A la recherche de la colère perdue

Entretien avec le philosophe Peter Sloterdijk.

Publié le 16 novembre 2007 à 17:44 dans Société

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La colère née de l’injustice est le moteur de l’histoire occidentale, affirme le philosophe allemand dans Colère et temps (Maren Sell-Libella). Après l’exploitation meurtrière de cette révolte par les totalitarismes, la gauche doit la transformer en dignité. Et, en France, renoncer au révoltisme comme à l’indignationnisme.

Il y a dans ce livre quelque chose d’inhabituel, un moment où vous changez de ton et abandonnez la distance ironique qui est votre marque de fabrique. Vous êtes en colère, Peter Sloterdijk. C’est le communisme qui vous met dans cet état ?
L’ironiste doit reconnaître ses limites. On ne plaisante pas avec une force qui a tué plus de 100 millions de personnes. Mais ce n’est pas l’idée du communisme qui me met en colère, c’est cette fraude incroyable qui a parcouru toute la deuxième moitié du XXe siècle et qui a consisté à nous faire croire que l’antifascisme réglait les problèmes de la gauche. Je dis dans le livre qu’Hitler est devenu le sauveur de la bonne conscience de tous ceux qui avaient soutenu Staline. Ils ont sauvé leur âme en s’engageant dans cette noble bataille qu’était l’antifascisme sans vouloir comprendre qu’ils avaient défendu un autre fascisme. Pour moi qui n’ai jamais eu le moindre doute sur mon appartenance à une gauche modérée, il était urgent de régler les comptes avec cette malsaine tradition. Vous remarquerez surtout que le chapitre sur le maoïsme a été écrit avec une plume de feu. Là non plus, je ne rigole pas. On n’a toujours pas compris que la réception du maoïsme en Europe a été le scandale idéologique de la deuxième moitié du XXe siècle.

Quand vous dites en Europe, vous voulez dire en France, non ?
Disons que la France a été le réacteur idéologique d’où sortaient un certain nombre des grandes aberrations de la pensée contemporaine mais aussi, il faut être juste, les mouvements d’autocorrection de ces aberrations. Finalement, la France n’est pas un pays où la folie est au pouvoir mais elle en produit des quantités remarquables surtout pour l’exportation mais aussi pour la consommation intérieure.

Enfin, il est arrivé que la folie soit au pouvoir, pendant la Terreur notamment.
Le reste du monde a probablement été plus attentif à cet excès que la France elle-même. En Allemagne, l’épisode terroriste de la Révolution française a laissé des traces dramatiques. Au début, Kant parlait de l’enthousiasme qui devait saisir tous les êtres pensants. Cela a duré au moins jusqu’à la Fête de la Fédération : un demi-million de personnes rassemblées par un nouveau culte civique, c’était bouleversant. Kant a été aussi ému par les évènements que les jeunes de la fondation théologique de Tübingen, Schelling, Hölderlin, Hegel, qui ont dansé autour d’un arbre de mai voué au génie de la Révolution française. Mais après 1792 la déception s’est globalisée à la même vitesse que l’enthousiasme des débuts s’était répandu. Kant a très sévèrement condamné l’excès de cette liberté qui ne comprenait pas la nécessité de s’auto-limiter.

Venons-en à votre thèse centrale. Pour vous, l’histoire de l’humanité s’explique en quelque sorte par l’évolution du marché de la colère et du reproche.
La naissance des premiers empires constitue une rupture majeure dans l’histoire morale de l’humanité. Avec eux la figure du crime triomphal fait son apparition sur la scène de la conscience morale. A partir de là, se développe une mémoire des injustices qui ne sont ni suivies d’un repentir ni « récompensées » par une justice terrestre. Partout à la surface du globe, y a des points de cristallisation où cette mémoire peut être cultivée. Comme l’auteur du crime ne souffre pas et, pire encore, qu’il faut supporter l’obscénité de sa jubilation arrogante, cela provoque une révolte morale chez ceux qui souffrent qui parcourt toute l’histoire. C’est ainsi que se forment les archives des injustices non récompensées. J’étudie ce processus là où les sources sont les plus parlantes, c’est-à-dire dans l’histoire du peuple juif qui nous a légué de véritables trésors de la colère prophétique. Dans mon grand récit, le peuple juif est donc le premier producteur et même l’exportateur de formules de la colère qui ont séduit pas mal d’autres peuples.

