Alain Bonnand au pays de Cocagne | Causeur

Alain Bonnand au pays de Cocagne

Un récit de voyage dans la Syrie des années 2000

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 24 septembre 2016 / Culture Monde

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Mosquée omeyyade, Damas. Wikipedia.

Mosquée des Omeyyades, Damas. Wikipedia.

Le plus grand risque auquel on pouvait s’exposer en vivant à Damas, à la fin de l’année 2007, était de ne pas réussir à obtenir un expresso. En s’y installant pour trois ans avec femme et enfants, Alain Bonnand savait que seul son chat, Lewis, souffrirait du mal du pays. Qu’il se sentirait lui-même un peu à l’étroit dans le quartier des ambassades, « affreusement résidentiel ». Que ses amis restés en Europe se feraient de son séjour une image infidèle.

Damas en hiver est un carnet de voyage – adressé à une certaine Alexandrine – comme on n’en fait plus : espiègle, enlevé, exempt de toute condescendance occidentale à l’égard de l’exotique et hypothétique misère orientale. On n’en fera plus de pareils.

Prévenu par ses amis, Alain Bonnand part à la recherche des « voilées » et ne croise son premier foulard qu’au bout de trois jours, noué autour du cou d’une sylphide en talons aiguilles. Il y a bien des femmes portant le voile, mais leurs yeux et leurs bouches sourient. La famille nombreuse et blanche se gave de glaces au chocolat dans la rue en plein mois de Ramadan. De ce pays de Cocagne, l’auteur envoie des odeurs, des couleurs, des saveurs et une paix impressionnante. « Les poubelles à Damas sont d’un joli vert épinard. Elles sont repeintes chaque semaine. »

Des ronchonnements de rien du tout. « Le bon gros feuilleton ronronnant des climatiseurs, la série syrienne spécial ramadan, Bab el haraj, que diffuse à plein volume la télévision de nos voisins et, venant du salon, un petit rien dont Irène me dit qu’il s’agit des dialogues d’une série suivie par quatre millions de Français. (…) Je ne vous cache pas que je trouve le monde bien petit ce soir. »

Il y a, bien sûr, des enfants des rues qui mendient aux terrasses des restaurants chics, chassés par la guerre de leur Irak natal. Il y a des pendaisons, de temps en temps, pour des crimes sanglants mais dont on plaisante : « Les beaux crimes, on ne trouve ça qu’à Alep ! »

Il y a aussi la religion, un peu. « Après Allah, ce sont les femmes qui mènent tout ! » déclare Maïssa, « de confession musulmane, mais ça ne va pas plus loin. Elle aime trop la vodka. »

De Damas tel que l’a vu et raconté Alain Bonnand, en hiver comme le reste de l’année, d’Alep, de toute la Syrie contenue dans ces pages, des églises de la nuit des temps, des femmes fumant le cigare les cheveux au vent, il faut parler désormais au passé. Damas en hiver réveille en nous une nostalgie imprécise, des pensées d’écoliers, des prières d’une impuissance naïve, « quelle connerie la guerre ».

Alain Bonnand, Damas en hiver – Lemieux Éditeur – 131 pages.

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    • 26 Septembre 2016 à 12h10

      HdA dit

      Je me souviens de vin bu dans les caves d’Alep, Des flics attérés à leur terrasse quand vous traversiez en dehors des clous à Damas (ou du souterrain plus sûr). Il y avait les fous de Dieu (des Chiites naturellement) du côté de Der Ez Zor. Et puis les Syrien regardaient vers le Liban nécessairement syrien, la géographie le rappelle : une ville côtière connectée à une ville de l’intérieur. Le problème de l’eau à Damas, les nomades qui refusaient les appartements. Les enfants en blouse bleue quittant leurs tentes en poils de chèvres pour aller à l’école. Le seul danger à l’époque arrivait quand vous tentiez de traverser une route ou quand vous rouliez. Sinon, on s’y sentait autant en danger qu’au Luxembourg. Bien sûr, on n’aimait pas les Chiites (quand on est Sunnite). La Mosquée des Omeyyades avait été donnée par les Chrétiens. Pas de guerre entre confessions. Les Derviches faisaient le show, les Chiites pouvaient pleurer, le front contre la tête d’Hussein. Ebla était magnifique, on regardait tourner les norias d’Hama et on replongeait dans l’histoire à Ougarit ou au musée de Damas. Flâner au marché de Damas ou d’Alep, admirer les sous-vêtements des vitrines, sentir les épices. Et manger un hoummos et finir en boite de nuit, un verre d’alcool à la main au milieu des locaux, musulmans? chrétiens? juifs? Arméniens? Arabes? Turcs? Ca n’avait pas d’importance. Ce n’était pas le paradis, la vie était dure. Mais on pouvait y vivre et plonger dans le passé de l’Humanité. Que reste-t-il de tout cela?

    • 25 Septembre 2016 à 8h59

      Habemousse dit

      Les grands méchants dictateurs étaient et sont moins si pires que les ultras charrieurs saoudiens et persans de la pensée islamiste : malheureusement ils avaient et ont encore le culot, au milieu de leur tyrannie, de laisser passer un rai de tolérance : les adorateurs du gaz, du pétrole et des idées à la con n ‘ont pas aimé et l’ont fait savoir par morts interposés.

      Ce genre d’article, si il n’explique pas tout, remet les idées toutes faites à leur place. 

    • 25 Septembre 2016 à 1h06

      Zinho dit

      Du temps des Assad on ne tuait pas les chrétiens.

    • 24 Septembre 2016 à 11h02

      Annus Horribilis dit

      Ce que je retiens des notes de lecture de Marie, c’est la rapidité avec laquelle une société moderne peut se déliter. Ce Damas que relate l’auteur, c’est celui d’il y a seulement HUIT ans.
      Dans le même temps, Damas, ville-capitale, n’a jamais été représentative de l’ensemble de la Syrie.

    • 24 Septembre 2016 à 8h19

      Borgo dit

      J’ai ressenti la même chose du temps d’Hafez…

    • 24 Septembre 2016 à 8h18

      Singe dit

      La Syrie d’Assad père, baassiste, était un pays laïc grâce à lui. D’où la minorité de voiles voilées.