Abu Bakr Al-Baghdadi, un wahhabite exemplaire | Causeur

Abu Bakr Al-Baghdadi, un wahhabite exemplaire

La calife autoproclamé de Daech obéit fidèlement au fondateur du salafisme

Auteur

Albane de Saint Germain

Albane de Saint Germain
journaliste freelance

Publié le 02 novembre 2016 / Monde Religion

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Al-Baghdadi wahhabisme Etat Islamique

Al-Baghdadi en 2014. SIPA 00687708_000001

Jamais la grande mosquée d’Al-Nuri, au minaret penché, que les habitants de Mossoul comparaient à la tour de Pise, n’avait connu pareil personnage. Un Irakien de la quarantaine, le teint bistre, les lunettes cerclées et la barbe noire bien taillée, le même qui quelques jours plus tôt avait menacé de détruire le célèbre minaret, priait maintenant devant une assemblée de fidèles.

La vieille cité de Mossoul avait été obligée d’ouvrir ses portes à cet ancien étudiant de l’université islamique de Bagdad qui avait été successivement professeur de Charia, frère musulman, insurgé irakien, membre d’Al-Qaïda et du conseil consultatif des moudjahidines en Irak, émir de l’État islamique d’Irak, ami d’Oussama Ben Laden, et enfin émir de cet État islamique en Irak et au Levant qui prétendait s’étendre jusqu’en Syrie.

Scène étrange

Étrange parcours qui devait, en ce jour de juin 2014, en pleine période de Ramadan, mener ce haut représentant du terrorisme sunnite à revêtir une abaya et un turban noir et à prier et prêcher sous les auspices du drapeau de l’autoproclamé État islamique – un drapeau noir où le sceau du prophète Mahomet côtoie l’inscription « Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah ». Prêche où il fut beaucoup question du Jihad, ce « devoir ordonné par Allah » qui, assura l’homme à son auditoire, « vous fera entrer dans des jardins sous lesquels poussent des roseaux ». Très vite, on annonça les couleurs : les armes devaient être distribuées pour lutter contre les ennemis d’Allah, qu’ils fussent polythéistes, chrétiens, juifs, ou bien tout simplement infidèles. L’apocalypse était paraît-il à venir, et la justice divine allait faire la part belle à ceux qui lutteraient dans les sentiers d’Allah.

L’étrange scène fut filmée, et fit vite le tour du monde. L’homme à l’abaya noire, c’était Abu Bakr Al-Baghdadi, et il venait de s’autoproclamer calife de l’État islamique sous le nom d’Ibrahim. Chose singulière que cette renaissance du califat, et plus singulière encore du fait que ce califat fantasmé par les salafistes djihadistes disciples d’Al-Baghdadi n’était point celui de l’Empire Ottoman, mais celui – jugé plus pur et plus raccord avec les principes originels de l’Islam, des Abbassides : peu importait cependant à ce calife de pacotille que le califat des Abbassides fût pour la civilisation islamique une grande époque de développement des arts et des lettres ; il ne s’agissait point pour le nouveau califat de prétendre renouer avec la haute civilisation Arabe, mais plutôt d’en épouser les plus noirs préceptes, à savoir la conquête et l’assujettissement de tous à la loi islamique.

S’inspirer du fondateur du salafisme

Et pour ce faire, quoi de mieux que de s’inspirer du fondateur du salafisme, Mohammed ben Abdelwahhab ? Ce prédicateur arabe du XVIIIe siècle, fondateur du mouvement qui porte son nom, le wahhabisme – mais que l’on connaît généralement mieux sous l’appellation de salafiste, par référence aux salaf, ces trois premières générations de musulmans qui pratiquèrent, paraît-il, un Islam de toute pureté – s’était distingué en son temps par ses prises de position particulièrement orthodoxes : à ses pairs, prétendument avilis et corrompus, il opposa les préceptes de l’école juridique sunnite la plus rigoriste qui fût, à savoir celle qui fut fondée au IXe siècle par Ahmad ibn Hanbal – l’école hanbalite.