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  • 9 February 2008 à 11h20

    BARAN dit

    Je crois que Michéa a mis le doigt sur le vice originel de la démocratie, vice que ressentent confusément tous les fondamentalistes de toutes les religions : l’Etat est amoral.
    L’amoralisme de l’Etat conduit naturellement à l’immoralisme parce qu’en tout homme, malgré sa bonne volonté à combattre son immoralité,, celle-ci le dominera toujours de peu
    Mais ce peu multiplié par des millions anonymes fait que l’Etat devient immoral et promulgue des lois criminelles comme celle de l’IVG
    Il ne faut cependant pas nous leurrer, l’Etat n’est pas si neutre que çà. Il défend son idéologie : En 1905 l’Etat, soit disant neutre a imposer la séparation des Eglises et de l’Etat, mais la vraie neutralité était, et reste dans le concordat d’Alsace-Lorraine. Idem dans l’affaire du voile
    Je ne conçois pas la politique comme séparée des idées platoniciennes ou comme dit Michéa de l’idéologie.
    L’homme n’est pas pragmatique, ce qui nous fait vivre c’est l’espoir en Dieu, le communisme, ect… Aucune décision judiciaire ou législative ne peut avoir une légitimité (par exemple l’avortement)

    Pour mieu connaître mes idées allez sur mon site http://www.michelbaran.com

  • 3 February 2008 à 11h15

    Pierre Bienvenu dit

    Bonjour
    Je trouve votre position à l’égard du livre de Peter Sloterdijk d’une surprenante neutralité, si je la compare à l’article La colère, le ressentiment et l’acte, de Slavoj Zizek, paru pages 35-37 de la Revue internationale des Livres et des Idées
    N°3, janvier-février 2008
    . Et pourtant vous êtes censée avoir la dent dure…
    crdlt, P. B.

  • 3 January 2008 à 12h05

    Rodolphe dit

    Enfin…. Une causerie ! :)
    Un réel plaisir de lire les interventions d’Homocatholicus, olivier et autres…
    Cher Quentin, je crois que c’est malheureusement vous qui êtes bien ignorant de l’histoire du christianisme et de l’essence de cette foi.
    Il n’y a pas plus libéral que le christianisme. A présent, si vous interprétez libéral au sens altermondialiste (c’est à dire grand public) du terme, alors je suis au regret de vous dire que vous ne savez rien non plus du libéralisme…
    Le christianisme met l’homme au centre du projet de Dieu: cela devrait suffire comme explication. En ce sens, le christianisme en tant que foi fait naître l’individu. radicale nouveauté sans comparaison encore aujourd’hui. Enorme, bouleversant : il faut essayer d’en prendre la mesure… Pas évident j’en conviens.
    Je lis ailleurs (je ne sais plus qui) qu’il y a des valeurs de gauche et de droite dans le christianisme… Mais qu’est-ce que cette analyse de comptoir ? Pitié…

    En revanche il est vrai aujourd’hui qu’une partie de l’Eglise catholique, malheureusement, prend des airs alter bon teint afin, sans doute, de récolter des dons (Caritas, Secours catholique etc) : assez navrant…
    Mais il est vrai que les catholiques ont toujours eu un rapport délicat avec l’argent n’est-ce pas ?
    J esuis toujours frappé de voir, y compris parmi des “responsables” catholiques, cette ignorance (ou cette façade humanitaire) du sens profond du message du Christ.
    Quant aux raccourics de Sloterdijk, ils sont effarants tout simplement !
    Une alternative entre fascisme et christianisme ????
    Chers frères, prions et agissons opur la rechristianisation de l’Europe, sinon l’effondrement intellectuel sera total et irrémédiable.

