2009 sans Westlake

Après la mort de James Crumley et de Tony Hillerman, la série noire continue

Publié le 06 janvier 2009 à 12:51 dans Culture

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Le 1er janvier 2009 au matin, John Dortmunder, Andy Kelp, Tiny Bulcher, Ralph Winslow et Stan Murch se sont réunis à New-York à l’OJ Bar&Grill d’Amsterdam Avenue devant leurs boissons habituelles (bourbon, whisky de seigle, vodka-vin rouge et bière régulièrement salée pour renouveler la mousse). Tous ces personnages, assez défavorablement connus des services de police, venaient d’apprendre la nouvelle : leur créateur, le grand Donald Westlake, était décédé la veille, à soixante-quinze ans, le 31 décembre 2008 alors qu’il réveillonnait avec son épouse. Etant donné que Westlake était un forçat de l’Underwood et l’auteur d’une grosse centaine de romans, il laisse une pléiade de personnages au chômage technique, pire que dans l’industrie automobile de ces temps-ci. Mourir un 31 décembre était bien dans la manière de Westlake : il n’était pas du genre à écrire une histoire pour la laisser en plan. C’est bien là une facétie funèbre digne d’un orfèvre de l’intrigue où la chute se doit de n’intervenir qu’au tout dernier moment.

Parce qu’il s’agit d’un auteur de romans noirs, parce que de surcroît cet Américain né en 1933 avait une vis comica peu commune, il n’est pas certain, au-delà du cercle des amateurs, que son génie littéraire, un des plus grands et des plus protéiformes de la littérature américaine, ait été reconnu à sa juste valeur. C’est bien le seul avantage qu’un écrivain aussi prolifique et novateur ait à mourir : le temps et le goût vont faire leur œuvre et la grandeur de Westlake éclipsera un bon nombre de fausses gloires du polar (que restera-il de nos engouements pour les Scandinaves, ennuyeux comme la social-démocratie ?) et de la littérature tout court : ils vont être de plus en plus nombreux, les lecteurs, à donner toute l’œuvre de Pynchon et une bonne partie de celle de Kurt Vonnegut, pour quelques pages de Aztèques dansants qui portent le vieux thème de la course poursuite à des hauteurs épiques et comiques rarement atteintes.

Bien qu’il ait utilisé de nombreux pseudonymes, Donald Westlake est surtout l’auteur de deux séries, l’une publiée sous son propre nom qui raconte les calamiteuses aventures de Dortmunder et de son équipe, l’autre sous le nom de Richard Stark qui met en scène Parker, bandit sans visage, cruel et sanguinaire.

À première vue, Westlake est ce qu’il est convenu d’appeler un formidable inventeur d’histoires. En vérité, son art de la complexification, son talent pour jouer avec la contrainte imposée, font de ses romans des combats métaphysiques et drolatiques contre un destin de plus en plus absurde. Ainsi, dans Le Ciel t’aidera, Dortmunder se retrouve obligé d’aider une jeune bonne sœur dans une lutte sans merci contre son père milliardaire mais il ne peut-être guidé dans son action que par des gestes puisque la nonette a fait… vœu de silence et refuse de le rompre, même quand la situation devient critique.

Marqué par le thème du double, (lire Un jumeau singulier), Westlake/Stark a aussi mis en scène de nombreuses aventures du mystérieux Parker. C’est sans doute là qu’il est le plus novateur. Parker n’est pas seulement un truand qui travaille en solitaire ou avec quelques complices mais jamais les mêmes, il incarne la destinée de l’homme nomadisé dans une société américaine en train de devenir la société mondiale. Parker, qui ne montre aucun sentiment, ne montre non plus aucun attachement aux lieux ou aux racines. Il est le post-humain en constante délocalisation, si répandu aujourd’hui, dont Westlake/Stark avait pressenti le triomphe dès les années 1960. La vie de Parker se déroule dans des motels, des appartements loués, des maisons de passage. Il est l’homme des non-lieux indifférenciés, de la fin de l’histoire. Il prépare des “coups” comme des cadres supérieurs montent des business plan. Sa violence froide, voire son sadisme méthodique ne sont que la forme hyperbolique de la violence policée des rapports sociaux. Servies par un style behavioriste très admiré par Manchette, les aventures de Parker sont en elles-mêmes un genre littéraire radicalement nouveau, de belles mécaniques froides et précises qui ne vont pas vieillir.

Il y avait, chez Westlake, derrière la franche rigolade des Dortmunder ou l’ironie aussi cruelle qu’imperceptible des Parker, une véritable angoisse. D’abord sur lui-même et son métier comme dans Adios Scherazade, autofiction sur un écrivain professionnel en panne, qui écrit du porno pour essayer de retrouver le chemin de la “grande œuvre” mais aussi dans Le contrat, roman documenté et désespéré sur la manière dont l’édition est devenue un commerce qui n’obéit plus qu’aux lois du marché. Enfin, Le couperet, l’un de ses plus récents romans, adapté – trop platement – par Costa Gavras1, raconte comment un cadre sup au chômage, bon père de famille, postulant à un emploi, s’arrange pour repérer les candidats ayant un profil similaire au sien afin de les éliminer physiquement et de rester seul en lice.

