Alep sera-t-elle le Stalingrad de l’Orient? | Causeur

Alep sera-t-elle le Stalingrad de l’Orient?

Entretien avec le reporter Régis Le Sommier

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 02 décembre 2016 / Monde

Mots-clés : , , , ,

Dans son livre "Les mercenaires du calife", le reporter Régis Le Sommier retrace l'itinéraire des djihadistes de Paris, Bruxelles et Istanbul et narre son expérience de la guerre civile syrienne qu'il a couverte pour "Paris Match". Au coeur de la bataille d'Alep, il a été le témoin des orages d'acier qui éclatent de part et d'autre de la ligne de front. Entre les offensives de la Russie et les pluies d'artillerie de la rébellion islamiste, il rapporte une réalité complexe loin du manichéisme de la plupart des médias.
alep regis lesommier syrie russie

Alep, appartement sur la ligne de front, 2014. Sipa. Laurence Geai. Numéro de reportage : 00690959_000088.

Daoud Boughezala. Il y a quelques semaines, vous étiez au cœur d’Alep bombardé par l’aviation russe. Quelques mois plus tôt, à Palmyre, vous avez croisé des mercenaires russes combattant des guerriers tchétchènes de l’E.I. La guerre de Syrie est-elle désormais dominée par l’action de la Russie ?

Régis Le Sommier1. Incontestablement, comme l’illustre l’initiative du général libyen Haftar qui s’est rendu à Moscou pour demander au ministre russe de la Défense de réaliser en Libye ce que la Russie est en passe de réaliser en Syrie. D’un point de vue militaire, la Russie a pris les choses en mains en Syrie depuis l’automne 2015, profitant d’une certaine incohérence de la position américaine, tiraillée entre de multiples éléments vis-à-vis de la Turquie (qui armer ? qui préparer ?), et des échecs de la CIA sur l’armement des rebelles. La faillite de l’opposition syrienne a également joué puisque les éléments modérés de la rébellion ont rapidement cédé le pas aux djihadistes. Des groupes rebelles islamistes qui n’ont d’ailleurs que très peu prêté allégeance à l’Etat islamique – ce qui confirme la nature foncièrement irakienne de l’E.I, la guerre syrienne n’ayant servi que de prétexte pour conquérir de façon fulgurante Mossoul, Tikrit et Ramadi.

Dans Les mercenaires du calife (La Martinière, 2016), vous citez pléthore de djihadistes tchetchènes guerroyant dans les rangs de Daech. Y a-t-il une matrice tchétchène de l’E.I ?

Les Tchétchènes de l’Etat islamique sont redoutables et très aguerris au combat. Au sein de l’E.I, la figure russophone symbolique était Abou Omar al-Chichani, un djihadiste géorgien à la barbe rousse, éliminé par un drone américain en juillet dernier. Son successeur est également originaire du Caucase. Ces djihadistes sont de véritables survivants dont les aînés (et parfois eux-mêmes) ont combattu la Russie en Tchétchénie dans les pires conditions. Une fois la Tchétchénie reconquise intégralement par l’armée russe, ils ont prêté allégeance au djihad international dont ils sont devenus les meilleurs combattants. Ils maîtrisent avec une formidable efficacité les techniques de combat comme l’emploi des véhicules suicide, à tel point que leurs méthodes sont étudiées à West point par les militaires américains !

À Alep, comment avez-vous pu faire votre métier de reporter pendant la bataille ?

Aujourd’hui, un journaliste occidental ne peut pas se rendre dans les zones rebelles d’Alep. Si l’Etat islamique est pratiquement inexistant à Alep, la rébellion y est dominée par des groupes djihadistes tels que Nour-eddine al-Zinki, Fatah ach-Cham (anciennement le Front Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda) ou Jaysh al-Moujahiddine.

On a publié dans Paris Match les seuls vrais reporters qui ont passé quinze jours avec les islamistes d’Ahrar ach-Cham dans la province d’Idleb : Farouk Atig et Ahmed Dib. Les autres « journalistes » du camp rebelle sont plus ou moins des activistes. Cet automne, je me suis rendu à Alep-Ouest, du côté gouvernemental, j’ai approché la ligne de front où j’ai constaté le caractère effrayant des frappes russes. Mais du côté Ouest de la ville, j’ai aussi subi des tirs d’artillerie en provenance des zones rebelles qui tombent n’importe où et tuent beaucoup. N’oubliez pas que côté gouvernemental, vivent environ 1 200 000 habitants (contre moins de 250 000 de l’autre côté du front) cibles des tirs d’artillerie et d’obus de mortier rebelles.

alep est ouest

© AFP Valentina BRESCHI, Simon MALFATTO, Frédéric BOURGEAIS, Sophie RAMIS

Dans ces orages d’acier, quel est le quotidien des civils ?

