Albert Cossery: la révolution par le désengagement | Causeur

Albert Cossery: la révolution par le désengagement

Des manuels d’insoumission sous la forme de fables orientales

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
Né en 1974, Thomas Morales est journaliste indépendant et écrivain.

Publié le 05 juin 2017 / Culture

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Albert Cossery à Paris, octobre 1999. SIPA. SIPAUSA30050412_000003

Le citoyen lessivé par une campagne électorale aussi épuisante qu’insane, aspire au repos. Il est fatigué de toutes ces injonctions. La Démocratie ne lui laisse guère l’occasion de souffler. Intrusive et directive, elle le poursuit jusque dans son foyer en l’appelant à s’exprimer sur tous les sujets. Le silence comme l’abstention sont aujourd’hui punis médiatiquement. La télévision, agent perturbateur du système, tance les indécis, les rêveurs et tous ceux qui ne participent pas au débat national sous peine d’opprobre.

L’homme de la rue, cerné de toutes parts, a bien du mal à trouver un refuge, un modeste abri où sa singularité ne serait pas offensée, où sa dignité ne serait pas marchandée, où sa paresse ne serait pas salie. Il est bombardé de mots d’ordre, assailli de représailles, poussé à s’engager, à participer, à manifester, à pétitionner, à gesticuler avec la meute. Lui qui ne demande rien, sauf dormir et se perdre dans les méandres de ses pensées. Il n’a droit à aucun répit. Les réseaux sociaux veillent à ce qu’il prenne la parole ou la plume. Quand le piège commence à se refermer, que l’air devient irrespirable, il ne lui reste qu’une solution : lire l’œuvre d’Albert Cossery (1913-2008). Huit livres explosifs qui viennent dynamiter le discours ambiant, fracasser les faux-semblants, moquer l’activisme absurde de notre époque, mettre un frein à l’emballement d’une modernité absconse. Les Parisiens de la Rive Gauche se souviennent d’avoir croisé la silhouette hiératique de l’écrivain égyptien, Grand prix de la francophonie, locataire éternel de l’hôtel la Louisiane, rue de Seine.

Pourfendeur rigolard du progressisme

Cette figure germanopratine d’avant la sédimentation du quartier en zone commerciale et touristique donnait de l’allure au pavé gris, de la profondeur à la vacuité des générations éprises de technologie. Apercevoir Albert avec sa cigarette marchant dans les allées du Luxembourg ou amarré à une terrasse, c’était communier avec la littérature, retrouver l’essence même de notre langue, son caractère narquois et désabusé derrière le masque de la fantaisie. Cet ami de Lawrence Durrell, Henry Miller, Albert Camus, marié un temps à la comédienne Monique Chaumette, a écrit des manuels d’insoumission sous l’aspect de fables orientales. Ce réfractaire, aristocrate de la sieste, pourfendeur rigolard du progressisme, a toujours préféré les personnages en marge des convenances, en dehors des coteries. Ses héros n’ont pas la volonté de se fondre dans la société, d’en accepter les diktats de réussite absurdes, les compromissions et autres génuflexions.

A la quête frénétique d’argent et de pouvoir, ils ambitionnent à la paresse et à l’indolence. Ces gens-là ne courent après aucune reconnaissance, aucun geste d’inféodation ne les anime, c’est par leur dissonance qu’ils retrouvent leur harmonie intérieure. Grâce au travail exceptionnel de l’éditrice Joelle Losfeld, ces brûlots plongent le lecteur dans les rues chaotiques du Caire, au milieu d’estropiés et d’indigents. L’échelle des valeurs y est inversée. L’autorité ridiculisée. La repentance larmoyante moquée. Les déviances considérées comme des délivrances. La (re)lecture de Mendiants et orgueilleux (1955) qui vient de sortir dans une nouvelle édition augmentée et enrichie (préface de Roger Grenier, portfolio, premières pages d’un roman inachevé Une époque de fils de chiens, etc…) reste un moment d’ironie mordante et de nettoyage à sec des esprits embrumés. La mendicité y est érigée en beaux-arts. « Dans la confusion générale, personne ne semblait attacher de l’importance à son état de mendiant sain et florissant. Parmi tant d’absurdités réelles, le fait de mendier paraissait un travail comme un autre, le seul travail raisonnable d’ailleurs », écrivait-il. Pour mieux appréhender et saisir la philosophie de ce dandy élevé chez les Frères de la Salle, il faut absolument acheter Le désert des ambitions avec Albert Cossery de Rodolphe Christin aux éditions L’échappée. Une démonstration magistrale, enlevée, tordante et chirurgicale qui, une fois de plus, révèle tout le talent de cet essayiste virtuose. Il avertit que « lire Cossery est certes divertissant, mais réduire sa littérature à une littérature simplement distrayante serait commettre une sévère erreur d’appréciation ». Grâce à cet entremetteur avisé, vous vous imprégnerez de « la dimension aristocratique de l’attitude cossérienne », de son rapport à la joie, à l’oisiveté ou à la révolution, enfin le programme politique le plus réjouissant de ce début d’année !

