“Lutter politiquement contre les paniques morales” | Causeur

“Lutter politiquement contre les paniques morales”

Entretien avec Gaël Brustier

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 21 mars 2011 / Politique

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Gaël Brustier, docteur en science politique, co-auteur du remarqué Recherche le Peuple désespérément, membre du Parti Socialiste, vient de publier avec Jean-Philippe Huelin Voyage au bout de la droite (Mille et Une nuits). C’est en militant politique, intellectuel et néanmoins ami qu’il a répondu à mes questions.

Daoud Boughezala : À vous lire, Jean-Philippe Huelin et toi, les slogans libertaires de mai 1968 appuieraient un nouvel occidentalisme fondé sur les valeurs marchandes…

Gaël Brustier : Ce que nous appelons « droitisation » n’est ni unilinéaire ni uniforme. Tu fais référence, en l’occurrence, à ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, qu’on ne peut pas expressément traiter sous l’angle de l’histoire des idées. En expliquant que les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entrave mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé, nous pointons autant une évolution sociologique qu’une évolution correspondante des droites extrêmes européennes. C’est vrai et évident aux Pays-Bas avec Wilders. Cela peut devenir vrai dans d’autres pays, en particulier en France. Il est vrai que la France n’est pas encore touchée massivement par ce phénomène que nous entrevoyons à l’horizon d’une ou deux décennies…

DB : Pour prendre l’exemple français, Marine Le Pen surfe allègrement sur les « paniques morales » que tu évoques. N’est-ce pas là aussi une conséquence de la désertion du réel par une gauche muette sur la sécurité et l’immigration ?

GB : Marine Le Pen surfe sur beaucoup d’interrogations de notre société. Son actuelle percée est d’abord le fruit de sa capacité à se saisir d’une détresse sociale face à la mondialisation, aux délocalisations, au poids que la mondialisation fait porter à la société française. Mais les questions « morales » ne sont pas indifférentes à la droitisation actuelle. Nous reprenons en partie les analyses de Stanley Cohen pour expliquer qu’un ensemble de « paniques morales » parcourent la société. Elles ont un degré de sophistication différent mais se rapportent souvent à la question de l’Islam, devenue obsessionnelle dans une partie des élites notamment. C’est ce phénomène que tente de capter Marine Le Pen qui parle un langage démagogique mais habile. Les « paniques morales » existent : il faut savoir y répondre.

Ce qui est regrettable c’est de voir la gauche, ou une certaine gauche, éprouver, par exemple, une certaine mansuétude à l’égard du groupe Sexion d’Assaut qui tient des propos manifestement homophobes. Les mêmes sont plus durs avec Marine Le Pen lorsqu’elle prétend défendre les gays. C’est, à notre sens, une erreur stratégique qui peut, à terme, se payer durement dans les urnes, en particulier dans les grandes villes. En matière de stratégie électorale, il ne faut pas « flatter sa conscience avec son indignation » comme aurait dit Pasolini. Il faut d’abord être efficace politiquement.

DB : D’accord, mais vous parlez de paniques « morales ». Comment lutter politiquement ?

GB : Lutter contre les panique morales c’est à la fois bannir l’angélisme et le différentialisme et refuser le discours islamophobe et occidentaliste qui se pare des habits de la laïcité… Penser que la France est en voie d’islamisation relève du délire le plus achevé mais il ne faut pas, dans le même temps, refuser de voir qu’il existe des problèmes liés à des phénomènes para-sectaires qui posent des problèmes à beaucoup de nos concitoyens… Et qu’on cesse enfin de feindre d’assigner à « résidence culturelle » certains de nos concitoyens en les intégrant automatiquement à une catégorie religieuse…

DB : Penses-tu que la gauche peut sortir de l’angélisme pour reconquérir des classes populaires en quête de valeurs morales?

