Il faut toujours faire attention aux « unes » de Libération. Elles nous indiquent assez bien l’humeur de cette gauche dont le lectorat est censé avoir majoritairement voté pour François Hollande en 2012. Le 20 août, le quotidien titrait « L’indécence »  pour parler de la hausse de 30% des dividendes versés aux actionnaires des grands groupes au moment où, malheureuse coïncidence, commençaient à tomber les aides publiques, c’est-à-dire les aides payées par nous pour aider les patrons à nous embaucher. Ce côté double peine : payer pour travailler. Ce côté aussi si français du patronat à célébrer le libéralisme en se camant avec l’argent du contribuable afin de privatiser les profits jusqu’au jour où il faut socialiser les pertes.

On rappelle que le 20 août, c’était avant la sortie de Montebourg et Hamon. Ce qui est intéressant avec le mot sortie, en  français, c’est sa polysémie. Une sortie, ce n’est pas simplement quitter un lieu, c’est aussi un mouvement de colère et, en termes militaires, une tentative plus ou moins désespérée pour rompre un encerclement. Je précise la date de cette « une » parce que c’était  une semaine pratiquement avant la nomination du gouvernement Valls II et l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Economie à la place du même Montebourg, qui sonne comme le remplacement de Marius par Sylla, c’est à dire du tribun des « populares » par le chouchou des « optimates », un « optimate » bien français lui aussi , énarque qui a  vite pantouflé dans la banque, c’est-à-dire haut fonctionnaire dont nos impôts ont payé les études pour mieux l’aider à faire de l’argent chez Rothschild. Ajoutons à cela qu’il est non-élu et on mesurera ainsi sa légitimité pour demander du sang et des larmes aux Français, une légitimité qu’il tient uniquement d’un complexe politico-médiatique (comme on parle du complexe militaro-industriel) qui distille sur toutes les télés, sur toutes les radios et dans pratiquement tous les journaux une vulgate néo-libérale depuis trente ans.

Il n’empêche, cette « une » du 20 août, j’y ai repensé quand au lendemain matin de la nomination du gouvernement, du discours ovationné de Valls au Medef et de l’annonce de Macron sur les 35 heures,  alors qu’on n’entendait plus que des patrons fous de joie sur toutes les antennes, j’ai eu l’impression  que nous venions de faire tomber un nouveau mur de Berlin et que la France, engluée depuis des décennies dans une dictature cryptocommuniste, venait enfin de secouer ses chaines. Il ne manquait plus que les cortèges de blindés, la Marseillaise et les filles en larmes qui jetaient des fleurs sur nos nouveaux sauveurs, ces sociaux-libéraux assumés et ces patrons modernes, forcément modernes. Oui, j’ai repensé à cette « une » du 20 août, qui n’était même pas une « une » de L’Huma, pour me convaincre que j’assistais à une belle opération d’intox puisque la mue sociale-libérale du PS, elle avait commencé bien avant, depuis des mois, depuis la conférence de presse de Hollande de janvier 2014.

Le problème, cette fois-ci, c’est le cynisme allié à la brutalité. La brutalité, c’est toujours un signe de faiblesse. Quand on est fort, on n’a pas besoin de cogner et d’en rajouter. Là encore se pose la question de la légitimité. Le président Hollande a été élu sur un programme. Ce programme est un contrat avec le peuple. Qu’il y ait des coups de canifs dans ce contrat, ce n’est pas une première, hélas. Souvenons-nous du Chirac de 95, élu sur la fracture sociale et indiquant quelques mois plus tard qu’il n’y aurait pas de rupture. Mais c’était sans commune mesure avec ce qui vient de se passer. Là ce n’est pas un coup de canif dans le contrat, c’est le contrat lui-même qui a été déchiré en miettes.

L’esprit de la Vème République voudrait que le Président démissionne pour faire valider ses nouvelles orientations par le peuple ou, à tout le moins, dissolve l’Assemblée nationale. Mais non, ce qui vient d’arriver fait penser, irrésistiblement, à la manière dont l’Italie et la Grèce, au plus fort de la crise, ont été sommées par la Troïka de nommer des gouvernements « techniques » non élus. Nous, on n’a même pas eu besoin du rappel à l’ordre. On va faire des Français des Grecs comme les autres, c’est-à-dire que dans le meilleur des cas, on va retrouver un vague équilibre financier aux prix de sacrifices sans nom dans tous les domaines de l’Etat-Providence. C’est aussi le prix à payer pour cette absurde logique néolibérale de la compétitivité qui, si on y réfléchit, ne sera restaurée que le jour où le travailleur français aura le niveau de rémunération et de protection sociale du travailleur roumain ou bengali.

Alors quoi ? Alors cette absence de légitimité pour mener une telle politique peut conduire à la tragédie.  J’entends par tragédie une nouvelle montée du FN qui pourrait arriver aux portes du pouvoir dès le premier tour d’une présidentielle. Pour une raison simple : c’est le dernier parti en ordre de marche et qui prétend incarner une alternative. Le PS est coupé en deux et pour longtemps, l’UMP est en pleine guerre civile à bas bruit et dit la même chose que le PS en économie, le centre est orphelin de Borloo et le Front de gauche retrouve cette tendance à la scissiparité groupusculaire depuis que Mélenchon déprime.

Bref, le FN dont tout le monde aimait qu’il soit le premier parti de France afin de s’inventer un ennemi fantasmatique, pourrait bien échapper à cette instrumentalisation. Devant l’incroyable trahison qui vient d’avoir lieu et qui prépare une tout aussi incroyable régression sociale,  il pourrait même gagner les prochaines élections. Répétons-le : pas à cause de l’immigration ou de l’insécurité mais à cause de ce mépris absolu pour un peuple qui s’obstine à ne pas vouloir mourir sur la ligne bleue des déficits au nom d’intérêts qui ne sont pas les siens, de ce peuple qui n’a plus aucune raison d’avoir peur du caractère éventuellement antidémocratique du FN puisque sa souveraineté est piétinée comme jamais.

Alors, il sera toujours temps de pleurer. Ou pas : la plasticité presque démoniaque de l’idéologie libérale s’est accommodée d’à peu près tous les régimes, même les pires.

*Photo : Remy de la Mauviniere/AP/SIPA. AP21615418_000030.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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