Tout est bon dans Marcel Aymé | Causeur

Tout est bon dans Marcel Aymé

Série d’été “Un film, un livre” (3)

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
est journaliste et écrivain...

Publié le 23 juillet 2016 / Culture

Mots-clés : , , , ,

« Bourvil pourra y aller de toutes ses bonnes ficelles dans le rôle de Martin, il ne sera qu’insignifiant » écrivait Marcel Aymé (1902-1967) dans une lettre adressée à Claude Autant-Lara, le 8 mars 1956, soit huit mois avant la sortie du film. Personne n’en voulait, ni les producteurs, ni l’auteur de Traversée de Paris, la nouvelle parue dans le recueil Le vin de Paris, en 1947 chez Gallimard.

Soixante ans plus tard, le tandem Gabin-Bourvil relevé par la prestation boutiquière de Louis de Funès fait le bonheur des cinéphiles. « Monsieur Jambier, 45 rue Poliveau, je veux deux mille francs » reste l’une des plus belles tirades du cinéma d’après-guerre. Claude Lelouch encense ce morceau de choix et Bertrand Tavernier parle d’une œuvre « forte, irrespectueuse et extrêmement inventive ».

Aymé tranche dans le lard, les petites gens apparaissent dans leur vérité crue. Leur veulerie explose en pleine face éclairée par quelques lueurs d’humanité. Ça dégouline de mauvais sentiments et de rancœur. La guerre n’adoucit pas les mœurs, elle pousse l’homme de la rue à briser sa carapace, à libérer son moi le plus profond. Les psys peuvent remballer leur divan. La parole n’a plus qu’une valeur symbolique, seuls les actes se payent comptant. L’indignité se propage dans toutes les couches de la société.

Et, il est parfois bien difficile de lutter contre ce virus. Le héros ordinaire n’est pas le résistant drapé dans sa foi de justice mais le type qui doit gagner sa croute, quitte à traverser Paris, de nuit, jusque sur les hauteurs de Montmartre, avec un cochon emmailloté dans ses valises. Les films sur l’Occupation oscillent trop souvent entre l’hagiographie béate et les crimes imprescriptibles, le tout dans un décor esthétisant. Gross Paris et grosse farce visuelle ! La nostalgie des Traction gazogène, du vélo-taxi ou de la voiture à pédales ne peut émouvoir que les amnésiques de ces temps amers.

La victoire a le goût acide des compromissions et des génuflexions

Marcel Aymé, métronome de l’âme parisienne, démonte les mécanismes de la haine qui monte en soi. Entre Martin, le travailleur de l’ombre et Grandgil, l’artiste convoyeur d’un seul soir, la jalousie et la connivence empruntent un chemin chaotique. Plus sombre, le livre ne laisse place à aucune forme de rédemption. Aymé a enclenché le compte-à-rebours de la vengeance. Elle s’est infiltrée dans l’œil de Martin, il n’a pu la retenir. Le film a préféré une « happy end » pour ne pas plonger le spectateur dans un malaise poisseux.

Le miroir qu’Aymé nous tend en cette fin de guerre tant célébrée, tant vénérée, renvoie pourtant une image peu glorieuse des Français. La victoire a le goût acide des compromissions et des génuflexions. Sans excuser, sans jamais juger, Aymé partage la détresse de ses contemporains. Ce n’est pas l’écrivain moraliste, le théoricien du bien et du mal, mais le prodigieux conteur du quotidien, tout en nuances et perforations qui dépèce patiemment la bête. On ne ressort jamais indemne de sa lecture. La nouvelle fourmille de trouvailles lumineuses comme lorsque Grandgil s’insurge contre ce couple abject de cafetiers.

C’est sublime d’inventions et de poésie : « Voyez le rouge sur les joues de madame : de l’écrasure de punaises pilées dans un fond d’abcès. Le blanc, le violet, le jaune, le gris, quand je les vois sur sa gueule à lui, je peux plus les pifer, je les vomis. Assassins, rendez les couleurs ! » L’adaptation et les dialogues du film exécutés par Jean Aurenche et Pierre Bost gardent cette même verve vipérine. « Salauds de pauvres, et vous affreux, je vous ignore, je vous chasse de ma mémoire, je vous balaie » lâche Gabin dans un accès de colère et Bourvil, tendre et naïf, qui rajoute « affreux » en claquant la porte du bistrot. Une interprétation fabuleuse qui fit changer d’avis l’auteur sur l’acteur. Marcel Aymé reconnaissait s’être trompé, Bourvil était l’homme de la situation. Martin et lui ne faisaient plus qu’un.

Le vin de Paris, recueil de nouvelles de Marcel Aymé, Folio.
La Traversée de Paris, film de Claude Autant-Lara, DVD Studio Gaumont.

>>> Série d’été “Un film, un livre” (1) : Là-bas au Connemara
>>> Série d’été “Un film, un livre” (2) : La cover-girl et le député

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 24 Juillet 2016 à 11h57

      clark gable dit

      Surement le meilleur film du ciné Français , avec de surcroit des dialogues utiles pour la vie de tous les jours
      Ainsi quand on vous demande dans la rue une adresse , vous répondez comme Bourvil ” Tout droit et ensuite vous demandez ”
      Ou bien quand vous croisez une ancienne connaissance , vous dites
      ” Alors , un tel toujours dans la boucherie ( s`il était boucher ) ou dans les livres ( s`il tenait une librairie ) ”
      Ca permet en peu de mots de simplifier la situation !

