Adieu, monsieur le professeur ! | Causeur

Adieu, monsieur le professeur !

Personne ne veut plus être prof !

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 14 juillet 2011 / Société

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« Adieu, monsieur le professeur ! » chantait il y a déjà longtemps Hugues Aufray qui ne croyait alors pas si bien dire.

Cette fois, il n’est même plus seulement question des réductions d’effectifs à l’arme lourde qui, durant le quinquennat, auront abouti à la suppression, en moyenne annuelle, de 15 000 postes d’enseignants au nom du dogme de la Foi et de la RGPP réunies, dogme qui consiste à ne plus remplacer qu’un poste sur deux lors des départs en retraite. En chiffres sonnants et trébuchants, cela donne près de 80 000 profs en moins entre 2007 et 2012. Dans quelle entreprise privée cela serait-il supportable ou même viable économiquement ? A moins de délocaliser. Mais envoyer une classe de 3ème faire du latin en Chine n’est pas encore à l’ordre du jour.

Comme d’habitude, les bonnes âmes compareront ce qui n’est pas comparable, et trouveront le moyen de prouver que le taux d’encadrement des élèves reste l’un des meilleurs du monde civilisé. Or, ce qu’on appelle « civilisé » du côté de l’OCDE ou du classement Pisa, n’est pas ce qui est transmis mais plutôt le coût de cette transmission. In fine, cette logique évalue le juste et le bien collectifs à l’aune de l’équilibre des comptes. Le reste n’est que littérature, ou philosophie. C’est à dire pas grand-chose lorsque l’horizon radieux et le destin historique des nations se résument à la réduction de leurs déficits.

Tenez, puisqu’on parle de philo, cette spécificité française qui consiste à ce que tous les bacheliers français, y compris ceux des filières professionnelles aient au moins quelques mois dans leur vie réfléchi à la mort, à la liberté, au temps et à la passion avant de sombrer dans l’aliénation définitive du salariat et/ou de la précarité, eh bien, elle est en voie de disparition. Pure et simple.

On s’en est aperçu, par l’absurde, lors d’un des multiples incidents qui ont émaillé le déroulement des épreuves du bac 2011. Figurez-vous que dans les académies de Paris, de Versailles et de Créteil, trois mille copies de philo n’ont pas trouvé de correcteurs à l’issue des épreuves. Problèmes d’organisation de l’examen ? Même pas. Chaque professeur avait bien son quota prévu.

Mais on a eu beau faire, il en restait trois mille, comme un remords. On a donc décidé de faire appelle à la « réserve », ces professeurs non désignés dans un premier temps mais qui peuvent venir suppléer les absences de dernière minute chez leurs collègues. Seulement, voilà, de « réserve », il n’y en avait plus ! Comme dans ces films de guerre où un général annonce le visage crispé à un capitaine qu’il n’y aura pas de renforts et qu’il faudra faire face à l’assaut ennemi avec ce qu’il lui reste de soldats : « Fermez les yeux, mon vieux, pensez à la France et arrangez vous pour répartir les copies surnuméraires sur les correcteurs présents déjà surchargés. »

Et si un insolent ose demander pourquoi il n’y a plus de « réserve », le général, en l’occurrence monsieur Vincent Goudet, directeur du SIEC (Service Interacadémique des Examens et des Concours), après avoir tenté d’expliquer que les profs de philo, comme tous les autres, sont des feignasses absentéistes au moment du bac, est bien obligé d’admettre que les feignasses en question, qui ont tout de même accepté de corriger trois mille copies supplémentaires, ne sont peut-être pas les seuls responsables du problème. Il a même été forcé d’avouer au Figaro, ce qui a dû lui écorcher la bouche de manière insoutenable : « La raison majeure tient à la suppression de 55 postes par rapport à l’année dernière. Je suis face à un vivier de correcteurs réduit ».

On appréciera d’autant mieux la métaphore piscicole de monsieur Goudet, qu’il y a de moins en moins de monde à vouloir jouer la truite d’élevage pour l’Education Nationale. Malgré la campagne de recrutement à plusieurs millions d’euros, les concours pour devenir enseignant ont fait un four cette année. Quelques chiffres : près de 1000 postes n’ont pas été pourvus aux différents CAPES externes. C’est le cas en anglais avec 658 admis pour 790 postes, en lettres classiques, avec 77 admis pour 185 postes ou en musique avec 72 admis pour 120 postes.
Le record revient aux maths : 574 admis pour 950 postes offerts en mathématiques ce qui signifie qu’il va manquer 376 hussards de la République pour apprendre les identités remarquables dans les ZEP où par les temps qui courent, mais c’est un autre problème, les identités sont de plus en plus remarquées.

