Lettre à Robbe-Grillet

Hommage d’un lecteur à Alain Robbe-Grillet (1922-2008)

Publié le 19 février 2008 à 15:16 dans Culture

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Alain Robbe-Grillet, quand je vous ai découvert, à l’âge de quinze ans, j’avais déjà lu une infinité de romans mais ceux seulement qu’on m’avait dit de lire. Quand j’ai eu douze ans, une fille, une “grande” qui en avait treize, m’avait glissé, comme un de ces secrets érotiques que l’on chuchote dans les secondes qui suivent le moment où les parents s’absentent un court instant de la pièce : “Lis La Nausée, Vipère au poing. L’Etranger !” Je l’avais fait, et j’avais grandi d’un seul coup : j’avais soudain accédé au monde des grandes personnes, des adultes de ma propre époque, pas celui, splendide mais suranné de Salammbô, ni celui apprivoisé, des Hommes de bonne volonté – dont j’avais pourtant dévoré les vingt-sept volumes.

Alain Robbe-Grillet, à quinze ans je suis allé voir L’année dernière à Marienbad et dans ces interminables couloirs sur les moulures desquels glissait majestueusement la caméra de Sacha Vierny, j’ai entendu votre voix et les cieux se sont entr’ouverts : Julien Green m’avait fait deviner qu’un tel monde existait peut-être et le rideau se levait triomphalement et ce monde était là, devant moi : la littérature française, telle que je l’espérais secrètement, au carré ou au cube !

J’ai alors tout lu, tout ce que vous aviez écrit : l’errance des Gommes, l’anneau de fer du Voyeur, la lumière qui perce à travers La Jalousie, le sang qui perle dans La Maison de rendez-vous. A l’athénée – comme on appelle le lycée en Belgique – mon professeur de français avait la délicatesse de me demander de dresser moi-même la liste des livres que j’emporterais quand le prix me serait décerné en fin d’année. Et je repartais avec ces volumes de Robbe-Grillet, de Claude Simon ou de Robert Pinget, à qui j’offrais l’occasion d’une brève incursion annuelle dans un univers qui ne savait sinon rien d’eux.

Vous étiez aussi pleinement de votre temps : vous avez accepté le principe de l’Académie Française – et, en effet, pourquoi pas ? – mais vous en avez rejeté le style convenu et vous êtes mort dans ses limbes. N’oublions pas non plus que durant des années très noires, vous avez signé Le Manifeste des 121 qui se termine par ces mots : “La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres.”

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  • 18 March 2008 à 22h14

    Patrick dit

    Pourquoi pleurer sur la littérature de gare, Paul Jorion, à l’occasion des funérailles de Robbe-Grillet ? C’est bien lui qu’on enterrait, mais nullement la littérature, même «de gare». Si l’on veut filer la métaphore, on dira que Robbe s’imagina en chef de gare, alors qu’il avait raté le train. Ses livres sont destinés désormais à inspirer d’interminables thèses aux étudiants américains, mais ici, quel est leur avenir ?
    Littérature de gare, disiez-vous ? Plutôt, gare à la littérature !

  • 15 March 2008 à 22h59

    Paul Jorion dit

    Ah Robbe-Grillet ! Vous vous faites encore des ennemis qui s’« emportent » toujours, après votre mort ! Et toujours parmi la masse infinie et toujours renouvelée de ceux qui ne vous ont pas lus ! Et en sont fiers !
    Ah si j’avais pu, nous aurions été 81 à vous porter en terre. Et j’aurais pleuré. Sur deux choses : sur votre disparition et sur la littérature de gare !

  • 29 February 2008 à 13h35

    Patrick dit

    À HomoCatolicus (et à tous)
    Cher HomoCato (!),
    Vous avez écrit par mégarde, à propos de la mort de l’ingénieur Robbe-Grilllet : «La vie de l’art ne s’emportera que mieux.». Ce «ne s’emportera» pour «ne s’en portera» est délicieux. Comprenez-moi bien : je ne raille nullement votre «faute», j’en commets trop moi-même. Mais celle-ci a une saveur que les fats s’empresseraient de qualifier de freudienne. Quand on y songe, elle démontre même votre jugement «à contrario». Car enfin, si l’art s’emporte contre la mort de Robbe-Grillet, c’est que ce même art appréciait la personne et les les assommants travaux de feu l’ingénieur. Il s’en désole, l’art, il répand ses plaintes et ses gémissements, telle une cohorte de pleureuses assermentées ! Or, les quelques lignes qui précèdent votre «chute», démontrent tout le contraire (et je les approuve, d’ailleurs). Il n’est pas bien, il n’est pas digne d’un homo catholicus de se réjouir de la mort d’autrui : aussi, découvrons-nous devant le cercueil de l’ingénieur, et que Dieu l’accueille auprès de lui (et le place loin des jeunes filles !). Mais, sans cruauté, reconnaissons que la disparition de Robbe, arraché brutalement à l’affection des siens, sera passée presque inaperçue. «Même pas mal !» aura murmuré la littérature : pas une larme, pas un regret, pas un émoi pour l’ego du défunt. Il est vrai qu’en enterrant Robbe-Grillet, on n’enterre pas la littérature, mais un homme qui eut peut-être l’ambition d’en être le fossoyeur…

  • 26 February 2008 à 17h57

    HomoCatholicus dit

    Un Dieu vivant a dit un jour qu’il fallait laisser les morts enterrer les morts. Nous laisserons donc, chère Elisa, le mort Marcel Duchamp reposer quiètement auprès du désormais mort Alain Robbe-Grillet. La vie de l’art ne s’emportera que mieux.