      • 24 Juillet 2016 à 12h11

        Villaterne dit

        Je ne sais pas si Marcel Aymé parle de la médiocrité française, ou plutôt de la médiocrité humaine.
        Il faut arrêter de se flageller. Pour qu’elle s’exprime, la médiocrité a besoin d’un révélateur. La France – comme d’autres pays européens – a eu ce révélateur avec l’occupation nazie. Je suis convaincu que bien d’autres pays, qui se posent en donneurs de leçon, auraient connu les mêmes hontes dans la même situation.
        Marcel Aymé est un de nos plus grands ! Il a été victime de la médiocrité intellectuelle au sortir de la guerre, laquelle trouve son apogée aujourd’hui.
        Quant à la phrase »salauds de pauvres » je ne pense pas que ce soit l’expression d’un mépris mais plutôt celle d’une grande lucidité sur la condition humaine, avec le sous-entendu :
        Arrêter d’idéaliser le peuple

        • 24 Juillet 2016 à 12h12

          Villaterne dit

          Me suis trompé, c’était pour brindamour !

    • 24 Juillet 2016 à 9h23

      brindamour dit

      Un cinéaste “de droite” adaptant un roman d’un écrivain “de droite”
      pour évoquer la collaboration ou la médiocrité de Français sous l’occupation. 
      Il doit y en avoir beaucoup qui n’ont pas aimé. 

    • 23 Juillet 2016 à 19h15

      korsor dit

      Ah Marcel Aymé ! Uranus à portée des cocos !

    • 23 Juillet 2016 à 18h21

      ZOBOFISC dit

      J’aime « traversée de Paris » de Marcel AYME, j’aime Marcel AYME. J’aime encore plus le film qu’en a tiré AUTANT-LARA car je considère qu’il a développé le sujet en mettant en scène d’autres personnages dont notamment cet officier allemand autoritaire qui devient mielleux face à un peintre connu. «Mon beau-frère a une œuvre de vous» lui dit-il tout fier «une lithographie me semble-t-il» ajoute –t-il, et GRANDGIL acquiesce sur un ton faussement flatté. De plus, ce développement lui permet de nous gratifier de ce chef d-œuvre que constitue la scène en ombres chinoises à travers la vitrine du boucher montmartrois. Accessoirement, cela lui permet aussi de faire un film d’une heure vingt sans tomber dans le délayage d’une nouvelle trop courte.

      La fin de la nouvelle de Marcel AYME vient trop vite. Elle est « politiquement correcte » dans une époque où un des fondements de la société est « le crime ne paie pas ». D’ailleurs, Martin, hanté par son crime est soulagé d’être très rapidement appréhendé. Aujourd’hui, dans la littérature et au cinéma le crime paie trop souvent. Aujourd’hui Marcel AYME écrirait peut être la même fin que celle du film.

       AUTANT LARA et ses scénaristes-dialoguistes AURENCHE et BOST ont également poussé le personnage de GRANDGIL jusqu’à l’extrême du cynisme avec la réplique finale « alors MARTIN toujours les valises » et le sourire niais de Bourvil.

      Il y a quatre mois, j’ai eu des échanges sur CAUSEUR avec AMAURY WATTRENEZ au sujet de cette nouvelle et du film qui en a été tiré. Nous sommes en désaccord sur l’interprétation de la réplique de GRANDGIL : « salauds de pauvres ». AMAURY WATTRENEZ, qui signe d’ailleurs AMAURY GRANDGIL sur CAUSEUR a écrit : « Quand Grandgil dit “Salaud de pauvres” il le fait pour tous les braves gens, ceux “qui ne sont pas fainéants”, les attentistes de son époque, tous ceux qui commettent de petites lâchetés pour survivre persuadés que cela ne porte pas à conséquence… ». Personnellement, je n’y vois que du mépris.

      • 23 Juillet 2016 à 19h18

        Didier Goux dit

        Je suis d’accord avec vous : bien qu’aimant beaucoup Aymé (!), j’ai toujours trouvé la fin du film supérieure à celle de la nouvelle.

        (Mais pourquoi diable écrivez-vous les noms propres en majuscules ?)

        • 23 Juillet 2016 à 20h52

          ZOBOFISC dit

          à Didier Goux
          “Mais pourquoi diable écrivez-vous les noms propres en majuscules ?e dites-vous.
          Je pense que c’est une habitude prise avec les contrats, Les P V, comptes rendus et actes notariés dans lesquels les prénoms commencent par une Majuscule et les noms sont écris tout en majuscules (peut être pour éviter les confusions du genre Juste LEBLANC)
          Comment comprenez vous le “salauds de pauvres” de Grandgil ? 

      • 24 Juillet 2016 à 3h06

        Clash75 dit

        Mon écrivain préféré. Et les contes quel bonheur! !.la réplique, je la comprends comme vous en tout cas

        • 25 Juillet 2016 à 8h25

          Didier Goux dit

          Ce qui fait la force de cette réplique, en dehors de son côté provocateur très réjouissant, c’est à mon avis le fait qu’elle ne soit pas univoque, justement ; que son sens ne soit pas décidable de façon catégorique. Grandgil est-il méprisant ? Oui, sans doute, au fond, un peu. N’y a-t-il que du mépris dans sa phrase ? Non, sans doute pas. Veut-il écraser la médiocrité des tenanciers, ou au contraire leur donner un coup de fouet salutaire ? Peut-être les deux. La phrase sort-elle tout à fait malgré lui, comme un exutoire à trop d’indignation ? Possible encore. Etc.

    • 23 Juillet 2016 à 11h09

      Zinho dit

      Claude-Autant Lara a été victime d’une fatwa bobo-gaucho dans les années 80. La police politique Libé , le Monde et autres feuilles de choux s’y sont donnés à brides rabattues.

      • 23 Juillet 2016 à 11h13

        beornottobe dit

        ils prenaient seulement leur élan!
        et s’exercaient