“Alien Covenant”: l’étranger qui est en nous | Causeur

“Alien Covenant”: l’étranger qui est en nous

Le dernier opus de Ridley Scott est un pur bijou gothique

Auteur

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli
Enseignant et essayiste, anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

Publié le 12 mai 2017 / Culture

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La saga "Alien" est de retour avec un nouveau film. Un "prequel" érudit signé Ridley Scott.

Alien Covenant de Ridley Scott, 2017

 - Attention, certains passages de l’article révèlent des éléments de l’intrigue des épisodes précédents -

Les producteurs américains sont des maniaques : ils ne peuvent voir un trou sans essayer de le combler. D’où l’invention des prequels et sequels — occuper l’espace d’avant ou l’espace d’après. À ceci près que tout nouvel opus dans une série crée un espace nouveau, de part et d’autre. And so on.

Xéno, cruel xéno…

Prenez la saga d’Alien. Quatre films bien groupés, de 1979 à 1997, réunis par un beau trait d’union qui s’appelait Sigourney Weaver. Le premier opus, sans doute le plus horrifique, avait été réalisé par Ridley Scott. Avaient suivi James Cameron (Aliens, le retour — un western de l’espace), David Fincher (Alien 3, où Sigourney / Ripley mourait dans un haut-fourneau) et Jean-Pierre Jeunet, avec Alien, la Résurrection, où elle revenait à la vie, porteuse en elle d’une autre vie.

Puis en 2012, le frère cadet de Scott, Tony, se suicide. Il était lui-même réalisateur de films fort estimables (Spy Game, l’un des plus beaux films sur l’impossible passage de témoin entre générations, où Robert Redford expliquait à Brad Pitt qu’il ne serait jamais qu’un second couteau — ou True Romance, où Denis Hopper expliquait à Christopher Walken que les Siciliens étaient « tous des nègres » — ce qui contristait fort son interlocuteur).

Je vous expliquerai un jour ma théorie générale du lien entre création et travail de deuil : bref, Ridley Scott reprend en 2012 la franchise Alien et lance Prometheus, un prequel de la série, où sur une planète perdue, quelques centaines d’années avant l’Alien originel, l’humanité part chercher des réponses qu’elle ne trouvera pas. Mais des xénomorphes affamés, en revanche, il y en aura à foison.

Xéno, cruel xéno… On savait depuis Alien 4 que la Créature, qui n’avait pas au départ une forme bien sympathique, était susceptible de muter, à force d’être hébergée dans des poitrines humaines dont elle pompe quelque peu l’ADN. Sigourney Weaver accouchait dans cet opus d’un être terriblement androïde — dont elle se débarrassait en s’excusant, après tout, c’était son enfant. Il s’agissait donc pour Ridley Scott de se ré-approprier le mythe, et d’en écrire les commencements. Prometheus était la Genèse d’AlienCovenant — c’est, comme Prometheus, le nom du vaisseau, le contenant pour le contenu, une métonymie, diraient les stylisticiens — est l’Exode. Ridley Scott (80 ans depuis novembre dernier) aurait en projet deux films encore pour combler le trou (nous y revoilà) jusqu’au premier opus d’Alien — et boucler la boucle.

Les noires origines de l’humanité

Quelle boucle ? Allez voir Covenant — un pur bijou gothique, un film particulièrement noir, parce qu’il raconte les origines de l’humanité, et il n’y a pas de quoi rire — et vous comprendrez vite : Dieu est un androïde, créé par l’homme à son image (une idée qui nous vient des Grecs, d’où le détour par Prométhée) et qui finira par façonner, à force d’expérimentations successives sur l’Alien xénomorphe, une créature anthropomorphe, Adam et Eve en leur commencement — c’est le dernier plan du film —, une humanité qui partira à la découverte de la planète-mère d’où coule la source du cycle. Nous ne sommes que des aliens transformés en hommes par un androïde dément rebaptisé Dieu parce qu’il fallait lui donner un nom.
« Une farce », dit Ridley Scott quand on lui parle de religion. Cet agnostique déclaré, hanté par la mort — c’est assez fréquent, en vieillissant, et moi-même ce matin… — a son point de vue sur la transcendance, et c’est ce point de vue que raconte Covenant.