  • 26 February 2008 à 12h40

    Ludovic Lefebvre dit

    J’écris un nouveau roman : l’histoire d’une bite qui dit des gros mots. Un best-seller certainement puisqu’il s’appuie sur une fausse subversion, un choc qui n’existe plus, mais qui ravira les abrutis qui pense qu’une oeuvre se pèse à la lourdeur de sa prose et à sa contenance outrancière.
    C’est facile, bien trop facile, les premiers mots qu’emploient les enfants entre eux sont souvent des vulgarités. Chercher le terme qui colle à la situation, prendre le temps de soigner sa prose pour qu’elle fasse plaisir au lecteur, qu’elle le transcende dans la poésie, la magie littéraire enlèverait bien des auteurs de rayons de librairie.
    Les imposteurs se sont trouvés comme excuse qu’ils privilégiaient le fond, ce qui déjà est faux et ensuite n’est pas incompatible avec un thème et une forme agréables.

  • 26 February 2008 à 11h28

    elisa obisbo dit

    Malheureusement Marcel Duchamp déborde du cadre intelligentia parisienne puisque ,il y a peu de temps encore ,dans les programmes bac artistique des lycées francais ,il était proposé des analyses d’oeuvres de “Nu descendant l’éscalier” et “La mariée mise à nu par ces célibataires même” Qui est une veritable pollution artistique .Je ne connais pas le programme du Français mais je ne pense pas que Robbe-Grillet en fasse partie

  • 26 February 2008 à 10h50

    GeorgeSmith dit

    Curieux, et assez consternant. Dans les médias et ailleurs, la mort d’ARG n’a suscité que hargne (voir ci-dessus), articles légers (on n’y parle que de son dernier livre et de “l’affaire” Académie Française) et surtout indifférence absolue. 80 personnes à son enterrement… Aux États-Unis, notamment, c’est tout le contraire. La France bien pensante (désormais à gauche plutôt qu’à droite, on le sait) lui fait payer sa morgue (amusée), sa liberté de ton et de pensée, son succès à travers le monde et j’en passe. Désolé, mais son oeuvre romanesque est importante, irrégulière certes, mais importante – en soi et par son influence, ou du moins les perspectives qu’elle a ouvertes.

  • 22 February 2008 à 10h52

    HomoCatholicus dit

    Il y a des écrivains qu’on lit par plaisir et d’autres on ne sait pas trop pourquoi. L’antipape du roman classique Alain Robbe-Grillet étant bien évidemment à classer dans la deuxième catégorie.

    Alain Robbe-Grillet qui, à ma connaissance, n’a jamais intéressé grand monde, à part le monde très fermé de l’intelligentsia parisienne, à l’instar de Marcel Duchamp, aura réussi à se faire connaître non pas par son oeuvre qui n’existe tout simplement pas (qui a jamais lu sérieusement un roman de Robbe-Grillet ?) mais par ses innombrables coups de pub.

    L’époque étant avide du nouveau le plus nouveau, un pseudo écrivain pérorant à tort et à travers sur la disparition du roman classique ne pouvait pas ne pas intéresser tous les gogos avides de nouveauté, même la plus creuse. Au final la non-oeuvre romanesque d’Alain Robbe-Grillet n’aura suscité tout naturellement que la passion intéressée et cupide de tous les publicitaires de la planète qui ne peuvent que se réjouir que ce non-écrivain ait pu attirer si longtemps l’attention sur ce qui n’existait pas, à savoir une oeuvre littéraire.

  • 22 February 2008 à 10h32

    philinte dit

    Hélas, le roman de gare n’est plus ce qu’il était. La haute littérature a déferlé sur les quais. Grâces en soient rendues à Catherine Millet, dont le livre s’est vendu comme des petits pains.

  • 21 February 2008 à 21h10

    Irène dit

    Robbe-Grillet est mort : et c’est une bonne chose ! La littérature française est libérée de l’un de ses plus obscènes pitres. On va pouvoir lire enfin des romans de gare en paix !

  • 21 February 2008 à 11h22

    philinte dit

    En effet, le nouveau roman repose sur une illusion, voire une imposture. Le roman est un genre qui a ses lois. Il faut des personnages, une intrigue, etc. Il est naïf de croire que l’on pourrait s’en affranchir. Autant croire possible d’échapper à la gravitation. On peut quitter le sol, aller sur la lune, mais dans un cadre fixé par la gravitation. C’est pareil pour le roman, il y a plusieurs possibilités mais on ne peut pas faire n’importe quoi. Sinon on oscille entre hermétisme (car il reste la langue) et pornographie (car il faut bien un contenu).

  • 20 February 2008 à 22h39

    Ludovic Lefebvre dit

    C’est une littérature facile surtout depuis la seconde moitié du vingtième siècle de partir dans l’obscur plutôt que faire des lettres, on choque en markettant ou on markette en choquant, on montre l’image rétrograde du bourgeois pour le prendre à contre-pied sachant par avance que tout le monde oubliera, on fait son Rimbaud en oubliant d’avoir des poux et de dormir dans les fossés… trop facile, cela ne m’intéresse pas. Robe-Grillet, Beigbeder, même combat !