  • 27 December 2007 à 1h20

    alba dit

    On hésite entre le rire et les larmes d’apitoiement devant les déclarations grandiloquentes de Sloterdijk à propos du maoïsme en France : “Vous remarquerez surtout que le chapitre sur le maoïsme a été écrit avec une plume de feu. Là non plus, je ne rigole pas. On n’a toujours pas compris que la réception du maoïsme en Europe a été le scandale idéologique de la deuxième moitié du XXe siècle.”

    L’autre jour, Jean-Claude Milner, dont le séminaire porte justement sur le gauchisme, indiquait qu’une trentaine de membres de la Gauche Prolétarienne s’était rendus en Chine, ce que confirmait un ancien membre de la GP dans la salle ! Sloterdijk a plus des allures de Don Quichotte qui se bat contre des moulins que d’un penseur sérieux par ses déclarations enflammées. Ou il se prend pour un nouveau Soljenitsyne sans en avoir la carrure ni la légitimité. En quoi, trente gugus ignares sont-ils responsables des crimes de la Révolution culturelle chinoise ? Faudra-t-il rendre responsables de ces crimes aussi Higelin qui tappait du piano près des portraits de Mao dans la cour de la Sorbonne ? Non, Sloterdijk délire.

    Plus grave me semble son éviction de la politique du champ de sa réfexion politique. Si la GP a mis en avant comme un paravent la Révolution culturelle, c’était essentiellement pour contrer la tradition de résistance du PC, pour casser à la fois le mythe gaulliste de la résistance et l’influence du PC. Sollers le confirme dans ses Mémoires comme d’ailleurs indirectement Chirac quand il nous raconte les négociations secrètes de la CGT avec lui comme Secrétaire d’Etat pour calmer le jeu révolutionnaire.

    Sloterdijk prétend penser à partir de l’histoire mondiale une vision morale de la politique, mais sait-il bien seulement l’histoire du gauchisme en Europe dans les années 60 ? Il ne semble guère !

    Sa pensée semble bien plus s’inspirer du moralisme révolutionnaire fichtéen en politique que d’un authentique renouvellement de la pensée politique.

  • 18 December 2007 à 11h32

    HomoCatholicus dit

    je vois qu’Olivier est l’un des rares ici présents qui plutôt que de gloser inutilement sur la sainte colère du fils de Pelée (Achille) comme le fait l’éminent penseur Peter Sloterdijk dans son essai “Colère et Temps” est allé à l’essentiel en lisant de préférence le dernier grand opus de René Girard “Achever Clausewitz”.

    Il n’y a pas que le politique et le droit qui trouvent leurs limites explicatives à la condition de l’homme post-moderne dans le dernier essai de René Girard, mais tout aussi naturellement l’entreprise philosophique moderne de nature déconstructrice dont le néo-heideggérianisme de Peter Sloterdijk est, entre autres, l’ultime avatar.

    Dans “Achever Clausewitz” que je recommande ici de lire et de méditer de préférence à l’essai du philosophe allemand, on trouve une philosophie de l’histoire ou plus exactement une anthropologie religieuse infiniment plus rigoureuse que toutes les philosophies de l’histoire qui ont eu cours jusqu’ici. Le génie “mimétique” de René Girard qui n’attend évidemment aucune révélation philosophique ou politique de quelque ordre que ce soit lui fait ainsi méditer les difficiles relations franco-allemandes qui ont couru sur plus de deux siècles à partir notamment de l’essai du stratège prussien Clausewitz “De la Guerre”. C’est autrement qu’en termes strictement idéologiques incapables qu’ils sont selon lui d’expliquer l’incroyable montée aux extrêmes qui a résulté de ces relations conflitctuelles depuis la conquête napoléonienne de la Prusse à l’orée du “stupide dix-neuvième siècle” que René Girard essaie de rendre intelligibles ces affaires de “doubles mimétiques” entre l’Allemagne et la France pour rien d’autre naturellement que la conquête de l’Empire en Europe.

