Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra. Ce moustachu à la blanche crinière a succédé, en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le château présidentiel qui domine la ville de Prague, et a été réélu, en 2008, pour un second et dernier mandat de cinq ans à la magistrature suprême de son pays. Autant dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage, dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les Etats-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe. M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées aujourd’hui par les Etats aux entreprises financières et industrielles en détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète. C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs de se montrer trop agressifs à son égard. M.Klaus, dans sa jeunesse, n’a jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxiste-léniniste par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux Etats-Unis et en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

À son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il s’acquitte avec zèle et compétence.

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste, ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles. Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence, ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à un occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990. Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Economie et des finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en œuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable, en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations des entreprises publiques.

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti une vocation de potiche.

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà. Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du « non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ». Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel. « On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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