Donald Westlake était finalement, comme tous les grands écrivains, l’homme d’une gaîté de plus en plus difficile à exercer et dont l’héroïsme discret consistait justement à tenter de la sauvegarder. À l’OJ Bar&Grill sur Amsterdam Avenue, Dortmunder a remis une tournée. Le cœur n’y est plus vraiment.

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  1. On notera que malgré un nombre considérable d’adaptations (de Peter Yates à Michel Deville en passant par le Made in Usa de Jean-Luc Godard), le cinéma a rarement rendu justice à la finesse ou à la brutalité de Westlake. On retiendra néanmoins l’excellent Payback (1999) de Brian Helgeland, inspiré par les deux premiers romans de la série Parker (ici joué par Mel Gibson). On retiendra aussi le glaçant téléfilm US The Stepfather (Le beau-père), d’après un scénario original de Westlake, que les chaînes fauchées du câble rediffusent régulièrement. Enfin, mention spéciale pour le fort viril Mise à sac (1967) d’Alain Cavalier, d’après En coupe réglée, où Parker était interprété cette fois par le génial Michel Constantin…

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  • 8 January 2009 à 15h37

    George Weaver dit

    Un certain Clayton Moore relate en commentaire, sur l’excellente page que Sarah Weinman consacre à Westlake, un propos que celui-ci lui a tenu et qui vient à l’appui de l’hommage que lui rend ici Jérôme Leroy :
    “I’ve never been only a mystery writer. I saw a quote from Stravinsky that was in an advertisement in the Times – he said, ‘I don’t write modern music. I write good music.’ I think I’m a writer first. A lot of it just happens to be in the mystery field.”
    Moore, qui l’avait interviewé en 2007, écrit également :
    “The man had the best answer to my question about what would happen if Parker and Dortmunder met in a bar.
    ‘Parker and Dortmunder would take each other’s measure very quickly,’ he said, ‘…and Dortmunder would leave the room. Parker wouldn’t bother to leave the room’.”

  • 7 January 2009 à 19h53

    George Weaver dit

    Désolé, Pascal : brusquement pris d’un doute, je viens d’aller vérifier dans le catalogue Rivages : The Hunter a bel et bien été réédité en 1998 sous le titre que vous mentionnez.

  • 7 January 2009 à 19h45

    George Weaver dit

    Il ne s’agit pas de Comeback, mais de The Hunter (1962), traduit en français sous le titre Comme une fleur (Gallimard, “Série noire”, 1963), qui a effectivement été porté au cinéma dans ces deux excellentes adaptations. Il me semble bien que les scénaristes de la deuxième, Payback, réussissent le tour de force d’améliorer l’intrigue originale de Westlake, notamment dans la réécriture du braquage dont les conséquences vont être si douloureuses pour Parker : toute cette partie de l’histoire est beaucoup plus simple et plausible que dans le roman (selon mon souvenir, en tout cas).

  • 7 January 2009 à 18h37

    Pascal dit

    Il me semble que “Comeback”, le premier de la série des aventures de Parker a été adapté deux fois au cinéma.
    La première fois par John Boorman,dans “le point de non retour”,avec Lee Marvin;la seconde,effectivement,dans le film “Payback” avec Mel Gibson.
    Je cours acheter les cinq titres traduits de Richard Stark,alias Donald Westlake,avec son héros Parker,parus dans la collection Rivages/noir.

  • 7 January 2009 à 11h14

    waa dit

    @Mimosa

    Oups !
    Merci pour la correction.

  • 7 January 2009 à 10h49

    Mimosa dit

    A waa : rendons à César etc. Le scénario de The Grifters (Les Arnaqueurs en vf) est certes de Westlake, mais adapté du roman éponyme de Jim Thompson – qui lui aussi a passé l’arme à gauche, mais vu sa date de naissance, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

  • 7 January 2009 à 0h14

    Jean-Marc Laherrère dit

    La mort d’Hillerman c’était fin octobre. Après Gregory McDonald, James Crumley et Frédéric Fajardie et Van de Wetering, avant Chesbro.
    Sale année.

  • 6 January 2009 à 23h54

    JSA, JV, FDN, etc. dit

    Bastien, ne parle pas de malheur s’il te plaît. Pas Ballard, non, pas Ballard.
    Un excellent billet, un sale coup au moral, une plaque de plus en ville.