Alors que se passe-t-il pour que de beaux jeunes gens diplômés n’aient plus envie d’un poste pépère de fonctionnaire surmutualisé, avec des vacances qui n’en finissent plus ? Le métier aurait-il changé ? La formation ? Ah, la formation évidemment, il n’y en a plus… Trop cher. On est passé de la décérébration pédagogiste par les IUFM à l’envoi direct des troupes fraîches sur le terrain. C’est bien pour cela que le chiffre des démissionnaires dès la première année d’enseignement est désormais l’un des secrets les mieux gardés de la rue de Grenelle.

Ce n’est pas grave. Bientôt nous n’aurons tout simplement plus d’Education Nationale. Le privé, Acadomia et compagnie pourront très bien s’en occuper. Pour les riches, bien sûr. Les pauvres eux, pourront être fiers. Ils seront incultes, on ne leur aura rien transmis de ce qui peut donner le sentiment d’appartenir à une nation et à une histoire mais, au moins, ils vivront dans un pays qui aura fait de gros efforts budgétaires, ce qui provoquera des roseurs de plaisir du côté des agences de notation.

Finalement, c’est tout ce qui compte, non ?

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 18 Juillet 2011 à 23h11

      expat dit

      oui personne ne vous être prof en France, surtout pas Jerome Leroy n’est-ce pas ? Dites nous la vérité Jerome Leroy. 

    • 18 Juillet 2011 à 15h42

      Pierre Jolibert dit

      Du commentaire de Blanche, je me permettrai de prélever la remarque selon laquelle les professeurs sont “incapable(s) de se taper le monde de l’entreprise”. Elle recouvre une vérité profonde, mais je ne sais pas si j’ai le droit de généraliser à partir de mon cas personnel. Dès que j’ai su lire il m’est apparu comme une évidence que seuls les livres étaient la chose qui me donnaient le plaisir le plus fort, et que ce que je désirais vraiment, c’était la connaissance. Le reste, dans la vie, était ennuyeux ou douloureux. Évidemment, enseigner, à partir de là, était le seul moyen de continuer à ressentir ce plaisir sans devoir consacrer la majeure partie de ses forces à des tâches ennuyeuses. Le monde de l’entreprise n’était parvenu à moi (puisque mes parents sont fonctionnaires, évidemment) que par des intermédiaires tendancieux, tels l’illustré Gaston Lagaffe, où les bureaux n’existent que pour abriter des contrats jamais signés, des inventions inutiles et du courrier en retard. Ce n’est que maintenant que je sais que tous ces sentiments étaient programmés par un certain système social.
      C’est extrêmement dangereux, et il me semble que le danger est admirablement décrit dans les Dialogues des Carmélites de Bernanos. On y voit une jeune fille de la noblesse, Blanche de la Force, qui, par antiphrase, est faible, languissante, n’aime pas la vie, a peur pour un rien. Elle se dit qu’entrer dans les ordres lui apporterait la paix. Tout le monde la met en garde, que ce soit sa famille ou la mère abbesse, qui la comprend et veut la prévenir contre les souffrances qu’elle risque d’endurer, à savoir que la vie monastique n’annulera pas ce qu’elle n’aime pas, son corps, sa vie, et le spectacle de la dite abbesse mourant en refusant la mort et la douleur le lui rappelle encore mieux. Le plus cruel reste que la Révolution commence, et que le couvent, qui aurait dû protéger soeur Blanche du monde, devient précisément un piège mortel.
      L’école, c’est pareil : on y entre pour se mettre à l’abri du monde, que l’on trouve stupide et cruel, et on y trouve des enfants qui, non seulement sont l’expression la plus vive de ce monde-là, mais ont des parents dont les attentes à l’égard de l’école sont en décalage croissant avec ce que l’école croit. Le décalage est présent depuis toujours ; la société des années 1900 n’envoyait pas ses enfants aux deux systèmes scolaires existants alors pour qu’ils s’éveillent à la contemplation de l’Être et aux joies de la science pure, mais pour qu’ils tiennent leur place dans la société, ou si possible, grappillent la place au-dessus. Mais avec le nouvel esprit du capitalisme, que Blanche (pas de la Force, mais BLANCHE de Causeur) appellerait sans doute festif, le décalage est devenu un abîme.
      Bon, maintenant, Blanche a également raison de dire qu’un prof est quelqu’un d’incapable d’être à l’université, mais j’ai peut-être tort de généraliser à partir de mon cas personnel (et pour ce qui est de la France, j’ai pas mal de collègues trentenaires ou au-delà qui poirottent en attendant que leurs trois thèses et leurs cinq cents articles leur vaillent enfin une sous-direction de TD à l’antenne universitaire de La Ferté sous Jouarre).