GB: Je pense que la gauche pèche par buonisme et aime avant tout flatter sa conscience en s’indignant. Il faut à la gauche le courage de regarder en face la société française. Elle doit analyser la géographie sociale du pays et la capacité de la droite à se fondre dans celle-ci en définissant un imaginaire collectif compatible avec elle. Nous avions analysé cette géographie sociale dans Recherche le peuple désespérément. Aujourd’hui nous nous attachons à décrire la droitisation dans Voyage au bout de la droite. Les hésitations stratégiques de Messieurs Buisson et Guaino, la difficile articulation de la visite au Puy-en-Velay et de la défense de la laïcité, l’impossibilité évidente, pour la droite, de faire campagne sur le mérite et le pouvoir d’achat, laissent l’élection présidentielle très ouverte.

DB : Donc, l’effondrement actuel de la popularité de Nicolas Sarkozy ne garantit pas la victoire de la gauche en 2012 ?

GB : Certainement pas ! La gauche a donc tort de se reposer sur ses lauriers. On ne répondra pas à la droitisation en criant « à gauche, à gauche, à gauche ! ». Et pas plus en transformant l’adversaire en diable. Il s’agit de définir à la fois un projet pour le pays en rapport avec la mondialisation et un imaginaire collectif qui lui corresponde. Pour les droites, l’explication du monde est simple, « du coin de la rue à Kaboul ». Pour la gauche, quelle est-elle ?

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    • 26 Mars 2011 à 21h00

      Jardidi dit

      Je trouve pas mal le rejet clair du différentialisme pour un membre du PS, par contre, je suis persuadé que ce parti ne peut pas faire émerger un projet de société sérieux. Une bonne partie de la droite ayant effectivement une explication du monde simple, “le chômage, c’est la faute des paresseux et la délinquance est due aux Arabes et aux noirs”, le renouveau ne semble pouvoir provenir que de grandes personnalités ou du trop de souffrances causées par la droite et la gauche clssiques.

    • 23 Mars 2011 à 9h56

      red benjamin dit

      Réduire la droite à l’UMP et la gauche au PS.
      De politique, de peuple, de projet, de vision, il n’est point question. Des analyses sur les stratégies des partis majoritaires en France: voilà le propos bien creux de l’interviewé.

      Les aspirations, craintes et attentes de la plèbe se réduisent à des “paniques morales” fantasmées qui permettent au Front de surfer sur le haut du rouleau…
      Bien. On est donc bien avancé. Heureusement l’auteur est un intellectuel militant science-potiche bien moulé. Merci. Au revoir.

    • 23 Mars 2011 à 9h48

      Marcel Meyer dit

      Cet entretien est parfaitement vide. C’est étonnant pour un article signé Daoud Boughezala .

      « Les “paniques morales” existent : il faut savoir y répondre. » Il y a ici la très habituelle réduction du refus grandissant à une “panique” : moi, je n’ai pas peur, je suis furieux, je refuse le sort fait à mon pays et je pense que d’abord, à la racine de ce sort, une immense lâcheté, mais passons. Il n’y a que deux façons de répondre à ces prétendues “paniques morales” (quelle expression imbécile !). Celle que pratique habituellement l’oligarchie médiatico-sociologico-politique (il n’y a pas d’insécurité mais un sentiment d’insécurité, le Grand Remplacement est un fantasme de poltron, il y a toujours eu autant d’immigrés en France, l’islamisation est “le délire le plus achevé” et d’ailleurs l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix parfaitement compatible avec la république laïque, l’effondrement culturel et scolaire est un fantasme de vieux con, d’ailleurs le niveau monte, et puis, tout à coup, brutalement : le monde a changé, va falloir s’y faire), et l’autre qui consiste, lorsqu’on se précipite à toute vitesse vers le mur, à crier “stop” et faire machine arrière toute en revenant au bon sens le plus élémentaire. Tout le reste est grenouillage intellectuel

      • 23 Mars 2011 à 10h10

        red benjamin dit

        Merci monsieur Meyer!
        Si je n’avais tapé mon commentaire en même temps que vous, je m’en serais bien passé: le vôtre fait largement la synthèse de ma propre désespérance. (comme souvent)
        Désespérance hargneuse accrue par ce genre de politologue et sa pensée prête-à-blender…

      • 23 Mars 2011 à 21h27

        RotilBis dit

        “Cet entretien est parfaitement vide. C’est étonnant pour un article signé Daoud Boughezala .”

