Agnès Saal, haut fonctionnaire au cursus classique, avait le mérite d’avoir fait toute sa carrière dans la fonction publique d’État. Elle au moins n’était pas partie dans le privé battre monnaie avec son carnet d’adresses comme beaucoup de ses condisciples de l’ENA.  Elle l’a pourtant  vu exploser en vol cette trajectoire exemplaire, à la suite d’un scandale dont le déroulement en disait long sur les mœurs de cette nouvelle « noblesse d’État ». Pour le déroulement des faits et les enjeux je propose de se reporter à ce que j’avais publié dans ces colonnes l’année dernière. J’y prévoyais le sacrifice du bouc émissaire, à la responsabilité certes entière, mais qu’il était urgent d’abandonner à la vindicte pour pouvoir continuer à faire pareil, voir bien pire.

Agnès Saal, qui avait quand même poussé le bouchon un peu loin, a été confrontée à la procédure disciplinaire normale dont on vient d’apprendre la conclusion : suspension de la fonction publique pendant deux ans, dont six mois fermes. Les réseaux se sont immédiatement enflammés pour protester contre cette incroyable indulgence. Protestations à base de comparaisons et d’amalgames inadaptés, mais témoignant surtout d’un ressentiment social et politique qui a pris des proportions que « les élites » seraient bien avisées de prendre en compte. Agnès Saal était restée discrète jusqu’à présent, mais la mesure qui l’a frappée étant devenu publique elle a pensé nécessaire de s’exprimer. Elle l’a fait par une interview, donnée au quotidien vespéral de référence, marquée à mon avis par la sincérité et l’élégance. Elle ne conteste pas les faits et leur caractère fautif, s’expliquant sur les conditions de leur commission et le contexte dans lequel ils sont intervenus. Confirmant une réalité incontestable : au moment du scandale, elle a été l’incarnation de ce que, probablement à juste titre, l’époque ne supporte plus. « Je comprends bien sûr cette indignation face à un montant qui, donné comme ça, peut paraître exorbitant. L’affaire est tombée à un très mauvais moment, où il était assez opportun de pouvoir pointer du doigt un haut fonctionnaire coupable de dérives. » Qui peut contester cela ? L’interview a quand même été reçue par les quolibets, et les professeurs de maintien s’en sont donnés à cœur joie. Réaction intéressante qui en dit long sur la culture du lynchage médiatique. Ceux qui pensent qu’on lynche d’abord et qu’on discute après se trompent. On lynche d’abord, on lynche après, et on lynche encore. Si une fois le cyclone initial passé, la cible encore pantelante essaie de donner son point de vue, on le passe sous silence, ou on en couvre le bruit par des injures. Agnès Saal dit pourtant des choses intéressantes. D’abord qu’elle reconnaît la faute et accepte la sanction prononcée après une procédure régulière : «La faute, je l’ai commise. Il ne s’agit ni de la nier, ni de la sous-estimer, ni de tenter de me disculper ou de trouver des circonstances atténuantes. Je n’ai pas l’intention de former un recours. J’assume cette faute, je la regrette à un point infini, j’y pense jour et nuit depuis huit mois. »

Ensuite elle dit avec des mots forts ce qu’est pour elle la sanction. : « Si je prends la parole après ce long silence, c’est parce que j’aimerais, si c’est possible, remettre un peu de sens et d’humanité dans cette histoire. Elle s’est traduite pour moi par une petite apocalypse : tout l’univers d’engagement passionné au service de la politique culturelle que j’avais patiemment édifié s’est effondré du jour au lendemain. C’est une forme de traumatisme personnel et professionnel qui est sidérante, devant laquelle je suis restée incrédule, sans comprendre comment ma vie s’était trouvée mise en miettes ». Petite l’apocalypse, Madame Saal ? Oh que non, rien d’autre qu’une considérable catastrophe personnelle. Une carrière brillante, fruit d’efforts importants, donneuse d’avantages et de confort, construisant une identité, une image à laquelle on tient tant, que l’on valide tous les jours dans le regard des autres, tout cela a disparu instantanément. Cette perte de l’estime de soi, un des fondements de la nature humaine, Jean Germain nous a rappelé récemment qu’on pouvait en mourir. Comprenons-nous, il ne s’agit surtout  pas de prétendre que la sanction administrative serait injuste, ou les procédures pénales éventuelles anormales. Mais simplement rappeler la force de la violence symbolique quand la violence légitime de l’État, s’accompagne de la clameur médiatique. Et dire que la moindre des choses et d’écouter ce que celui qui en est l’objet veut nous dire.

En revanche, ceux qui n’avaient rien à nous dire et auraient dû rester discrets, ce sont les 98 hauts fonctionnaires et personnalités de la culture qui se sont fendus d’une lettre pétition au Président de la République. Pour certains en oubliant leur devoir de réserve, et tous faisant fi d’une décision rendue après une procédure régulière, ils se permettent de « protester contre la sévérité d’une sanction » pourtant acceptée par la principale intéressée. Je ne sais pas ce que vous leur avez fait, Madame Saal mais, publié en même temps que votre interview, comme coup de poignard dans le dos et baiser de la mort, c’est un cas d’école.

Un concentré d’indécence que cette admonestation au chef de l’État pourtant signataire de la décision de sanction sur proposition de l’administration et après avis du conseil de discipline. Sans mesurer une seconde le caractère intempestif de la démarche, la procédure étant terminée, ils reprennent les arguments qui ont légitimement dus être plaidés devant le conseil de discipline[1. Les procédures disciplinaires sont à forme juridictionnelle, et l’on y bénéficie de l’assistance d’un avocat.] et renvoient au chef de l’État les témoignages à décharge qui ont déjà été produits. Il s’agit de tancer François Hollande pour, à l’« encontre des principes », s’être aventuré « sur le terrain, étranger à notre tradition, d’une sanction  pour l’exemple ». Une décision qui irait à l’encontre des principes ? Même la principale intéressée ne le dit pas ! Mais l’on voit poindre ici la vraie revendication par la référence à la «tradition », celle de l’impunité pardi ! Précisée par cette phrase en forme de menace : «Si l’État veut donner l’exemple de la rigueur, il lui suffit de tirer les diverses conséquences des rapports d’inspection ou de contrôle dont il dispose ou des informations qui lui reviennent. » Tout le monde fait de même, si on nous cherche des poux dans la tête on balancera. Très élégant.

Il n’était pas possible de faire pire, de démontrer à quel point ces fonctionnaires et ces subventionnés de la culture ont perdu le contact avec la réalité. Comment, on a osé s’attaquer à eux, et leur appliquer les procédures dont relèvent les autres citoyens ? Il risque peut-être d’y avoir des réveils douloureux au sein ce petit monde. En attendant, si je peux me permettre, Madame Saal vous que l’on a fait descendre violemment du nuage, tenez-vous à distance de ces «amis ». Ils sont vraiment toxiques.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00694771_000028.

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