Abattoirs: au terminus des bêtes | Causeur

Abattoirs: au terminus des bêtes

Des animaux et des bourreaux

Auteur

Patrick Mandon

Patrick Mandon
éditeur et traducteur.

Publié le 01 avril 2016 / Société

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(Photo : SIPA.00633041_000014)

Avec les méthodes d’abattage industriel, nous dit-on, la mise à mort des animaux succèderait à un endormissement profond, qui leur épargnerait l’effroi et la souffrance. Les procédés mis en place, comparables aux chaînes de montage des usines d’automobiles, réduiraient au minimum l’intervention humaine. Au terminus des bêtes, on tuerait proprement, rapidement, sans affect…

Récemment, l’association de protection des animaux L214 nous a dévoilé quelques exemples du comportement des hommes dans l’univers clos des abattoirs d’Alès et du Vigan (Gard). Un manipulateur projetait violemment des moutons vers le carré d’abattage, les contraignant à un vol plané auxquels ces mammifères naturellement privés d’ailes ne sont nullement préparés. Un employé taquin, pour se distraire autant que pour amuser ses collègues, envoyait de brèves décharges électriques à une brebis, qu’il avait préalablement fort maltraitée. Les sursauts de douleur de l’animal provoquaient des fous-rires chez tous ces braves gens… Les cochons y étaient asphyxiés, et leur agonie bruyante duraient longtemps, aussi longtemps que la mort de ce bovin dont la tête seule dépassait de son appareil de contention, et sur laquelle s’acharnait un boucher maladroit.

L214 vient encore de révéler des scènes d’horreur, qui eurent pour cadre l’intérieur d’un établissement sis à Mauléon-Licharre, dans le beau pays de Soule. Parmi les nouvelles figures de l’épouvante, retenons celle de l’agneau écartelé vivant, celle de ses congénères brutalisés par un personnel irritable, contraint de relayer une technique défaillante, celle des porcs et des veaux mal étourdis, mais tout de même égorgés, aspergeant de leur sang le lieu du sacrifice. Dans la cage d’étourdissement trop grande, les veaux, par deux ou trois, pris de panique devant le spectacle de leur fin imminente, se bousculent, glissent, se piétinent. D’énormes taureaux, pendus par une seule patte, clowns acrobates offerts à la boucherie dans une position douloureuse et grotesque, demeurent parfaitement conscients lorsque le couteau les frappe et les ouvre.

Qui se soucie de ces bourreaux payés à la tâche ?

Dans les abattoirs français, où ne pénètrent ni la simple compassion ni le droit, il est permis de se livrer à toutes les fantaisies. Nous ne rentrerons pas dans le faux débat, que les gens « raisonnables » tentent d’imposer. Ils avancent la nécessité du régime carné, la survie de l’élevage français, ils moquent, en vrac, les belles âmes et la sensiblerie des petites natures. Partout on consomme la protéine animale, on s’en gave. On veut son steak bleu, sa bavette d’aloyau à peine saisie de chaque côté afin de caraméliser les sucs, son entrecôte marchand de vin. Il faut, pour apaiser notre besoin de barbaque à vil prix, des abattoirs et des tueurs.

Or, si nous envoyons une cellule de soutien psychologique et un ministre au moins, dès qu’une poussière d’astéroïde a illuminé le ciel nocturne d’une région, nous abandonnons à eux-même des hommes, dont le métier est de planter quotidiennement leurs couteaux dans la chair vive de bêtes gouvernées par la terreur et bientôt pendues à un rail aérien, pantelantes, effarées. Qui se soucie de ces bourreaux payés à la tâche ? Ils accomplissent, dérobés à nos regards, le rituel et les gestes d’un fameux éventreur londonien, mais pressés par les cadences de la rentabilité postmoderne. Besogne macabre, cachée, qui nous permet de satisfaire momentanément notre appétit de carnivores bedonnants et surendettés.

Les images atroces de L214 traduisent, elles aussi, le grand malaise de notre société, où les délinquants exploités prospèrent à l’abri des regards, sans contrôle, et entraînent la très ancienne civilisation française dans un mouvement de spirale descendante, dans un gouffre mouvementé qui nous fascine et suscite dangereusement notre vertige de néant.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 5 Avril 2016 à 15h38

      Ibn Khaldun dit

    • 5 Avril 2016 à 15h21

      Ibn Khaldun dit

      http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2016/04/05/97002-20160405FILWWW00182-le-foll-veut-creer-un-delit-de-maltraitance-animale.php

      “On a constaté qu’il y a des représentants protection animale dans les abattoirs, et quelquefois ils ne s’expriment pas”, a-t-il dit mardi. “On va protéger ces salariés, pour qu’ils puissent parler sans aucune crainte pour leur emploi.” Stéphane Le Foll souhaite intégrer cette disposition, ainsi que la création d’un délit contre les directeurs, dans le projet de loi anti-corruption dit “Sapin 2″, présenté mercredi dernier en conseil des ministres. “Cette stratégie vise à responsabiliser tout le monde: l’Etat – nous avons une responsabilité, à la fois dans le nombre de vétérinaires, dans les contrôles (…), mais aussi tous les acteurs”, selon le ministre.