        Etonnant, vraiment ? L’auteur a parti lié avec l’AFP, laquelle a parti lié avec l’IRNA, l’agence de presse iranienne.

        Moi y’en n’a pas être étonné de la vacuité de l’article.

    • 22 Mars 2011 à 13h45

      livia dit

      Dans nos quartiers à Paris il y a des agresseurs et des agressés et le nier ne sert à rien, tous le voit et le savent.
      Solutions bienvenues n’importes quelles solutions d’où qu’elles viennent.

    • 21 Mars 2011 à 21h51

      Alain Briens dit

      Un petit mot encore sur Marine Le Pen qui “prétend défendre les gays (sic)” : réveillez vous les gars ! Je ne dis pas que vous n’arriverez pas, en courant les meetings de province, à trouver quelques militants tradi du FN qui rêvent encore de casser du pédé mais si vous réfléchissez honnêtement à qui en France et ailleurs entretient aujourd’hui une vraie obsession “homophobe”…hein…bon j’arrête on va encore dire que je stigmatise !

    • 21 Mars 2011 à 21h38

      Alain Briens dit

      “Ce qui est regrettable c’est de voir la gauche, ou une certaine gauche, éprouver, par exemple, une certaine mansuétude à l’égard du groupe Sexion d’Assaut qui tient des propos manifestement homophobes. Les mêmes sont plus durs avec Marine Le Pen lorsqu’elle prétend défendre les gays”.

      Décryptage : la gauche, que le peuple n’intéresse plus (ne pas oublier que le peuple est assez crasse pour préférer le football aux expos d’art moderne et Auto Plus au Monde diplo) est devenu une officine de lobbying des minorités auto-victimisées dont elle se sert pour grandir sa stature morale. Parmi les minorités, les homosexuels, appelés “gays” par un parti pris euphémique anglo-maniaque ridicule dont personne, à commencer par les intéressés, ne semble mesurer le mépris sous-jacent (ainsi, on parle des “seniors” et des “blacks” mais bien des jeunes et des blancs), les homosexuels donc, tiennent un rang enviable mais loin tout de même des héros panthéonisés que sont les victimes du racisme, le racisme étant lui-même le démon absolu de l’époque.
      Dés lors, du moment que les évènements contraignent à hiérarchiser les victimes, les pédés eux-mêmes n’ont aucune chance à côté d’un groupe représentant auto-proclamés de damnés de la terre (les immigrés) dont l’atrocité du sort n’a pas d’équivalent dans ce pays (parait-il qu’ils sont même “stigmatisés”…).
      Même si on préfère qu’il s’en prenne à Marine Le Pen, pour ne pas brouiller les codes, l”‘immigré”, le “black”, le “beur” ne saurait avoir tort de proférer des injures, fusse à l’encontre de groupes discriminés eux-aussi comme les homos, les femmes etc. qui, pour honorable qu’ils soient, ne resteront jamais que des discriminés secondaires par rapport aux vraies victimes sacralisées de notre société.

    • 21 Mars 2011 à 20h24

      Naif dit

      Encore et toujours les même arguments si les français sont perdus ce n’est du qu’a des problèmes économiques, le bouc émissaire est toujours le même : la mondialisation. Quand est ce que ces savant de pacotille comprendrons qu’un peuple ce n’est pas seulement des individualités qui ne veulent que plus de confort matériel. c’est quand même un comble pour des gens qui dénonce le consumériste de n’avoir que des réponse consumériste à la détresse des français.

    • 21 Mars 2011 à 17h50

      laborie dit

      Parler pour ne rien dire…..c’est la Gauche…..