Un petit détour lexical pour les non-anglicistes. « Covenant », c’est tout à la fois l’assemblée et l’alliance — et le vaisseau qui porte ce nom contient deux mille humains cryogénisés qui vous forment un nouveau peuple hébreu, emmenés par un prophète androïde vers un futur problématique — le nôtre. Quant à « alien »…

Les Québécois, qui ne tolèrent pas — ils ont bien raison — de mettre à l’affiche un film qui garderait son titre anglais, l’ont rebaptisé, depuis 1979, « l’étranger ». Oui, certes… Mais le français est polysémique, alors que l’anglais est plus précis. L’étranger, ce pourrait être…

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 13 Mai 2017 à 6h15

      Archebert Plochon dit

      Un trait amusant de la psychologie des athéistes : ils ne jubilent jamais tant que lorsqu’ils peuvent trouver de nouvelles preuves du néant. Et quand bien même on leur apporterait la preuve contraire, ils choisiraient de pourrir dans leur caveau rationaliste plutôt que d’avouer qu’ils ont eu tort. Sinon, Aliens, le second, et celui de Fincher également ; les Scott sont ennuyeux sorti des morceaux de bravoure et le Jeunet est d’une vulgarité presque bessonienne.

      • 13 Mai 2017 à 14h05

        Pierre Jolibert dit

        Votre raisonnement s’applique sans doute aux agnostiques, dont Scott serait selon M. Brighelli, peut-être aussi à certains athées, je ne sais pas.
        En tout cas, il y a des athées qui n’ont besoin de preuves pour rien, comme d’autres croyants d’ailleurs.
        Dans Aliens (mon préféré, pour sa teneur sociale : les routiers, comme dit Laurence, les soldats du rang, le vilain directeur des ressources humaines (Burke (?)) et l’officier dépassé qui heureusement se réconcilie finalement avec Vasquez, la soudarde théoricienne du genre à ses heures), le droïde Bishop/Evêque se contente de l’histoire naturelle à l’ancienne :
        au moment où il dissèque l’intermédiaire pondeur en éprouvant une grande satisfaction esthétique, un soldat lui demande s’il n’a besoin de rien à quoi il répond non / insistance de la part du scénario : la question est renouvelée, et le non maintenu : pour quoi faire à part nous dire que les robots ne sont pas très courtois ?
        Un scientifique qui veut rendre raison de tout ne me paraît pas un très bon athéiste, en tout cas pas très équilibré. Shaw (j’avais oublié son nom) a-t-elle vraiment besoin de courir après le Créateur pour lui demander pourquoi, pourquoi (je ne sais plus quoi, pourquoi ils avaient décidé d’éliminer leur création je crois) ?

        • 13 Mai 2017 à 17h18

          Laurence dit

          Le petit monde des androïdes est plein de surprises, entre le dysfonctionnel et nuisible Ash, l’empathique Call et l’énigmatique David…
          Toutefois, je serai moins sévère que vous avec Bishop – également le fou des échecs – : se sacrifie-t-il pour la Reine en servant les desseins du conglomérat Weyland ou bien choisit-il de sauver les humains ?

        • 13 Mai 2017 à 17h42

          Pierre Jolibert dit

          ah mais pardon,
          j’aime beaucoup Bishop et j’isolais ce passage qui m’a frappé précisément parce qu’il a l’air d’aller bien avec ma propre indifférence aux causes éloignées cherchées à l’infini et mon propre goût de l’attention à la chose tangible ;
          pour ne pas trop le favoriser je signalais aussi qu’il aurait quand même pu dire “Non merci” ;
          il annonce au début qu’il est programmé pour être capable d’empathie, il doit bien être capable aussi de se sacrifier.

    • 12 Mai 2017 à 19h45

      Laurence dit

      Après l’épisode 4 de la franchise tout à fait dispensable (malgré l’attachante Ripley), le décevant Prometheus laissait tout de même entrevoir les vertigineuses ramifications à venir que j’ai hâte de découvrir avec Covenant. Quitte à relever incohérences et contradictions que Scott n’aura pas manquer pas de semer tout au long de son récit. Ce qui est au fond le propre de toute mythologie qui se respecte.
      J’ignore ce que le bonhomme nous concoctera pour le(s) prochain(s) épisode(s), mais j’aimerais bien revoir les Ingénieurs, parce qu’il me semble bien me souvenir que ce sont eux, les responsables de ce pataquès cauchemardesque, non ?

      PS : Dernier train pour Busan, bof bof, avec une mention spéciale pour les acteurs, tous aussi mauvais les uns que les autres, c’est pourtant pas compliqué de jouer un zombie !