Mais cela n’était guère suffisant : il fallait encore qu’il possédât une doctrine, un manuel de savoir-vivre wahhabite qui pût devenir le livre de chevet de ses sectataires : ce fut là le rôle donné au Kitab al-Tawhid – ou « Traité sur l’Unicité » – dans lequel Mohammed ben Abdelwahhab dénonça les idolâtres, le culte des saints et de leurs tombes alors pratiqué dans la péninsule arabique – le fameux polythéisme aujourd’hui dénoncé par Abu Bakr Al-Baghdadi -, mais aussi les sorciers – catégorie qui regroupait entre autres les voyants, les augures et les astrologues -, auxquels il faut ajouter les blasphémateurs, et les façonneurs d’images – promis à la Géhenne, et bien sûr les juifs et les chrétiens – accusés tantôt d’être des polythéistes, tantôt d’être des sorciers.

Le fondateur du wahhabisme était donc un dogmatique pour le moins sévère. Il ne négligeait pas non plus le droit islamique : comme Al-Baghdadi de nos jours, il suivait très assidûment les préceptes juridiques du jurisconsulte médiéval de la fin du XIIIe siècle Sheikh Taqi ibn Taymiyyah, lequel croyait à la très-haute autorité des salafs, attachait une grande importance au martyr et au djihad, distinguait clairement le domaine de l’Islam – dar-al-Islam – de celui des kouffars ou incroyants – dar-al-kufr -, et permettait que l’on qualifiât d’apostat quiconque n’agréait pas à ses vues sur l’Islam – que ce fussent les chrétiens, les juifs, les chiites, les soufis, ou bien encore les Mongols qui avaient conquis Bagdad en 1258, renversé le califat Abbasside, et qui ne respectaient pas scrupuleusement la Charia ; par surcroît, il préconisait de convertir les non-musulmans ou de leur imposer une jizya – c’est-à-dire un impôt – en cas d’insoumission  ; il s’agissait aussi, évidemment, de voiler entièrement les femmes.

Ainsi imprégné de la plus rigoriste des doctrines hanbalites moyenâgeuses qui fût, le fondateur du wahhabisme devint un homme influent en s’alliant avec Mohammed ben Saoud, le premier de la dynastie des Saoud. Les wahhabites s’emparèrent ensuite de la Mecque et de Médine, et infusèrent leur doctrine dans le Royaume d’Arabie Saoudite créé au début du XXe siècle.

Le plus exemplaire des wahhabites

Revenons à Abu Bakr Al-Baghdadi : de l’eau a coulé sous les ponts depuis ce vendredi noir de Ramadan où il annonça aux fidèles de la grande mosquée de Mossoul le rétablissement du Califat, et si des distances ont été prises avec l’Arabie Saoudite wahhabite – trop conservatrice pour apprécier les velléités révolutionnaires d’Al-Baghdadi – et Al-Qaïda – qui n’a jamais eu la volonté de construire un État -, le wahhabisme reste le ciment commun du royaume saoudien, de maintes organisations terroristes – Al-Qaïda, Boko Haram, les Talibans – et de l’Etat islamique du calife autoproclamé.

Abu Bakr Al-Baghdadi peut même se targuer d’être devenu le plus exemplaire des wahhabites : fort d’un trésor de guerre d’un demi-milliard de dollars – fruit d’une quinzaine de puits de pétrole – et d’un territoire presque aussi grand que celui du Royaume-Uni, le calife wahhabite a pu assujettir tout un peuple à la doctrine aussi dangereuse que néfaste de son père spirituel, Mohammed ben Abdelwahhab : l’éducation de la jeunesse du califat n’a point été négligée : elle apprend désormais tantôt le maniement de la kalachnikov, tantôt les préceptes du salafisme révolutionnaire ; l’art et la musique, diaboliques par essence, ont été proscrits ; et surtout, la Charia a été très strictement mise en place : des décapitations, des crucifixions et des lapidations d’infidèles et d’apostats ont lieu régulièrement sur la place publique : rien qu’au mois d’octobre, un garçonnet de onze ans, voleur du dimanche, a vu sa main coupée, tandis que des «  apostats » ont été décapités ; une brigade des mœurs dirigée par des femmes, la brigade Al-Khansaa, a été mise en place : copie féminine de la police religieuse d’Arabie Saoudite, elle distribue d’improbables châtiments aux femmes qui auraient le malheur de ne pas respecter scrupuleusement la Charia – porter du maquillage, notamment, est un crime qui, à Raqqa comme à Mossoul, peut vous valoir des coups de fouet.