C’est un enfer pour tout le monde. Certains quartiers comme Salaheddine sont divisés en deux depuis trois ans. Des familles étant déchirées de part et d’autre de la ligne de front, leurs membres ne peuvent pas nécessairement se voir mais développent des stratégies de survie. Beaucoup de snipers se cachent un peu partout, il est dangereux de faire son marché. Du côté gouvernemental, certains recouvrent leur voiture d’une fine couche de boue rouge pour se rendre moins visible des snipers. A l’Est, la même technique de camouflage est utilisée pour se cacher des avions bombardiers. Cet automne, en représailles aux frappes russes, les rebelles ont coupé le principal axe d’approvisionnement en eau, ce qui s’est répercuté sur l’ensemble de la ville.  L’armée syrienne a donc organisé des rationnements, les enfants remplissaient des bidons d’eau la journée pour fournir leur famille. À cause de la quantité d’obus qui tombe sur la partie gouvernementale d’Alep, des ambulances se postent presque 24h/24h dans la rue avec des brancards dressés contre les immeubles pour récupérer une personne dès qu’elle est blessée et l’envoyer le plus vite possible à l’hôpital. L’hôpital, c’est d’ailleurs la cour des miracles : vieillards, enfants comme soldats viennent s’y faire soigner. Mais la réalité est encore plus horrible côté Est, à cause des bombardements russes contre la rébellion.

Malgré ce constat, à la différence de beaucoup de vos confrères, vous refusez de condamner unilatéralement l’offensive russe à Alep. Pourquoi ?

Depuis cinq ans, la guerre en Syrie n’oppose pas des méchants d’un côté et des gentils de l’autre. Cette vision aussi naïve que morale m’insupporte.  La plupart de mes confrères et le gouvernement français cultivent une illusion qui n’a rien à voir avec la réalité du terrain. Je n’ai jamais prétendu que les méthodes de guerre utilisées par les Russes depuis septembre pour reconquérir la partie Est d’Alep étaient souhaitables. Mais cet été, les quartiers loyalistes ont été extrêmement touchés par l’offensive des rebelles qui avaient réussi à briser le siège de leurs quartiers il y a quelques mois. D’après l’Observatoire syrien des droits de l’homme (un site d’opposition !) 59 enfants sont morts en juillet du côté gouvernemental d’Alep et à peu près le même nombre dans la zone rebelle…

Reconnaissez que les bombardements russes et syriens, parfois au baril d’explosifs, se sont révélés particulièrement intenses et violents ces dernières semaines.

La vie d’Alep ne peut se résumer aux événements des trois derniers mois. Le siège actuel de la partie Est ne doit pas faire oublier le siège de la partie Ouest en 2013.  Il faut aussi savoir que certains « casques blancs » d’Alep-Est appartiennent à des groupes djihadistes. C’est la complexité de la guerre : on peut être combattant et, si on a des compétences d’infirmiers, on les met tant et si bien au service des siens qu’on sauve des vies ! 

Vous comparez souvent la bataille d’Alep aux pires moments de la guerre de Tchétchénie. Une victoire de l’armée fidèle à Assad en fera-t-elle le Stalingrad de la guerre syrienne ?

« C’est Grozny !» m’a dit cet automne mon photographe qui a vécu les guerres de Tchétchénie. On regardait les collines pelées au nord d’Alep sur la route du Castello, dans le quartier kurde de Cheikh Maqsoud et on a soudain entendu les Soukhoi qui bombardaient l’Est de la ville. Alep sera peut-être le Stalingrad de la guerre de Syrie. C’est en tout cas une ville extrêmement grande, naguère capitale industrielle du Moyen-Orient. La perte d’Alep signifierait, sinon la victoire d’Assad, du moins l’échec de l’opposition à proposer une alternative à Bachar Al-Assad. Ceci dit, du côté gouvernemental,  j’ai constaté la « war lordisation » de certains quartiers conquis par le régime, comme Bani Zaid.

C’est-à-dire ?

Reprise en août aux rebelles, la zone de Bani Zaid est occupée par tout un tas de milices supplétives de l’armée syrienne. Les soldats y portent des uniformes un peu dépareillés. Ces groupes qui combattent depuis très longtemps rappellent les corps-francs de l’Allemagne des années 1920. Si la guerre s’arrête, il sera très compliqué de les faire rentrer dans le rang.

À la faveur de la guerre, la Syrie est devenue un véritable gruyère. Au centre du pays, dans la poche rebelle de Rastane, des groupes d’opposition islamistes sont retranchés depuis trois ans et font face à l’armée syrienne dans un contexte proche de la première guerre mondiale. À la campagne, c’est tranchée contre tranchée. On s’envoie régulièrement des obus mais le front ne bouge pas. De temps en temps, les soldats creusent un tunnel et y introduisent une charge d’explosifs pour faire exploser la tranchée d’en face, comme les Anglais pendant la bataille de la Somme. Mais l’opposition est si morcelée, malgré la puissance de Fatah ach-Cham, qu’il est difficile de prévoir l’avenir.

