Macron – Le Pen : choisir de ne pas choisir | Causeur

Macron – Le Pen : choisir de ne pas choisir

Un second tour entre Orwell et Kafka

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 27 avril 2017 / Politique

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Panneaux électoraux à Nantes, avril 2017. SIPA. 00800805_000002

« Et maintenant, que vais-je faire ? », chantait Gilbert Bécaud. L’avantage des chansons de variété, c’est qu’elles posent toujours les vrais problèmes, comme la littérature. Au premier tour, comme plus de sept millions d’électeurs, j’ai voté avec enthousiasme pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, un peu moins pour celui qui le portait. Son attitude césariste, la personnalisation excessive de sa campagne, la façon dont les militants de France insoumise venaient à l’occasion dire aux militants communistes qui distribuaient des tracts pour lui qu’ils n’avaient rien à faire là, qu’ils gênaient même, m’a déplu. C’est peut-être d’ailleurs cette attitude qui a fait manquer à Mélenchon le second tour à un petit million de voix.

Et maintenant, donc, le choix entre Macron et Le Pen. Je pense que Mélenchon n’a pas eu tort, le soir du premier tour, de dire que c’était là le duel rêvé par l’oligarchie, rêvé et, d’une certaine manière, provoqué. La preuve la plus emblématique en est François Hollande qui n’est sorti de sa réserve dans les derniers jours de la campagne que pour s’inquiéter de la « remontada » de Mélenchon. Son dernier cadeau à la gauche de rupture, ça… Le président n’était pas gêné plus que ça par une Marine Le Pen donnée en tête du premier tour pendant des mois. En revanche, quand Mélenchon a commencé à tutoyer les sommets, il a distillé ses remarques insidieuses sur ce populisme de gauche qui lui semblait, de fait, plus détestable que celui de l’extrême-droite. Comme d’habitude, serait-on tenté de dire… Il y a aussi, dans le même genre de beauté, la façon dont les marchés ont réagi avec un soulagement qui frisait l’obscénité en saluant par une hausse de 4,1% de la Bourse dans les heures qui ont suivi.

Retour en 1984

Me voilà donc dans une situation proprement orwellienne. Rappelons que dans 1984, pour assurer la puissance de Big Brother, il y a un méchant, Goldstein, dont on ne sait pas trop s’il est encore vivant, d’ailleurs, ou même s’il a existé. Ce méchant est un des éléments qui permet à Big Brother d’exercer son pouvoir totalitaire sur la population, notamment par le biais des Semaines de la Haine où l’on se doit de cracher en groupe sur la figure abjecte du traître quand elle apparaît sur des télécrans.

Le Pen, le père en son temps et la fille aujourd’hui, c’est Goldstein. Face à Goldstein, un candidat qui représente un néo-libéralisme aussi sauvage que celui de Fillon mais avec un lexique plus sucré, qui va enfin selon le souhait pluri-décennal du MEDEF liquider ce qui restait de l’Etat-Providence et des acquis du CNR, un candidat qui vous dit, comme Big Brother, « la liberté, c’est l’esclavage; la paix, c’est la guerre (de tous contre tous) », ce candidat-là, en plus, il va falloir que vous le preniez pour un héros de l’antifascisme. On aura rarement poussé aussi loin notre servitude volontaire en nous imposant un faux clivage : celui qui opposerait « patriotisme » de Marine Le Pen contre le « mondialisme » d’Emmanuel Macron comme si l’amour de son pays excluait nécessairement une société ouverte, comme si être Français, au moins depuis la Révolution, ne supposait pas une articulation entre la nation et l’universel.

Je ne voterai évidemment pas pour Marine Le Pen au second tour. Vouloir voir des analogies entre les programmes du Front national et celui de France insoumise relève du confusionnisme idéologique, savamment entretenu d’ailleurs par le FN qui vient de sortir un tract draguant éhontément les électeurs de Mélenchon.