C’est donc un fort bon élève de Mohammed ben Abdelwahhab que cet Abu Bakr Al-Baghdadi ; c’est un Salaf qui ne fait point de compromis ; c’est un wahhabite exemplaire. Plus exemplaire que les Saoud car peu lui chaut de paraître infréquentable aux yeux de l’Occident. La Légion d’honneur et le palais de l’Élysée, c’est l’apanage du royaume wahhabite saoudien. Le wahhabite de Mossoul, lui, préfère couper des têtes en toute quiétude – jusqu’à la chute de son bastion irakien, du moins, car la bataille de Mossoul bat son plein.

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    • 5 Novembre 2016 à 12h24

      Pol&Mic dit

      “en fait : il s’en fout, car c’est pas Lui qui y va)…..
      et c’est AUSSI pour ça que les socialistes, le ménagent! (même sous des Déclarations “politiques”….)

    • 4 Novembre 2016 à 23h29

      AGF dit

      Qui va dire à Al Baghdadi que “c’est pas ça l’Islam” ou qu’il n’est pas un bon musulman ? Lequel de nos docteurs en religion Valls,Michel Serres, Mélenchon, Tintin ou Milou, Jofrin ? Nos experts en islamolâtrie qui ont étudié au couscous du coin?
      N’en déplaise à tous ces crétins la sodomie dont ils sont les victimes consentantes et qu’ils sachent que ce qui est bon pour le Qatar ne l’est pas forcément (et m^me fondamentalement nocif ) pour la France

    • 4 Novembre 2016 à 19h15

      philgold dit

      Chasser la réalité de l’islam n’est pas de l’islamophobie c’est démontrer (arguments à l’appui) son islamo scepticisme?

      Question Allah est-il cément et miséricordieux ou véhicule-t-il la haine.

      Sourate 58, v.19 “Parti de Satan : Satan subjuguant [les Juifs] leur a fait perdre le souvenir de Allah … les partisans de Satan seront perdus à jamais”.

      Sourate 5, verset 82 “Tu constateras que les hommes les plus hostiles aux croyants [les musulmans] sont les Juifs”.

      Sourate 9, verset 30 Les Juifs disent : Ozaïr est le fils de dieu. Les chrétiens disent : le Messie est fils de dieu … ils ressemblent en disant [ces paroles] aux infidèles d’autres fois. Que Allah leur fasse la guerre. Car ils sont des menteurs ! “.

      Sourate 9, verset 5 “Une fois passé le mois sacré [de Ramadan], tuer les incroyants où que vous les trouverez. Prenez-les assiégez-les, dressez-leur des embuscades!”

      Sourate 1, verset 6 “Guide-nous dans le droit chemin, Le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés”. Ceux qui ont encourus Ta colère ce sont les Juifs, les égarés ce sont les Chrétiens selon tous les commentateurs de la tradition depuis 1400 ans. Tout musulmans en prière dit cette sourate 17 fois par jour.

      Sourate 2, verset 190 “Tuez-les partout où vous les trouverez. Chassez-les de là où ils vous auront chassé … il vous est permis de les tuer. Telle sera la rétribution des infidèles”.

      Sourate 4 verset 140 “L’islam domine et ne saurait être dominé”.

      Sourate 47 verset 35 “Ne faiblissez pas! Ne faites pas appel à la paix quand vous êtes les plus forts”.

      El Bokhari Mahomet dit : “J’ai reçu l’ordre de combattre les gens sans relâche jusqu’à ce qu’ils professent qu’il n’y a pas d’autre divinité que Allah et que Mahomet est l’envoyé de Allah”.

      El Bokhari “L’heure du jugement n’arrivera pas avant que vous n’ayez combattu les Juifs … la pierre derrière laquelle s’abritera un Juif dira : Musulman! voilà un Juif derrière moi, tue-le”

      • 5 Novembre 2016 à 14h58

        AGF dit

        Par contre les “intellos” de l’UNESCO (vous savez les chameliers qui y siègent )quand ils auront appris à lire (même en arabe) s’apercevront que le nom de Jérusalem n’est pas cité une seule fois dans le Coran et quand ils auront lu la Bible ou quand il se la feront raconter par d’autres que les amis de Duflot, Pierre Laurent et Mélenchon, ils seront peut-être surpris que le nom de Jérusalem y soit cité environ 650 fois. A moins qu’un Jofrin ,un El Kabbach ou un Cohen, retrouvant tout à coup leur entre jambes ne le leur fassent savoir ( hypothèse idiote).