  1. Reporter de guerre, directeur adjoint de la rédaction de Paris Match, Régis Le Sommier vient de publier Les mercenaires du calife (La Martinière, 2016).

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 6 Décembre 2016 à 14h49

      MGB dit

      C’est pas qu’on s’en fout (ne serait-ce que parce qu’ils débarquent chez nous), mais parce que nous sommes incapables de comprendre ce qui se passe réellement là-bas, parce que toute intervention de notre part est de toutes façons contre-productive et faite au petit bonheur, et surtout parce que c’est nous les Occidentaux qui sommes responsables depuis 1916 de ce qui se passe aujourd’hui.

      • 6 Décembre 2016 à 19h25

        Schlemihl dit

        MGB c’ est de l’ orgueil . Nous ne sommes pas coupables de TOUT . Et il faut avoir plus de respect pour les peuples du Proche Orient et d’ailleurs . Ils sont parfaitement capables de commettre des erreurs catastrophique sans que nous nous en mêlions .

    • 5 Décembre 2016 à 13h49

      pierrepauljacques dit

      Bon article mais quid de l’Iran pourtant présente dans ce conflit?
      L’après alep ,avec des troupes rendues disponibles la rébellion va t’elle s’effondrer ,quid des turcs présent en Syrie qui risquent de se trouver en 1ere ligne face aux troupes gouvernementales?

    • 3 Décembre 2016 à 17h22

      Schlemihl dit

      D’ autres sujets semblent intéresser d’avantage .

      Qui se souvient de SAS qui est ce ? des romans d’ espionnage porno , assez bien écrits d’ailleurs . un des personnages classait l’ humanité selon un système très simple : il y avait les pays bougnoules et les pays pas bougnoules .

      Il semble que les personnes s’ intéressant aux pays étrangers , ceux de Causeur et tous les autres , appliquent exactement la même distinction . Les horreurs d’ Alep et d’autres endroits sont des tueries entre bougnoules et il est visible que tout le monde s’en fout .

      Indignez vous ! disait le vieux jeune homme formidable ….. On se servait des Palestiniens comme d’ une trique pour cogner sur les Juifs . Quand les Palestiniens sont massacrés par des musulmans ou des chrétiens et qu’il n’ est pas possible d’ y fourrer les Juifs , silence total ! Comme on se tait chez Causeur sur Alep .

      Qu’ on avoue franchement qu’ on s’en fout ! On manque peut être de coeur mais on n’est pas un hypocrite , c’ est toujours ça de gagné

    • 2 Décembre 2016 à 20h48

      Bibi dit

      Où l’on entend l’assourdissant silence des pseudo “antisionistes” de la rédaction idiots et péteurs.

    • 2 Décembre 2016 à 16h19

      Schlemihl dit

      Indignez vous ! je propose de faire condamner Israël par l’ ONU pour crimes de génocides incendies terrorisme crime contre l’ humanité destruction de sites archéologiques etc etc ….

      Ca fera plaisir à tout le monde et ça ne gêne personne .

    • 2 Décembre 2016 à 14h56

      Bibi dit

      Le non-dit à propos des Hizbis et de l’Iran en dit long.

    • 2 Décembre 2016 à 14h55

      Perlimpinpin dit

      Pour une fois que je lis une analyse de qualité sur le sujet. Les casques blancs jihadistes, les “hell canon” d’Alep, et surtout les Tchètchènes dont les offensives (filmées en go-pro) démontraient le professionnalisme.

      Enfin, on sort du manichéisme ambiant, qui voudrait nous faire croire que tout le monde dans la région “fuit” DAESH (et vient chercher l’asile chez nous). Ils ont pas attendu DAESH pour s’entre-tuer, et fuir en UE quand leur katiba finit par perdre du terrain.

      J’ai aussi lu que certains arabes surnommaient les YPG le “Daesh jaune”. Selon leurs dires, les kurdes ont déplacé des villages d’arabes pour s’installer. Tout comme l’armée irakiennes, qui utilise Instragram pour déterminer le sort de prisonniers de guerre. Perso, même si je préfère le moindre mal, j’éviterais d’angéliser qui que ce soit dans ce conflit.

      Au passage la CIA a quand même réussi à refourguer des ATGM à tous les groupuscules rebelles, qui s’en servent pour faire des frappes sur des conscrits de chez Assad ou dégommer les rares blindés encore en circulation. A 40,000$ la munition, c’est un joli cadeau. Là aussi, profusion de vidéos disponibles pour qui sait chercher.

    • 2 Décembre 2016 à 14h51

      Bibi dit

      Mossoul est loin d’être “prise” ou “reprise”.