      • 12 Mai 2017 à 22h16

        Pierre Jolibert dit

        Nous sommes donc d’accord sur l’épisode 4.
        Mais ce qui m’a un peu déçu dans le Prométhée, ça tient uniquement à moi, c’est l’héroïne, comparée à Ripley, et l’une des ramifications dont vous parlez (j’ai pas vu les autres à vrai dire) : sa recherche éperdue des causes et du 1er Moteur, ça la rend un peu tarte.

        • 13 Mai 2017 à 7h33

          Laurence dit

          Disons que ce sont deux profils différents : Ripley lieutenant pragmatique du Nostromo, est une sorte de routier de l’espace qui dégomme les aliens sans état d’âme. Shaw est une scientifique, il est logique qu’elle cherche la petite bête.

        • 13 Mai 2017 à 13h47

          Pierre Jolibert dit

          est-ce que ça tient à l’évolution de Scott lui-même ?
          je vais profiter de l’intervention d’Archebert Plochon pour poursuivre cette discussion au-dessus,
          en partant du principe que le cinéaste investit un peu son personnage de traits personnels (tournons le p de Ripley de 180°, ça donne le d de Ridley).

    • 12 Mai 2017 à 16h03

      Habemousse dit

      La violence gratuite est la marque des envahisseurs qui font beaucoup de morts chez nous ces temps ci ; les cadavres de cinéma ont beaux être faux, ils nous masquent les vrais drames à venir en nous apportant des réponses truquées .

      Le sang est trop précieux pour s’y baigner : allez donc en discuter avec ceux qui sont sur le front à empêcher le leur de s’échapper du trou que la balle a foré en s’invitant sans prévenir.

      Le réalisateur de génie set celui qui réussit à faire trembler de peur le téléspectateur, à la pensée qu’une seule goutte de cette précieuse source de vie, pourrait s’échapper de son corps.

      L’acier brillant des pistolets, les sacs de colorants rouges qui giclent pour imiter la mort, alors que la vraie rôde en permanence parmi nous, merci bien.

      Si vous nous dites en plus que ces projections à grand spectacle nous font réfléchir, alors il n’y a plus qu’à s’incliner. 

      • 12 Mai 2017 à 18h00

        Pierre Jolibert dit

        Précisément de votre point de vue et selon vos critères de jugement, que je ne suis pas loin de partager, je crois qu’on peut dire que le film du corpus ou du roman de Xénomorphe qui tient le moins bien le coup est celui de Jean-Pierre Jeunet (gag sang sang sang trouvaille sang gag sang Ron Perlman (quand même) sang).
        Il me semble, pour reprendre vos termes, que Ridley Scott réussit à faire trembler, lui, avec du sang laissé précieux.
        En plus de ses contributions au corpus spatial, j’en veux pour preuve le film de lui que j’ai préféré : Cartel. Un dispositif très fouillé pour faire revenir à la source la plus simple, et fidèle à votre évocation, le sentiment de l’horreur de la mort, comme intact.

        • 12 Mai 2017 à 19h54

          Habemousse dit

          Etant un piètre cinéphile, je ne peux vous répondre, aussi je vous crois bien volontiers.

        • 12 Mai 2017 à 22h03

          Pierre Jolibert dit

          Je suis piètre aussi, il me semble simplement que tous les fans d’Alien diraient que la vertu du 1er film repose sur la quasi absence de sang.

        • 13 Mai 2017 à 6h39

          Archebert Plochon dit

          D’un point de vue moral, votre discours se tient bien entendu, mais d’un point de vue artistique… Chez Sophocle, Shakespeare, Agrippa d’Aubigné, James Ellroy, le sang coule à flot, non ? Ne confondez pas l’expressivité artistique avec une conception bourgeoise des convenances qui drapé le souci de sa digestion d’arguments théoriques ; du sang ou pas de sang, qu’importe, cela dépend de l’histoire racontée.

        • 13 Mai 2017 à 8h20

          Habemousse dit

          « Chez Sophocle, Shakespeare, Agrippa d’Aubigné…. »

          Je parle du cinéma et de ses techniques et je dis que le génie est d’entraîner le spectateur à imaginer l’horreur au lieu de lui mâcher le travail et la vue, à coups de litres de colorants, alors que la réalité est bien pire.

          En créant lui même ses peurs le spectateur prend mieux conscience de la vie et de la mort.

          Qu’aurait fait Shakespeare à l’ère du cinéma ? Mystère…

          Les images dites « fortes » sont comme l’humour, facile quand il s’agit de pointer du doigt tel ou tel en le dénonçant publiquement : ceux qui font rire sans cet artifice déshonorant sont bien plus forts et beaucoup moins nombreux. 