    • 4 Novembre 2016 à 18h52

      Pol&Mic dit

      en fait il s’en fout : c’est pas lui qui y va!!!!!

    • 3 Novembre 2016 à 21h38

      maxou dit

      De quelles illusions nous ont bercé les gouvernements successifs !!!
      Ces politiques qui croient que toutes les religions se valent, que le boudhisme, le christianisme, le shintohisme, la religion juive, l’hindouisme sont égales, ils n’ont rien lu, et ils prétendent tous savoir sur ces sujets, ceux sont des ignorants criminels, qu’ont ils fait de leur pays ?

      • 4 Novembre 2016 à 15h21

        mitch-savoy dit

        il suffit de reprendre les écrits du plus grand anthropologue du 20ième siècle Claude levi-Strauss au sujet des religions et aussi des “quotas” d’acceptations de groupes étrangers au sein d’une société constituée….

    • 3 Novembre 2016 à 19h21

      jcm dit

      Meme si aujourd’hui on tance la vulgarité de la libération sexuelle qui s’est complue dans la surenchère, force est de constater que la morale sexuelle répressive est la pierre angulaire de la violence et du délire sanguinaire.

      la question sexuelle est centrale car au delà de tous les enjeux politiques , économiques, il demeure que la violence musulmane a une particularité que l’on n retrouve dans aucune autre violence contemporaine de la planète.

      Quand on domine le sexe, on domine l’individu, et quand on nie l’individu, on commence par instaurer ce qui écrase l’individu absolument : la norme sexuelle ? même pas ! on le voit bien ici , on écrase tout désir dans l’oeuf, au delà du sexe. le banissement de l’art ou de la musique est le simple prolongement de la négation du corps.

      La morale musulmane est la pire philosophie du renoncement jamais inventée par l’esprit de domination. le musulman, c’est l’homme réduit à l’insecte. Le mot dépassement de soi n’y a même plus aucun sens, puisque le soi a été anéanti.

    • 3 Novembre 2016 à 15h34

      persee dit

      Quel casse tête pour les gens du quai d’Orsay qui mesurent les poils de barbe au pied à coulisse , à savoir distinguer le djihadiste modéré (qui fait du bon boulot) et qui tue d’une façon acceptable du djihadiste radical qui tue d’une façon cruelle et barbare . Le monsieur en question passe de l’un à l’autre sans état d’âme, ce qui était encore une fois à démontrer.(comme un sketch des inconnus ) Dites quand changeons nous la politique arabe de la France ?

    • 3 Novembre 2016 à 12h09

      rolberg dit

      On se croirait presque durant la campagne de recrutement des croisés chargés de débarrasser les lieux saints chrétiens de l’islam d’alors. Plus ça change, plus c’est pareil. L’homme résiste bien au changement.

      • 3 Novembre 2016 à 15h25

        golvan dit

        @ rolberg
        Et vous vous en souvenez de la “campagne de recrutement des croisés” ?  

      • 3 Novembre 2016 à 20h55

        Jihème dit

        Et “l’islam d’alors”, il y était arrivé comment, là où les croisés sont allés le chercher?
        N’était-ce pas par la conquête militaire, comme partout ailleurs où il s’est implanté, au Levant, en Egypte, en Afrique du Nord et en Europe balkanique ? Et comment tente-t-il actuellement de conquérir le reste du monde ?

    • 2 Novembre 2016 à 17h48

      L'Ours dit

      Il est donc et surtout un bon élève de l’islam tout court!

    • 2 Novembre 2016 à 17h19

      Musaraigne dit

      La classe politico-médiatique n’insiste pas assez sur le cousinage idéologique entre l’Arabie Saoudite et l’État islamique. Le pourquoi, on le comprend sans peine, quand on sait la taille du portefeuille saoudien. Il faut vendre, et ne pas trop se poser de questions quant aux tendances de fond que l’on observe dans le monde musulman et en Europe : plus de salafisme, plus de voiles, plus de barbes, et toujours moins de “vivre-ensemble”, comme ils disent…