      • 18 Juillet 2011 à 16h54

        SPQR dit

        Témoignage très intéressant…
        Même si l’on a eu des points de départ en rien ressemblants et même si je ne suis pas actuellement enseignant, mais je peux partager bien de vos impressions en ceci qu’il m’a fallu un bon moment pour enfin braver les discours clef-en-main “fonctionariens” de mes camarades d’étude et de travail aujourd’hui qui m’avaient aveuglé un temps, au point de perdre de vue l’immense respectabilité des choix de mon artisan de père.

        Mais je fomente patiemment un plan pour quitter ce régime très spécial qui une fois par mois récompense ma consommation de CO2.

        • 18 Juillet 2011 à 16h58

          SPQR dit

          J’ai beau végéter parfois, il vaut quand-même mieux parler de production plutôt que de consommation de CO2!

        • 18 Juillet 2011 à 23h11

          Pierre Jolibert dit

          Bonsoir SPQR,
          je ne comprends pas : on récompense votre très faible production de CO2 ? 

        • 18 Juillet 2011 à 23h24

          SPQR dit

          Disons que, quelque soit la qualité de mon travail, il sera évalué à l’aune du temps que je peux passer au boulot (et encore c’est vite dit!). Donc pourquoi ne pas utiliser l’unité le nombre de mes cycles de respiration, encore moins contraignant que la production de sueur comme critère qualité.
          J’exagère un peu et le baromètre dans la recherche indique plutôt des éclaircies mais certains jours d’été hésitant, à la faveur de la lecture de vos états d’âme, c’est l’impression que j’en ai!

    • 18 Juillet 2011 à 0h33

      skardanelli dit

      BLANCHE, il se trouve que c’est le prof que les lionceaux apprennent à chhaser !

    • 18 Juillet 2011 à 0h31

      skardanelli dit

      Sophie, c’est bien le problème en fait, impossible d’enseigner cette qualité particulière aux impétrants, et comme l’autorité est déconsidérée ceux qui en sont dépourvus naturellement ne peuvent bénéficier du soutien de la structure. 

    • 17 Juillet 2011 à 23h56

      Sophie dit

      “j’ai entendu trop souvent tout au long des réunions, la complainte des profs se plaignant des élèves qui ne sont pas assez attentifs pas assez disponibles pas assez calmes” Hathorique dixit

      C’est un peu comme si un PDG réunissait ses actionnaires pour expliquer qu’il est incapable de faire son boulot!

      Oui, je sais, la métaphore va en choquer plus d’un et je vois d’ici les accusations de “commercialistion” de l’enseignement, dernier bastion de la république émancipatoire, égalitariste, etc…

      Du calme!

      Je veux simplement dire que c’est la moindre des choses d’exiger d’un prof qu’il sache tenir ses ouailles! Rendre le troupeau attentif! Peu importe ce qu’il se passa en amont, ici, et maintenant, je suis dans ma classe, vous la bouclez et si vous avez deux sous de jugeotte, vous écoutez!

      Ce n’est tout de même excessif de demander aux profs qu’ils sachent se faire écouter?

    • 17 Juillet 2011 à 22h51

      BLANCHE dit

      L’avenir de l’enseignement en France est cuit dans la mesure ou les nouveaux profs sont, comme leurs eleves, des Festifs (cf. Ph. Muray et E. Levy) en puissance qui se tapent des jeux a la noix au lieu de livres, une fois les copies corrigees (dans la douleur).

      Je me permets de rappeler que les profs sont aussi payes pour assister aux conseils de classe !!!
      (je le crois a peine en l’ecrivant ; j’espere que des exceptions existent selon les academies, les etablissements…)

      Si donc, comme je le crois, il faut que l’eleve “look up to” (je ne vois pas d’equivalent satisfaisant en francais, meme avec la traduction “respecter”) son prof, alors, oui, c’est cuit : il ne verra qu’un lui-meme plus age, s’assumant mal, et — mais c’est deja le cas — le meprisera…

      Mon experience m’incite a dire que les profs sont en general — Aie… Voila l’ambulance “Faut pas generaliser !” qui n’est en fait que l’annexe bruyante du paquebot France “Faut pas penser, faut pas juger !” — des gens incapables de se taper le monde de l’entreprise (monde sur lequel ils defequent d’ailleurs allegrement), incapables de sa taper l’Universite et ses mascarades…

      Des incapables, donc, qui psychotent 20h par jour alors qu’en face d’eux il faut du sur, du solide…

      Certains (je dis bien “certains”) schemas de la nature sont a respecter/reproduire tels quels chez nous, animaux sociaux.
      La confiance de l’oisillon qui DOIT apprendre a voler, celle du lionceau qui DOIT apprendre a chasser en font partie.