        • 13 Mai 2017 à 13h21

          Marcel Meyer dit

          Quasi-absence de sang, Cher Pierre Jolibert, mais aussi et peut-être encore plus important : quasi-invisibilité du monstre qui n’est jamais qu’à peine entrevu.

        • 13 Mai 2017 à 13h49

          Pierre Jolibert dit

          En effet, cher Marcel Meyer, c’est un monstre très discret, et patient avec les chats !

    • 12 Mai 2017 à 15h56

      la ménagère dit

      Cher Monsieur Brighelli,

      Je ne vous savais pas amateur d’Alien! Quelle heureuse surprise!
      Je n’ai hélas pas les références littéraires ou historiques pour comprendre l’entièreté de votre analyse. Concernant votre préférence sur le premier volet de la saga, je pense qu’il s’agit simplement du premier que vous avez regardé. J’ai pour ma part vu « Aliens » très jeune et il restera mon favori, dans un genre très différent du premier qui, je le pense sincèrement, restera un des films les plus marquants du XXème siècle: aucun film n’a suscité autant de peur ou de dégoût à sa sortie. Plusieurs éléments sont remarquables: la création d’un monstre convaincant et fascinant grâce au remarquable artiste H.R. Giger, sa naissance, particulièrement traumatisante – autant pour les acteurs que pour les spectateurs, comme ces guêpes qui naissent du ventre de coccinelles en tuant leur hôte au passage – , ce huit clos étouffant et le personnage de Ripley: initialement Roby, un homme, ils choisirent Sigourney Weaver au physique un peu androgyne afin d’incarner l’héroïne. Ce choix est à mon sens très intéressant pour deux raisons: choisir le sexe faible permettait aux femmes de plus facilement s’identifier et incarner une certaine fragilité, au moins fantasmée par le public, contribuant un peu plus au sentiment d’impuissance face à la créature. A ma connaissance, il faut remonter à Rosemary Baby pour retrouver une héroïne dans une position semblable. Une dernière chose remarquable: les dialogues et la mise en scène, très réalistes, nous plongent dans un univers très concret.
      Le « western de l’espace » reste cela dit un excellent film et sans doute l’un des meilleurs James Cameron. Comme dans Alien, les acteurs sont bons et les répliques, fort inspirées des films d’action de l’époque – type Commando ou Rambo, aux « punch lines » hilarantes – ne font pas oublier l’atmosphère très pesante de la ruche et de l’asservissement de la colonie. La version longue est excellente.

    • 12 Mai 2017 à 15h56

      la ménagère dit

      Prométhéus fut une déception, mais sans doute faut-il y voir là encore l’empreinte d’un système hollywoodien où les producteurs et la logique de l’investissement prennent le pas sur la création artistique. Les compléments du film, car il n’existe pas de « director’s cut », permettent de comprendre que Ridley Scott avait des choses intéressantes à dire dans ce film alors que le montage final fait la part belle aux scènes d’action et le casting médiocre nous donne une ribambelle d’acteurs désincarnés, maladie chronique des productions hollywoodiennes du XXIème siècle.

      Enfin, je pourrais écrire des pages et des pages mais cela n’intéresse probablement que moi aussi préciserais-je: ce n’est pas dans Alien 4 que l’on apprend que l’ADN de l’Alien se mêle à celui de son hôte mais dans le 3. En effet, il existe deux versions de ce film avec chacune un hôte différent – un rottweiler et une vache – et explique la différence de comportement de cet Alien comme le déplore Ripley.
      Vivement la vision de ce Covenant que vous m’avez convaincu d’aller voir!

      PS: à quand le croisement entre un Alien et une araignée géante ?

      • 12 Mai 2017 à 18h07

        Pierre Jolibert dit

        Comme je suis bien moins renseigné que vous, puis-je vous demander, ménagère, à propos de Prometheus auquel je n’ai rien compris (et qui m’a un peu déçu aussi) :
        quel est le lien de la toute 1ère scène, avant générique, avec la suite ;
        ce qu’apporte à l’histoire le robot qui se prend pour Peter O’Toole (car les androïdes ne rêvent pas mais on dirait qu’ils sont affectés de désir mimétique).
        Je précise que je n’ai pas vu le 1er film lui-même assez bien pour comprendre exactement en quoi consiste le coup fourré que fait l’ordinateur Mère à l’équipage.