  • 6 January 2009 à 21h11

    expat dit

    @ M. Leroy, merci pour ce billet, très bel hommage et en plus je ne savais pas que Hillerman était mort ! c’était quand ça ? zut et zut. Des grands du polar qui disparaissent encore…

  • 6 January 2009 à 19h42

    GPS dit

    « Adapté – trop platement – par Costa Gavras » : était-il indispensable de défigurer ce bel article par un pléonasme ?

  • 6 January 2009 à 19h31

    Jérôme Leroy dit

    Cher Tonton,

    Disons Adios Scherazade pour vous faire une idée générale

    Le ciel t’aidera pour la série Dortmunder

    Signé Parker (sous le nom de Richard Stark.

    Mais c’est purement subjectif et de toute façon, il est statistiquement improbable que vous tombiez sur un, je ne dirais pas mauvais mais moins bon.

  • 6 January 2009 à 17h49

    Janus dit

    Westlake est mort… et merde.

  • 6 January 2009 à 17h34

    waa dit

    D’ailleurs, à propos de “rendre justice à la finesse et/ou à la brutalité de Westlake” :

    Bobo Justus: One question. Do you want to stick to that story, or do you want to keep your teeth?
    Lilly Dillon: I want to keep my teeth.

    The Grifters

    Tout l’univers du film noir résumé en deux phrases de dialogue.
    Westlake, R.I.P.

  • 6 January 2009 à 17h22

    waa dit

    Très bel hommage rendu à un maître.
    Merci.

    Westlake était aussi un scénariste de génie.
    Tiens, ce soir, in memoriam, je vais me retaper en DVD The Grifters, un pur régal ! (Anjelica Huston est époustouflante).

  • 6 January 2009 à 17h04

    Tonton dit

    Merci Jérôme pour ce très bel hommage. Je l’avoue, je ne connais pas Westlake. Que lire?

  • 6 January 2009 à 15h53

    George Weaver dit

    Merci pour ce bel hommage, que Don aurait apprécié me semble-t-il. Merci aussi de parler de “grand écrivain” à propos de Westlake, qui s’adonnait à un genre que nombre s’obstinent à considérer comme incapable de produire de la “vraie” littérature (seule exception à ma connaissance : Manchette — d’ailleurs ami du cher disparu — de plus en plus reconnu comme le génie littéraire qu’il a toujours été). Chez Westlake, jamais de gras, rien à jeter, intrigues impeccables, et les réflexions annexes qu’il parsème au fil des romans sont toujours pertinentes : on pourrait en faire un recueil d’aphorismes.
    Une autre chose qui le rend particulièrement jouissif, c’est l’amoralité parfaitement assumée de certains de ses romans : outre les Parker, je pense notamment à Un jumeau singulier et au Couperet. Concernant les adaptations cinématographiques, dont lui-même se désolait dans la revue Polar n°22 (1982), il faut quand même mentionner aussi la première, Point Blank de Boorman, un des rares films dont il fût satisfait.
    Bon, on ne va pas se désoler autant de sa disparition que de celle d’un John Kennedy Toole, parce qu’il nous laisse quand même un sacré paquet de chefs d’œuvre à lire ou à relire, mais OJ restera désormais seul avec ses impayables habitués du comptoir : pas sûr qu’il ne plie pas bientôt sa boutique.

  • 6 January 2009 à 14h59

    Jean-Marc Laherrère dit

    Superbe hommage, comme j’aurais bien aimé l’écrire …
    Faut croire que c’est un métier, écrivain.

    C’est vrai qu’en tant que lecteur, les disparitions de Crumley et Fajardie m’avaient fait mal car, à travers leurs écrits, et même sans les avoir (ou à peine) rencontrés, je me sentais proches de ces écrivains.

    La disparition d’Hillerman avait été douloureuse parce que c’est l’un des premiers auteurs que j’ai découvert en venant au polar.

    Là, c’est un des rares rayon d’humour intelligent qui disparaît. Au moment où on en a désespéremment besoin.
    Sale temps.

  • 6 January 2009 à 14h44

    Traducteur dit

    Triste début d’année. Et excellente analyse du “monde Parker”. Seul bémol : contrairement aux financiers et autres concepteurs de business plans, Parker est précis et minutieux…

  • 6 January 2009 à 14h38

    Bastien dit

    L’avantage avec les grands auteurs, c’est qu’ils sont comme les diamants et patrick Dewaere, éternels.
    D’autant qu’avec Westlake, comme le démontre ton excellent billet, il a d’ores et déjà raconté nos vies futures.
    Amour tout particulier pour Ordo, car un auteur capable d’écrire dans un même souffle Ordo, Pierre qui roule, et Kahawa, est indéniablement un être unique.
    Fajardie, Crumley, Westlake… il ne manquerait plus que Ballard fasse des siennes, et l’avenir serait définitivement perdu.
    Bien à toi.