    Dépassant sans les nier au demeurant les explications économiques ou matérialistes qui seraient à l’origine des deux guerres mondiales (explication marxiste insuffisante) qui ont mis fin à la suprématie politique définitive de l’Europe, refusant les explications idéologiques trop simplistes telles que la lutte des totalitarismes brun et rouge contre le monde libre des démocraties qui ne rend évidemment pas compte de l’incroyable violence qui existe encore à ce jour dans toutes les parties de la planète – Europe comprise – René Girard ressort très opportunément la carte de L’Eglise catholique comme seule interprète fidèle du message évangélique antimimétique.

    Il faut croire qu’avec René Girard le seul adversaire véritable à une mondialisation effrénée et qui prend de plus en plus sur tous les continents à ce jour un seul et même visage n’est pas tant une idéologie ou un altermonde, qui ne serait d’ailleurs qu’un autre “double mimétique”, comme le nazisme l’a été évidemment du communisme au vingtième siècle, que ce qu’annonce depuis sa divine institution au monde à présent mondialisé la seule Eglise catholique. Pour parler comme saint Augustin il n’y a plus désormais à l’aube de ce nouveau millénaire non pas la menace d’un quelconque choc des civilisations, ce qui laisserait présupposer une hétérogénéité absolue entre les civilisations et donc les peuples qui les constituent, mais bien deux seules Cités en présence, la Cité des hommes, de tous les hommes et par conséquent leur lutte de tous contre tous de plus en plus visible et tout naturellement la Cité de Dieu, celle que bâtit depuis deux millénaires l’Eglise. Je lis personnellement René Girard comme un penseur augustinien très conséquent et surtout d’une actualité brûlante.

  • 17 December 2007 à 13h08

    Olivier dit

    Le Christ est venu apporter la vérité, c’est-à-dire la guerre. A prendre au sens de guerre contre tous les mythes, contre tous les mensonges, les empires, les Etats, les “Princes et Principautés” comme le dit St-Paul. Il est venu à la fois délivrer la violence contenue dans ces mensonges, et la vaincre en montrant au grand jour le visage apocalyptique et contagieux qu’elle prend inévitablement.

    Ce que de moins en moins d’Occidentaux acceptent devient pourtant plus évident chaque jour: la Révélation travaille tous les jours un peu plus et ne permet plus aucune évacuation “classique de la violence”, c’est-à-dire en fermant les yeux sur un mensonge, une injustice – pour le bien commun. Ceci devient de plus en plus impossible, ce qui à notre époque en arrive à vider de sens la politique elle-même, puis déjà le droit. Les pouvoirs en place essayent pourtant, en pratiquant une censure médiatique de plus en plus féroce; mais elle craque malgré tout de partout. Seul un totalitarisme ramènerait un ordre de type classique, on le sent bien désormais.

    Il ne reste que 3 alternatives:

    1/ continuer à laisser pourrir nos sociétés hégéliennes qui cesseront d’être des états de droit, puis deviendront de plus en plus violentes; c’est la tendance actuelle (en gros depuis 1945), mais il est plus que probable que la nature humaine nous ramènera vers:

    2/ un retour à l’archaïque, au sacré sacrificiel où une certaine violence est assumée pour assurer l’ordre et acheter la paix. La majorité de la planète vit toujours dans ce monde-là, en particulier les pays islamiques qui refusent un destin anarchique à l’européenne (on peut les comprendre). Le problème est qu’à l’heure atomique, ce clash des identités et des Etats finira bien par un holocauste nucléaire, même sous des apparrences de stabilité et de calme. C’est la leçon du XXe. D’où l’unique possibilité offerte à l’humanité, qu’elle refuse obstinément depuis 2000 ans:

    3/ suivre le Christ, seul moyen concret non pas d’éliminer toute violence mais de la dépasser, d’annuler ses effets contagieux et mimétiques.

  • 16 December 2007 à 22h25

    elisabeth obisbo dit

    Homo Catolicus ,
    J’aimerai beaucoup avoir,de votre part ,un commentaire (pas trop long ) sur la Sainte colère de Jésus-Christ envers les marchands du temple .
    Merci.

  • 15 December 2007 à 18h08

    George-s dit

    Elisabeth, si vous avez besoin d’un photographe pour pouvoir enfin nous régaler de vos nus célèbres, je suis votre homme !