C’est oublier que l’apparente similitude entre des mesures sociales comme la retraite à 60 ans sont dans un cas financées par une préférence nationale qui cible l’immigré d’un côté alors que de l’autre, elles le seraient par un nouveau rapport de force (appelez-ça la lutte des classes si vous voulez) avec le capital. C’est pour cela que le second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon était le cauchemar du système. Il aurait d’une part écarté les tenants du « There is no alternative », que ce soit Fillon dans sa version Ordre Moral ou Macron dans sa façon festiviste cool et d’autre part, il aurait permis de montrer qu’entre la tradition politique du FN et celle incarnée par Mélenchon, il n’y a rien de commun, absolument rien, au point qu’en d’autres temps, elles se sont affrontées par les armes.

Mais je ne voterai pas non plus Macron. Je ne veux pas, je ne peux pas donner ma voix à celui qui envisage la France comme une start-up, c’est à dire un endroit où les patrons et les salariés devenus auto-entrepreneurs se tutoient même quand les premiers licencient les seconds avec le sourire, grâce à un code du travail qui tiendra sur une feuille A4, et encore seulement le recto.

>> A lire aussi: La France n’est pas un open space – Par Alain Finkielkraut

Bref, alors que je devrais me réjouir du score sans précédent d’une gauche de transformation qui représente un électeur sur 4 pour peu qu’on ajoute les voix de Benoît Hamon à celle de Jean-Luc Mélenchon, j’éprouve plutôt, face à Marine Le Pen et Emmanuel Macron un sentiment de honte, la honte qu’éprouve Joseph K. à la fin du Procès de Kafka quand il se fait saigner par deux bourreaux : « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge;  l’autre lui enfonça le couteau dans le coeur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.

- Comme un chien! dit-il, et c’était comme si la honte dût lui survivre. »

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 30 Avril 2017 à 20h09

      Livio del Quenale dit

      Il faut gratter un peu. La surface des choses est trompeuse.

       Avec Macron, il faut vendre, tout vendre et même brader, il affectionne “l’écoles de Chicago” ou “le consensus de Washington” dont les règles ultra libérales favorisent le néolibéralisme des USA (à leur avantage bien sûr NAFTA et autres) en ruinant les pays émergents ou en difficulté comme le Chili , le Venezuela… et la France avec Macron ?

      Ce n’est pas la cas des pays de l’Europe du nord qui ont suivi des politiques libérales, ce n’est pas la même chose.
      Cette proximité des vocables trompent dans la compréhension et la comparaison des résultats.

      Observez que les USA sous Obama ont déjà commencé leur entreprise depuis longtemps et Macron suit le mouvement car banquier il plane dans les sphères hors sol des milieux financiers et donc n’a, ni les repaires, ni la culture, ni la sensibilité pour relever notre pays dont il se fout parfaitement. (d’ou ces pas de clerc que l’on s’efforce de minimiser mais qui sont révélateurs. 
      Mais étant, apparemment suffisamment, intelligent (laissons lui ça, pour le moment) semble s’adapter rapidement pour masquer ses erreurs et éviter les pièges qui pourraient faire capoter sa stratégie.

      Sont seul but, c’est faire du fric, après il vous dira tout ce que vous voulez entendre pourvu que vous le laissiez avancer dans son projet.
      -
       Une dernière remarque, observez bien ses expressions, son regard, quand il “s’énerve” ou qu’il “s’hystérise” dans ses discours , ça en dit long à un spécialiste du comportement ou un morpho-psychologue, même à qqn d’un peu attentif.
       – 

      • 30 Avril 2017 à 20h15

        Livio del Quenale dit

        ne vous tenir au courant de la politique, que par les médias officiels, vous menera que directement dans les rets de la “hollandie”.