Mendiants et orgueilleux d’Albert Cossery – Nouvelle édition augmentée et enrichie – Editions Joelle Losfeld –

Le désert des ambitions avec Albert Cossery de Rodolphe Christin – L’échappée -

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    • 10 Juin 2017 à 14h57

      Philvar dit

      C’est un très bon écrivain pour les retraités : il leur explique que tout ce qu’ils ont fait dans leur vie ne leur sert plus à rien et qu’il leur reste juste à se préparer, mentalement et dans le calme intérieur, au grand départ.

    • 7 Juin 2017 à 12h54

      keg dit

      Macron-nique-ton-peuple, à sa façon veut engager le peuple dans un désengagement absolu. Il veut décharger tout le peuple (chambres comprises) du poids des engagements qui ne reposeront que sur ses épaules. Tel Atlas, il portera le monde en ordonnances consulaires, en pire….. à venir !

      http://wp.me/p4Im0Q-1Vs

    • 6 Juin 2017 à 17h18

      Saul dit

      Très très grand écrivain. Mendiants et orgueilleux fut le premier que j’ai lu de lui, comme beaucoup.
      Outre les fainéants dans la vallée fertile que cite Didier Goux (bizarrement pas mon préféré celui là, une espèce d’atmosphère somme toute assez pesante je trouvais) on aurait pu citer Une ambition dans le désert (très bon souvenir de celui ci)

      • 6 Juin 2017 à 21h04

        Villaterne dit

        Bonjour Saul
        Je te renvoie à mon intervention plus bas.
        Nous sommes d’accord !

    • 6 Juin 2017 à 11h34

      brindamour dit

      Il a dit, je cite de mémoire: “j’écris pour que mes lecteurs n’aient pas envie de retourner travailler le lendemain.” Bravo.
      Quelque chose me turlupine cependant. Pourquoi toute la jeunesse arabo-musulmane
      souhaite quitter la douce indolence de leur société pour venir s’agglutiner dans nos quartiers nord brutaux et excités?

    • 6 Juin 2017 à 0h14

      Patrick Mandon dit

      La silhouette d’Albert Cossery dans les rues de Saint-Germain-des-Prés… Il ne parlait presque plus, pour des raisons de santé. C’était un vrai dandy, en effet, très estimé. Et puis, il y avait comme un mystère plaisant autour de sa personne.
      Les éditions Jean-Cyrille Godefroy ont réédité un ou deux titres (crois-je me rappeler) d’Albert Cossery, au début des années quatre-vingt (ou quatre-vingts, comme le veut l’usage dit flottant), et ont contribué ainsi à le rappeler à la mémoire de nos contemporains (dans le terme contemporains, j’inclus tous ceux qui étaient vivants à l’époque, et qui le sont restés, ainsi que ceux qui ne l’étaient pas encore, mais qui sont nés depuis, quoi qu’on puisse les considérer comme un peu moins contemporains). Autrement dit, un contemporain est un garçon intéressant, alors qu’un moins contemporain est d’un intérêt moindre. Ou, si l’on préfère : c’était mieux avant !

      • 6 Juin 2017 à 0h18

        Patrick Mandon dit

        « quoiqu’on puisse les considérer »

    • 5 Juin 2017 à 20h06

      isa dit

      On peut changer et mettre une photo de Macron?

      • 6 Juin 2017 à 0h18

        AMHA dit

        Vous n’avez pas apprécié le délicat fumet de cet article ? Il est ultra réac, je vous l’accorde, mais si raffiné.

    • 5 Juin 2017 à 19h54

      Villaterne dit

      Décidément Mr Morales nous avons des goûts communs.
      A chaque lecture de Cossery, l’indolence orientale m’a enveloppé et le parfum des épices est venu me chatouiller les narines.
      Oui l’œuvre de Cossery n’est pas banalement distrayante, elle est philosophique.
      »La violence et la dérision » et Une ambition dans le désert » avec ses héros Heykal et Samantar, tellement sages et intelligents, sont mes deux livres préférés.
      Et puisque vous parlez de »Mendiants et orgueilleux » je ne résiste pas au plaisir de citer ce dialogue :
      « – Dieu est grand ! répondit le mendiant. Mais qu’importent les affaires. Il y a tant de joie dans l’existence. Tu ne connais pas l’histoire des élections ?
      – Non, je ne lis jamais les journaux.
      – Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.
      – Alors je t’écoute.
      – Eh bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Égypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les urnes, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?
      Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques

      • 5 Juin 2017 à 19h55

        Villaterne dit

        Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.
        – Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?
        – Certainement il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient, en haut lieu, c’était un âne à deux pattes. »
        Merci pour ce papier sur Albert Cossery.

    • 5 Juin 2017 à 19h45

      Didier Goux dit

      Personnellement, si l’on ne devait lire qu’un seul de ses livres, je crois que je recommanderais en priorité Les Fainéants dans la vallée fertile. Peut-être, simplement, parce que c’est le premier que j’ai lu.