      Parmi la vingtaine de mesures prévues dans ce plan pour le bien-être animal, figure aussi le déblocage d’une enveloppe de 4,3 millions d’euros pour financer un projet visant à sélectionner les poussins en fonction du sexe, dès l’embryon, pour éviter les abattages massifs de mâles.

    • 5 Avril 2016 à 11h53

      Patrick Mandon dit

      On me dit qu’un article, publié par le site Causeur, signé d’un certain Amaury-Grandgil, serait une contradiction de celui-ci. Je ne conteste évidemment pas le principe de la contradiction, que nous pratiquons ici depuis le début. Causeur est libre de publier ce qu’il veut, je n’entre pas dans les choix qu’il opère.
      Je précise que ce M. Amaury-Grandgil s’était auparavant manifesté dans le présent fil, et que je n’avais pas estimé nécessaire de lui répondre.
      Or, dans l’article en question je n’ai pas lu la moindre argumentation susceptible de contredire le point de vue, que j’ai adopté. Le monsieur semble nourrir un sentiment de détestation populacière mêlé d’aigreur pour ceux qu’il appelle les bourgeois, et qu’il accuserait de garder les « bons morceaux » de viande pour eux seuls, tout en feignant de s’apitoyer sur le sort des génisses et autres veaux, vaches, cochons… Mais il est vrai que nombre de passages de son texte me sont incompréhensibles ! Enfin, il conteste, par le biais d’un humour de dortoir, toute compassion envers les animaux, et ne distingue nulle pratique délictueuse dans les faits, qui eurent pour cadre les trois abattoirs nommés dans mon propre article. Bref, je ne vois pas le commencement d’une réfutation de mon propos.
      On pouvait imaginer une diatribe sur le mode ironique et cruel, écrite avec la plume enlevée, si singulière, du marquis de Sade. Ce dernier, dans une langue « de transition » qui signale la fin du XVIIIe et annonce le Romantisme, organise un défilé d’horreurs, une parade d’épouvante, dont les figures martyrisées ne cessent de nous hanter. Mais qui veut faire l’odieux, doit être divin…

    • 5 Avril 2016 à 6h05

      thierryV dit

      La convergence du numérique de la technologie et de la surpopulation est entrain de fabriquer un enfer sur terre complétement assujetti au remplissage des ventres et a l’entretien de la “machine”. Il est a noter que plus le modèle prend une ampleur inquiétante et plus il est porté a bout de bras pas une médiacratie surpuissante . On assiste a une mutation accéléré qui oublie le sort animal

      • 5 Avril 2016 à 6h18

        eclair dit

        qui oublie le vivant tout court.

    • 5 Avril 2016 à 2h16

      Patrick Mandon dit

      saintex, votre 4 Avril à 22h44
      Bonsoir saintex,
      Je ne réponds pas exactement La Villette et Vaugirard à la question « Quels effets sur le psychisme des individus la répétition de scènes de mises à mort entraînent-elles ? ». Je fais référence au film de Franju pour, d’une part, illustrer la « tragédie animale », et d’autre part, mettre l’accent, comme le film, pourtant dur, m’y invite, sur le fait que des bouchers peuvent exécuter leur tâche « sans haine et sans colère » pour reprendre le commentaire du film. De fait, on les voit tuer sans se livrer aux excès de brutalité, voire de sadisme, que commettent les employés d’Alès et autres lieux.
      Vous dites encore : « Le psychisme des hommes dans une société malade n’est pas le même que dans une société saine. S’il faut commencer par guérir de la confusion, la schizophrénie, l’égotisme et l’aveuglement pour que les abattoirs ne déraillent plus, ça risque de ne pas être demain la veille. D’autant que confusion, schizophrénie, égotisme et aveuglement sont soigneusement instillés et maintenus. Il est donc probable que c’est avec les moyens de notre monde qu’il faut tenter d’améliorer les choses. Et passer par la névrose de certains me paraît inévitable. ».
      C’est un bon début de réponse à mon interrogation…
      Et plus loin : « Les abattoirs modernes ne sont-ils pas à ceux de La Villette ce que sont les Temps Modernes de Chaplin à l’artisanat ? ».
      Chaplin observait les effets du taylorisme sur la société. Dans La Villette, se trouvent déjà Alès et autres lieux : la « maladie » du monde n’a fait qu’empirer. Cela dit, je crois que les abattoirs demeureront longtemps (toujours ?) le lieu d’une activité humaine très singulière.