    • 30 Avril 2017 à 11h03

      nardo dit

      Pas “insoumis” mais curieux d’en suivre les débats sur le fameux dilemme du second tour, j’étais frappé par un constat: pour beaucoup, le mal absolu, c’est d’abord la gauche réformatrice, dite “libérale”. Ce seul mot, les fait presque vomir, comme Mélanchon lorsqu’il quitta le PS en 2008 écœuré par sa “dérive libérale”. Son vœu de laminer le PS est exaucé avec l’aide de Macron qui, comme lui, a quitté le PS mais par la droite : c’est un social-libéral et qui plus est, a travaillé dans une banque! La Finance! Rejet total! Enfin, le programme de MLP est vraiment très voisin de celui JLM même si les moyens diffèrent. D’où le dilemme entre peste et choléra.

      Ayant vécu longtemps dans des pays justement sociaux-libéraux comme le Danemark et le Canada qui on fait leur réforme depuis le début les années 2000, où le chômage est pratiquement inexistant, où le bon peuple prospère, et où les gens sont franchement heureux et optimistes, j’ai découvert ce qu’est être pragmatique : ces gens comprennent la complexité du réel, rejettent les idéologies simplistes, belles sur le papier mais qui, dans l’histoire n’ont rien donné et acceptent le moindre mal qui consiste en une grande liberté d’entreprendre tout en assurant programmes sociaux et redistribution des gains avec des choix sociétaux avancés. Pour eux, la mondialisation est une conquête réussie. Alors, oui, je suis devenu « un social traître », un social libéral assumé et je voterai Macron. Quant au FN, qui dissimule très bien un grand nombre de vrais fachos, pétainistes ou révisionnistes, il va apparemment attirer une partie des insoumis ou les neutraliser par vote blanc. Seulement un sur deux voterait Macron. Libre pour les autres de perdre toute raison et toute fierté…

    • 29 Avril 2017 à 23h17

      Livio del Quenale dit

      il y a une autre solution au désarroi de la population qui va voter en désespoir de cause pour qqn qui ne représente à peine que 1 français sur 4.
      C’est le conseil d’état qui doit casser cette élection qui n’est légale qu’en apparence. Car la constitution est bafouée.
      Pour au moins deux raisons :
      une que la sérénité du débat démocratique réclamé par la constitution n’a pas été respectée.
      que les tenants en amont et aboutissants en aval ont été détournés par des abus de pouvoir, et tenants du pouvoir en place .
      –   
       

    • 29 Avril 2017 à 12h56

      José Bobo dit

      La terreur de la stigmatisation stimule les neurones de notre “intelligentsia”. Comment s’opposer à Macron (qui représente une grande partie de ce contre quoi la gauche s’est toujours battu) sans se faire traiter de nauséabond et être définitivement ostracisé du confortable monde médiatique et culturel ? Eh bien la réponse est dans cet article, on se tortille, on se contorsionne, on se met en vrille (comme dit Brel), on renâcle, on refuse l’obstacle et on met au panier le devoir sacré de voter auquel on tenait tant. Tout ça pour ne pas dire publiquement que le programme de Mme Le Pen est bien plus social que celui de M. Macron et que sa volonté de sortir de l’Europe de la finance est en accord avec nos conviction les plus profondes… Mais, après tout, les grandes valeurs de la gauche française et les convictions intimes ne pèsent pas grand-chose quand la gamelle est en jeu… Il faut savoir garder le sens des priorités !

    • 29 Avril 2017 à 12h01

      Pol&Mic dit

      “il” ou “elle”…. fera la même chose que tous les prédécesseurs !
      (la seule différence est que M. Le Pen est une femme, ce qui aurait plût à F. Mitterrand!)