      Ca passe par un non-dit, une evidence, et un amour.

      On est loin de tout cela et donc, ter repetita : c’est cuit.

    • 15 Juillet 2011 à 23h19

      SPQR dit

      Un petit séminaire de saint Marcel Gauchet… très pertinent pour ces histoires de chienlit dans les classes:

      http://gauchet.blogspot.com/2009/10/lautorite-condition-de-leducation.html

      En un mot, ce n’est pas quand même pas le tort des profs de ne plus incarner l’autorité mais c’est la société dans son ensemble qui doit la légitimer… Enfin, écoutez-le c’est plus puissant!

      Par contre, sur bien d’autres aspects liés au pathétique microcosme syndicalo-corporatiste, je rejoins les autres causeurs qui ont déjà bien chargé la barque!

    • 15 Juillet 2011 à 17h39

      hathorique dit

      Bonjour à tous,
      Peut être manque t il vraiment d’ enseignants pour “enseigner” devant les élèves, mais en tant que parent d’élèves il y plus de 20 ans déjà , j’ai entendu trop souvent tout au long des réunions, la complainte des profs se plaignant des élèves qui ne  sont pas assez attentifs pas assez disponibles pas assez calmes, en faisant parfois  porter la responsabilité sur les classes en amont, et remontant ainsi aux origines du MAL , le C.P.
      Peu de remise en cause de leur propres méthodes bien sur cela sous entendait que  c’était notre faute à nous pauvres parents accablés d’enfants insupportables incultes, inadaptables et futurs chômeurs (oui cela a été dit à l’un de mes enfants en 6° vous vous rendez compte en 6°!!!) 
       Pourquoi les syndicats n’ont ils  jamais voulu revenir sur le temps de travail effectif de ces enfants et sur bien d’autres sujets, comme si le NIET était l’Alpha et l’Omega de la discussion syndicale et de sa responsabilité, alors faisons un doux rêve pour eux les élèves, la semaine de 35 heures 
      Bien sur que les enseignants exercent un métier de plus en  plus difficile  mais enfin, cela est aussi compensé par des avantages non négligeables obtenus grâce à l’implacable lutte  de leurs syndicats qui ont tendance à  privilégier l’enseignant plutôt que l’élève mais je crois que les choses changent avec une nouvelle génération d’enseignants et surtout d’enseignantes, car c’est une profession très féminisée 

       D’ailleurs pourquoi y a t il autant de personnel en surnombre dans les rectorats et les instances consultatives,
      http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/07/13/01016-20110713ARTFIG00624-deux-hauts-fonctionnaires-condamnes-a-l-amende.php 

       Il me revient en mémoire le projet de Bayrou lors de sa candidature en 2007, qui disait qu’il allait gérer l’Education Nationale en concertation avec les syndicats, ce qu’il a d’ailleurs brillamment fait avec F.O en tant que Ministre de l’Éducation Nationale. Il  est aussi celui qui a voulu réviser la Loi Falloux

      voici la lettre circulaire adressée par Ferry Jules, pas Luc, aux instituteurs le 17. 11.1883 peut être serait il bon de la relire chaque début d’année scolaire

      http://www.crdp-nice.net/editions/supplements/2-86629-368-1/TR05
      et surtout ce paragraphe qui devait être gravé dans  le marbre du tableau noir 

      “J’ai dit que votre rôle en matière d’éducation morale est très limité. Vous n’avez à enseigner à proprement parler rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens. Et quand on vous parle de mission et d’apostolat, vous n’allez pas vous y méprendre : vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel évangile ; le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe, ni un théologien improvisé. Il ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens. Il est impossible que vous voyiez chaque jour tous ces enfants qui se pressent autour de vous, écoutant vos leçons, observant votre conduite, s’inspirant de vos exemples, à l’âge où l’esprit s’éveille, où le cœur s’ouvre, où la mémoire s’enrichit, sans que l’idée vous vienne aussitôt de profiter de cette docilité, de cette confiance, pour leur transmettre, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes de la morale, j’entends simplement de cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques.”

      @ Sausage

       Salutations à vous  cher Bohort revenu surfer sur le “Ring “ 

    • 15 Juillet 2011 à 16h35

      Sophie dit