazieff et de son équipe, victimes d’une explosion “qui n’aurait pas dû avoir lieu”.
    Il y a eu petite explosion, mais explosion quand même, et quand l’équipe ” de spécialistes compétents”? envoyée par “les Autorités” a été mise KO, la décision la plus sage a bien été d’ordonner l’ évacuation.

  • 19 March 2010 à 23h24

    Antoninus Lucretius dit

    A part Allègre, il y a tout de même des climatologues (des vrais), qui savent de quoi ils parlent.
    http://www.youtube.com/watch?v=cevCAHRigrM.

  • 19 March 2010 à 17h13

    Odilon dit

    @Antoninus Lucretius
    Et plus précisément, s’il est question de climat il est judicieux de s’adresser à des climatologues. Sinon, c’est comme de s’enquérir d’économie auprès de Jean-Pierre Pernaut, ou de philosophie auprès de BHL.