    • 29 Avril 2017 à 11h58

      Gbaug dit

      La rengaine de l’amalgame entre FN et nazisme commence à être éculée, et chacun sait, elle en tout premier, que les chances de MLP sont nulles. La montée du FN a été orchestrée par François Mitterrand, qui n’avait pas hésité lui-même à s’allier avec le dernier parti stalinien d’Europe occidentale. Choisir aujourd’hui de soutenir M. Macron, c’est se conforter dans un internationalisme capitaliste qui ne peut qu’exacerber encore plus le vote protestataire et précipiter un peu plus la fraction modeste de la population chez MLP. Puisque les socialistes au pouvoir et leurs complices des médias ont orchestré ce duel invraisemblable dans lequel plus de la moitié de la France ne se reconnaît pas, aucune autre solution pour ceux qui veulent bien réfléchir que de refuser d’arbitrer par l’abstention, ou plus nettement encore par le vote blanc. la complaisance des Républicains à l’égard d’Emmanuel Macron est incompréhensible!

      • 29 Avril 2017 à 13h00

        José Bobo dit

        Les Républicains pensent que tout soutien à MLP signerait leur arrêt de mort en faisant du FN le premier parti d’opposition à Macron (comme, avant lui, à Hollande). C’est leurs carrières qu’ils jouent, alors les idées et les valeurs politiques pèsent bien peu dans la balance… Et puis, ils ont peur de la stigmatisation, comme d’autres sur ce forum ce sont avant tout des trouillards.

        • 29 Avril 2017 à 23h22

          Livio del Quenale dit

          Oui exactement c’est d’autant plus nul de leur part qu’ils sont de toute façon grillés.
          Mais plus sérieusement, il faut saisir le conseil d’état, la constitution est bafouée. 

    • 28 Avril 2017 à 18h24

      Blablioco dit

      Un second tour entre Orwell et Kafka, je dirais plutôt entre la peste et le choléra, entre Hollande bis et Le Pen, entre l’immobilisme globalisateur et l’extrême gauche économique…
      L’oligarchie qui a tout fait pour enfermer les français dans ce choix inacceptable mérite d’être sanctionnée, à minima par une abstention record et un score très élevé de MLP mais inférieur à 50% …

    • 28 Avril 2017 à 16h08

      Laocoon1 dit

      Voter E. Macron, c’est éviter la faillite de la France.Gardez les états d’âmes pour plus tard.
      D’ailleurs c’est quand même assez difficile de porter un jugement objectif sur lui sa carrière politique est récente…

      • 28 Avril 2017 à 16h17

        i-diogene dit

        Oui, mais sa réussite professionnelle est démontrée..

        .. Si MLP casse l’ UE et ruine la France (c’est joué d’ avance), il n’ est pas de retour en arrière possible..!^^

        Que fera son mentor Poutine, après..?
        .. Et les USA qui sont directement en concurrence avec l’ UE..?

        La France isolée ne représente qu’1 % de la population mondiale..
        L’UE est la première puissance économique mondiale..!^^

    • 28 Avril 2017 à 16h00

      Laocoon1 dit

      Il a osé dire ce que je pense tout bas.
      Bertrand Delanoë souhaite faire barrage à Marine Le Pen, à tout prix. Car “sa politique économique est une ruine pour la France”.
      “Vous savez, dans les années 30 en Allemagne, l’extrême gauche n’a pas voulu choisir entre les sociaux-démocrates et les nazis. Hitler a été élu par le suffrage universel. Alors, je ne culpabilise personne, j’appelle à la responsabilité, à la conscience et à la générosité. A un moment donné, il faut être pour la France avant d’être pour ses vieilles rancœurs”, a-t-il déclaré sur RTL.

      • 29 Avril 2017 à 11h54

        livstone dit

        détail: Hitler a été appelé par Hindenburg, à la demande des gros industriels allemands. Partant de là, il a pu, et éliminer tous ses concurrents politiques, et s’attacher un consensus populaire par une savante propagande omniprésente. Le vote populaire, n’a, à la base pas eu lieu. Réfléchissez !

        • 29 Avril 2017 à 23h13

          Flo dit

          Cela me rappelle quelqu’un !