On réédite L’Argent de Péguy. Voilà qui ne pouvait tomber mieux en cette période où l’école connaît à nouveau turbulences et soubresauts, grand corps malade et glorieux depuis des décennies. Lire ou relire L’Argent de Péguy qui date pourtant de 1913, est ce qu’il y a de mieux à faire pour comprendre 2009. Quelle est notre situation ? Après quarante ans de délires didactiques divers, quarante ans de jargon asséné par des savants fous qui ont fait exploser le système à coups de programmes orwelliens, le ministre Darcos dont on nous dit qu’il est pourtant un humaniste distingué veut « moderniser l’école » en s’appuyant sur une logique purement comptable. Au passage, on pourra noter qu’il y a une esthétique très bas-empire dans cette façon sarkozyste de demander à un patron de télévision publique d’annoncer lui-même la fin de la publicité ou à un spécialiste de Tacite de proclamer la mort du Latin. On a les maîtres qu’on mérite, surtout quand on les a choisis soi-même.

Péguy, donc. Péguy dont Alain Finkielkraut nous avait rappelé, il y a quelques années, dans Le Mécontemporain, à quel point il était oublié et pourtant indispensable. Péguy, que certains philosophe hâtifs ont voulu voir comme un penseur à l’origine d’un fascisme made in France, est effectivement l’homme de tous les paradoxes, l’incarnation de traditions contradictoires mais se révèle, au bout du compte, d’une surprenante cohérence intellectuelle. C’est ce qu’on pourrait appeler, dans le domaine des idées, le miracle français comme il y a, dans le domaine diététique, un miracle crétois. Péguy fut à la fois l’adepte de Jaurès et Maurras, le chantre de l’école laïque et un catholique fervent, et il fit écrire dans ses Cahiers de la quinzaine les frères Tharaud et Anatole France, un peu comme si une revue aujourd’hui pouvait faire se côtoyer les penseurs de La République des idées et ceux de L’Encyclopédie des Nuisances, Pierre Rosanvallon et René Riesel[1. Ou à Causeur, peut-être…]. Péguy, ce socialiste qui a écrit le plus beau poème qui soit sur Notre-Dame de Chartres, ce dreyfusard qui vouait un culte à Jeanne d’Arc était en fait un mystique, un visionnaire. De Dieu et de la République. Les clivages idéologiques de son temps, il avait bien compris qu’ils ne passaient pas entre celui qui croyait au Ciel et celui qui n’y croyait pas mais entre ceux pour qui la tradition est la clef de l’avenir et de l’émancipation et ceux pour qui la sacro-sainte modernisation est une fin en soi et suppose que l’on nie le passé, voire qu’on le réécrive à la manière de Winston Smith dans 1984. « Nous aimions l’Eglise et la République ensemble, et nous les aimions d’un même cœur. »

Péguy comprend cela dès 1913. Pur produit de l’école laïque, fils d’un menuisier et d’une rempailleuse, il raconte dans L’Argent tout ce qu’il doit aux « hussards noirs » de la République qui firent de lui un normalien supérieur. Péguy est d’ailleurs l’inventeur de cette expression qui a connu la fortune que l’on sait. Hélas, justement parce ce que cette expression désigne un certain type d’instituteurs et de professeurs qui disparurent aux cours des années soixante-dix, quand le monde d’avant acheva de sombrer avec le choc pétrolier et le putsch définitif des technocrates, symbolisés par un ministre des Finances à l’alopécie précoce qui imposa le règne de l’expertise là où existait le politique. Gageons que c’est à peu près à cette époque que dut se généraliser l’emploi assez révoltant du mot « enseignant » qui sent d’ailleurs à plein nez la « novlangue » de la normalisation giscardienne.

À l’époque de Péguy, les modernisateurs, ce sont les radicaux arrivés au pouvoir en 1902. Ils vont provoquer une rupture définitive, plus profonde peut-être que celle de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (et bien plus nuisible) par une loi scolaire créant un cursus « moderne », entendez sans latin ni grec, mis sur un pied d’égalité avec l’enseignement classique.

Un détail ? Non, le début de la fin. Comme le remarque Antoine Compagnon dans son excellente préface, les mêmes arguments démagogiques utilisés à l’époque de Péguy le seront à nouveau lors de l’institution du collège unique en 1975. Sous prétexte d’ouvrir l’école au plus grand nombre, mais en multipliant hypocritement les filières, on fabrique de l’inégalité et on tue cet élitisme républicain qui permit à Péguy d’être repéré par un directeur d’Ecole normale qui l’orienta en sixième plutôt que de le laisser continuer un enseignement court dans ce qu’on appelait encore « le primaire supérieur ».

L’Argent, c’est aussi, déjà, le désespoir d’un homme qui voit disparaître ce qu’Orwell, encore lui, appellera la common decency, c’est à dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d’entraide, de « savoir-vivre » ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde : « On ne saura jamais jusqu’où allait la décence et la justesse d’âme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton d’aujourd’hui, qui est le ton bourgeois. »

Et plus loin, d’identifier la cause : « On ne parle aujourd’hui que de l’égalité. Et nous vivons aujourd’hui dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on ait jamais vue dans l’histoire du monde. »

A demain, Péguy !

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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